Albert Camus, Maria Casarès Correspondance (1944-1959), texte établi par Béatrice Vaillant, Avant-propos de Catherine Camus, Editions Gallimard, collection Folio.

Albert Camus, Maria Casarès Correspondance (1944-1959), texte établi par Béatrice Vaillant, Avant-propos de Catherine Camus, Editions Gallimard, collection Folio.

Dans son Avant-Propos à cette Correspondance, Catherine Camus précise que Maria Casarès et Albert Camus se sont rencontrés à Paris le 6 juin 1944, jour du débarquement allié. Elle a vingt et un ans, il en a trente. Maria, née à La Corogne en Espagne, était arrivée à Paris à quatorze ans, en 1936, comme d’autres républicains espagnols. Son père, Santiago Casarès Quiroga, plusieurs fois ministre et chef du gouvernement de la Seconde République espagnole, fut contraint à l’exil après la chute de la Catalogne et la prise de pouvoir de Franco. Longtemps après, apprend-on, Maria Casarès dira qu’elle est véritablement « née en novembre 1942 au Théâtre des Mathurins ».

Albert Camus, alors séparé de sa femme Francine Faure par l’occupation allemande, était engagé dans la Résistance. D’ascendance espagnole par sa mère, il est par ailleurs tuberculeux comme Santiago Casarès Quiroga, en exil aussi puisque originaire d’Algérie. En octobre 1944, lorsque Francine Faure peut enfin rejoindre son mari, Maria Casarès et Albert Camus se séparent. Mais le 6 juin 1948, ils se croisent boulevard Saint-Germain, se retrouvent enfin et ne se quittent plus.

Leur correspondance, ininterrompue pendant douze ans, témoigne d’un même amour irrésistible :

« Nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes reconnus, nous nous sommes abandonnés l’un à l’autre, nous avons réussi un amour brûlant de cristal pur, te rends-tu compte de notre bonheur et de ce qui nous a été donné ? » Maria Casarès, 4 juin 1950.

« Egalement lucides, également avertis, capables de tout comprendre donc de tout surmonter, assez forts pour vivre sans illusions, et liés l’un à l’autre, par les liens de la terre, ceux de l’intelligence, du coeur et de la chair, rien ne peut, je le sais, nous surprendre, ni nous séparer. » Albert Camus, 23 février 1950.

En janvier 1960, la mort – un accident de la route fatal à Albert Camus – les sépare, mais ils auront vécu douze ans « transparents l’un pour l’autre », solidaires, passionnés, éloignés très souvent, vivant pleinement, ensemble, chaque instant, chaque heure, chaque jour.

Les lettres de Maria Casarès révèlent la vie d’une grande actrice, ses courages et ses défaillances, son emploi du temps démentiel, les enregistrements à la radio, les répétitions, les représentations avec leurs aléas, les tournages de films. 

Ses lettres dévoilent aussi la vie des comédiens à la Comédie-Française et au Théâtre National Populaire, le TNP. La comédienne joue avec Michel Bouquet, Gérard Philipe, Marcel Herrand, Serge Reggiani, Jean Vilar…

Les lettres d’Albert Camus, plus concises, traduisent un même amour pour la vie, sa passion pour le théâtre, son attention permanente pour les acteurs et leur fragilité. Elles évoquent des thèmes chers – le métier d’écrivain, ses doutes, le travail acharné de l’écriture, malgré la tuberculose.

Albert parle à Maria de ce qu’il écrit, la préface à L’Envers et L’Endroit, L’Homme révolté, les Actuelles, L’Exil et le Royaume, la Chute, Le Premier Homme, il ne se sent pas « à la hauteur ». Elle le rassure, elle croit en lui, en son oeuvre, non pas aveuglément, mais parce que, en tant que femme, elle sait que la création est la plus forte. Elle sait le dire, avec sincérité et conviction.

Il lui écrit le 23 février 1950 : « Ce que chacun de nous fait dans son travail, sa vie, etc., il ne le fait pas seul. Une présence qu’il est seul à sentir l’accompagne. » Cela ne se démentira jamais. « Comment ces deux êtres ont-ils pu traverser tant d’années, dans la tension exténuante qu’exige une vie libre tempérée par le respect des autres, dans laquelle il avait « fallu apprendre à avancer sur le fil tendu d’un amour dénué de tout orgueil », sans se quitter, sans jamais douter l’un de l’autre, avec la même exigence de clarté ? La réponse est dans cette correspondance. »

Il semble que Maria Casarès et Albert Camus aient réussi à marcher sur ce fil, jusqu’au bout :

« (…) il ne me paraît pas inutile de jeter des coups d’oeil sur la vilaine confusion de mon paysage intérieur. Ce qui me navre, c’est que je ne trouverai jamais le loisir, l’intelligence, la force de caractère nécessaires à mettre un peu d’ordre là-dedans et je me désole à l’idée que je mourrai irrémédiablement comme je suis née, informe », écrit Maria en août 1959.

Albert lui répond : « Sinon informe, il faudra mourir obscur en soi-même, dispersé (…). Mais peut-être aussi que l’unité réalisée, la clarté imperturbable de la vérité, c’est la mort elle-même. Et que pour sentir son coeur, il faut le mystère, l’obscurité de l’être, l’appel incessant, la lutte contre soi-même et les autres. Il suffirait alors de le savoir, et d’adorer silencieusement le mystère et la contradiction – à la seule condition de ne pas cesser la lutte et la quête. »

Le père de Catherine Camus est mort le 4 janvier 1960. Et la fille de clore son Avant- Propos : « Merci à eux deux. Leurs lettres font que la terre est plus vaste, l’espace plus lumineux, l’air plus léger simplement parce qu’ils ont existé. »

Catherine Camus conclut également en remerciant son amie Béatrice Vaillant du travail de bénédictin accompli, pour avoir transcrit, daté et établi cette correspondance longuement : 

« Elle y a apporté un soin, une précision, une délicatesse que seul son coeur généreux et désintéressé pouvait y mettre. »

                  864 – Maria Casarès à Albert Camus, Soir de Noël 1959.

« Merci cher prince, de toutes tes attentions et de toutes tes bontés. Après une journée harassante dans un Paris déguisé en « souks tunisiennes », toute la maisonnée s’endort heureuse et paisible.(…) Quant à