La Robe blanche de Nathalie Léger, éditions Gallimard, collection Folio n°6873.

La Robe blanche de Nathalie Léger, éditions Gallimard, collection Folio n°6873, 144 p., 6,30 €.

Née en 1960, Nathalie Léger est directrice-adjointe de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine et commissaire d’expositions. Elle est aussi l’actrice de plusieurs ouvrages, dont Les vies silencieuses de Samuel Beckett et Supplément à la vie de Barbara Loden, Prix du Livre Inter 2012. La Robe blanche de Nathalie Léger a reçu le Prix Wepler – Fondation La Poste 2018.

Giuseppina Pasqualino di Marineo (1974-2008) – Pippa Bacca-, est artiste italienne, nièce de Piero Manzoni (1933-1963), plasticien de l’Arte povera et de l’Art conceptuel, inspiré par Yves Klein.

Pour promouvoir la paix mondiale avec un autre artiste, Pippa Bacca réalise un trajet en auto-stop, de Milan jusqu’au Moyen-Orient afin de faire « un mariage entre les différents peuples et nations »; elle  porte symboliquement une robe de mariée, lors de son voyage. Arrivée à Gebze en Turquie, elle fait une rencontre sordide qui lui sera fatale, elle est assassinée après avoir été violée. 

Deux films sont inspirés de cette histoire tragique, dont La Mariée (2012) de Joël Curtiz que remercie Nathalie Léger pour lui avoir fait précisément connaître l’histoire de Pippa Bacca – un film produit par le Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Joël Curtiz a restauré avec son équipe les images tournées dans la caméra de Pippa, lesquelles avaient été effacées par le meurtrier ou la police turque. Le roman La Robe blanche est inspiré des images de ce film. 

Cette histoire – objet de recherche de la narratrice – conduit celle-ci à se pencher sur la condition féminine outragée, en même temps qu’elle revient sur le destin de sa mère incomprise.

« Des hommes qui ont provisoirement voulu la mort de leur femme, le monde n’est fait que de ça. » Nathalie Léger raconte que Pippa Bacca voulait porter la paix dans les pays en guerre, pensant faire régner l’harmonie par sa seule présence en robe de mariée. La narratrice n’est pas intriguée par la grâce ou la bêtise de l’intention, mais par la volonté du geste réparant une démesure, sans succès. Une robe blanche ne suffit pas à racheter les souffrances du monde.

« A défaut de pouvoir les comprendre, il faut prendre au sérieux les gestes les plus fous. J’en étais là de mes réflexions lorsque j’ai entendu parler d’une artiste italienne qui avait accompli un geste absurde selon toute apparence. Tout au long de l’année 2008, la presse italienne avait relaté le détail de sa performance, comment elle était partie de Milan vêtue d’une robe de mariée, et comment elle avait voulu rejoindre Jérusalem en auto-stop à travers les Balkans, la Bulgarie, la Turquie, la Syrie, la Jordanie, le Liban… »(p.15)

Pippa Bacca a donc traversé, aussi étrange que cela puisse paraître, l’Europe en robe de mariée, quittant l’autoroute et faisant halte dans l’une des villes de son itinéraire. Venise, Gorizia, Ljubljana,  Banja Luka, Sarajevo, Belgrade, Sofia, Burgas, Istanbul. Les étapes sont préparées avec soin, selon les contacts pris avec des associations locales qui l’aident à réaliser l’autre partie de sa performance – des rencontres avec des sage-femmes auxquelles elle fait un lavement des pieds…

             « Les performances disent obstinément quelque chose de vrai. »

Pour la narratrice, les performances disent obstinément quelque chose de vrai. Ainsi, en 1971, Faith Wilding est assise sur une chaise au milieu du public, elle se balance d’avant en arrière et psalmodie la longue litanie de son oeuvre Waiting (Attendre) : « …attendre d’avoir un petit ami, attendre d’aller à une soirée, attendre d’être invitée à danser… attendre d’être belle, attendre le secret, attendre que la vie commence, attendre…, attendre qu’il tombe amoureux, attendre qu’il m’embrasse, attendre de se marier, attendre ma nuit de noces, attendre qu’il rentre à la maison, attendre qu’il cesse d’être de mauvaise humeur, attendre qu’il me prenne la main, attendre d’être comblée… attendre que mon corps s’abîme, attendre de devenir laide, attendre que la douleur cesse, attendre d’être libérée… Attendre. »

« Sous le stéréotype qu’elle ritualise, sous la dénonciation, l’artiste ressemble vraiment à  une aliénée de la condition féminine, une traumatisée de l’incarcération domestique. » (p.30)

Pippa – la valeureuse mariée – a créé un double d’elle-même antithétique, Eva Adamovitch – la garce piquante et provocatrice, une façon simulée de s’immerger dans sa propre inquiétude.

En même temps, la mère de la narratrice harcèle celle-ci pour que soit rétablie une certaine vérité : « Tu peux agir pour moi, tu peux parler pour moi, tu peux me défendre et même me venger. »

La mère fait porter concrètement son dossier de divorce à sa fille. « Son dossier est le territoire où elle paraît en armes, « les enfants ont toujours été soignés par leur mère ». Il est son seul lieu.

Pippa Bacca voulait traverser les pays qui avaient récemment connu la guerre… « Lorsque l’écrivain russe Svetlana Alexievitch a écrit une histoire de la guerre à travers le recueil de centaines de témoignages de femmes, elle a précisé que, pour elle, ce n’était pas une histoire de la guerre, mais une histoire des sentiments. Certains lui ont opposé que les témoignages, les souvenirs, ça ne faisait ni de l’histoire ni même de la littérature. Et pourtant leur a-t-elle répondu, « c’est là, dans la voix vivante de l’homme, dans la vivante restauration du passé, que se dissimule la joie originelle et qu’est mis à nu le tragique de la vie. Son chaos et son absurde. Son horreur et sa barbarie. Tout cela y paraît, vierge de toute altération. Ce sont des originaux. » (p.55)

Pippa Bacca, de son côté, voulait recueillir les témoignages authentiques de bonté et de courage. Pourquoi l’éclat de la robe de mariée ? « Il reste pourtant dans l’idée de blancheur un élément secret de terreur, caché au plus intime de la chose. » En quittant Milan, elle avait mis en épigraphe de son voyage quelques vers de Leonard Cohen sur Jeanne d’Arc repris par le chanteur italien Fabrizio De André : « Je suis fatiguée de la guerre désormais, je voudrais  retrouver la vie d’avant, une robe de mariée, ou quelque chose de blanc, pour cacher ma vocation au triomphe et aux larmes. » (p.73) Pippa Bacca suit la lignée des femmes ardentes au combat et au sacrifice.

La narratrice convoque des récits choisis, ainsi des souvenirs de lecture de l’oeuvre de Tolstoï :

« On dit qu’il existe, quelque part au fond d’un creux herbeux de la lointaine forêt Stariï Zakaz sur le domaine d’Isnaïa Poliana, une baguette verte sur laquelle est gravé le secret de la souffrance des hommes et la formule qui permet d’effacer le mal en eux pour toujours. Enfants, Tolstoï et ses frères savaient que la baguette était là, au fond du creux du fond de la forêt, rayonnante de toute la force de son énigme et de son rêve immortel. C’est là dans la forêt, près de la baguette verte, que Tolstoï a demandé à être enterré. Chacun de ses récits est une recherche éperdue de la baguette, la tentative de déchiffrer la formule, de percer le secret. C’est, à sa manière, fragile, infondée, ce que cherchait Pippa Bacca – non le viol, non la mort…. » (p.87)

La mère de la narratrice « harcèle » celle-ci qui est bien incapable de lui expliquer la différence entre la vengeance, les représailles, le ressentiment, la réparation, entre la justice et la justesse, entre le désir et la morale, entre l’égarement du règlement de comptes et l’intuition d’une équité.

La fille dit à sa mère à propos de son père : « Si tu pouvais lui pardonner, ça nous éviterait au moins de tomber toi et moi dans le ridicule, et ça me permettrait de sortir de l’état lamentable dans lequel ta demande insensée me plonge… » (p.89). Injustices, rachats, procédures maladroites.

La robe de mariée maternelle est évoquée : « Sur le fauteuil, étalée, une petite forme d’un blanc resté mystérieusement éclatant conserve en creux l’âme errante de la jeune fille qu’elle fut… Ma mère n’a jamais su dire ce qu’elle voulait, faisant de la vie quotidienne un combat…» (p.97)

La narratrice reconnaît avoir éprouvé le sentiment de la séparation subie à travers l’expérience de sa propre mère : « La vie entière de ma mère n’a été que l’épreuve de cet abandon et nous, à ses côtés, nous étions dans la traîne de cette tristesse, impossible de s’en défaire… » (p.102)

La mère n’en finit pas de revenir sur les conditions de son divorce : « Le 24 octobre 1974,  ma mère s’est retrouvée dans la plus petite salle d’audience du tribunal de grande instance de Grasse. Ce n’était qu’un divorce du temps d’avant le consentement mutuel, un temps où tous les moyens étaient bons pour mettre l’autre à terre, et l’autre, en général, c’était la femme. Ce n’était qu’un divorce. Lui voulait partir, il était encombré de cette épouse, encombré de sa douceur, de son inquiétude, de son souci de bien faire, de sa manie de prévenir ses désirs ou d’y être étrangère – et il devinait que c’était sans doute la même chose… » (pp.118/119)

La narratrice justifie son projet d’écriture intime – l’évocation de la douleur de la mère et du monde.

Et ce père, quand il parlait de sa mère, une énorme bouffée de désespoir l’étranglait le premier, au souvenir d’une mère qui avait brutalement cessé de l’aimer à la naissance de l’enfant suivant.

La peine, l’incompréhension, le sentiment d’une farce énorme et d’une grossière erreur envahissent la fille, quand elle se penche sur le jugement inique du divorce parental prononcé : 

« Cette femme discrète, anxieuse, qui faisait jusqu’à l’absurde passer son goût après celui des autres, cette femme endura tout contre elle le long défilé des témoins venus lui régler son compte dans une pièce de la taille d’un ring…, et elle, assise, seule, et à la fin, seule… » (P.122)

La narratrice justifie son projet d’écriture intime – l’évocation de la douleur de la mère et du monde : « C’est cette solitude pleine d’effroi et de cris retenus, Justice ! Justice !,  c’est cette solitude souffreteuse comme une peau tuméfiée à force d’outrages qui me fait écrire. » (p.122)

Face à ce divorce qui fait porter tous les torts à la mère – manquements à ses devoirs de femme d’intérieur et d’éducatrice des enfant, à ses devoirs d’épouse -, « il aurait fallu ce jour-là trouver la force d’éclater d’un grand rire joyeux qui aurait dégringolé en cascade depuis la pièce minuscule sombre du tribunal de Grasse jusqu’à la Baie des Anges, un rire de gaieté folle, une franche rigolade qui aurait noyé sous sa joie pure la Côte d’Azur et ses manigances de notables. » (p.124)

Et la narratrice de revenir à la fin tragique de Pippa Bacca, femme coupable aussi d’être femme : 

« Il l’a violée, l’a tuée, a caché son corps, l’a mal enterré entre les buissons chétifs et les chênes poussiéreux, puis est rentré chez lui, a retrouvé femme et enfant, il est retourné tout uniment à ses pensées, il a poursuivi sa petite existence en abolissant purement et simplement, oui, si simplement , le souvenir de celle qu’il venait d’assassiner…

Mais non, ce que l’enquête a montré, c’est que l’assassin n’a rien oublié du tout. Pendant plusieurs jours, il a disposé autour de lui les objets de Pippa Bacca, il s’est amusé avec le téléphone portable de la femme qu’il venait de violer, d’étrangler et de dissimuler sous la terre, il a tripoté les objets qu’il lui avait volés, il a dépensé son argent, et il s’est diverti en jouant au cinéaste avec sa caméra. Il l’a violée, il l’a tuée, il l’a dépouillée et pour finir il lui a volé son regard. » (pp.130/131)

L’assassin a filmé le mariage de sa nièce en robe de mariée, filmant en même temps sa 4X4 noire, le lieu du crime.

Le récit passe d’une robe de mariée à celle d’une autre mariée, de celle de Pippa Bacca à celle conservée de la mère de la narratrice, puis à celle plus anonyme de la nièce du meurtrier.

Un récit passionnant dont les mots sobres et graves portent le poids immense de l’émotion existentielle.

Véronique Hotte

La Robe blanche de Nathalie Léger, éditions Gallimard, collection Folio n°6873, 144 p., 6, 30 €.

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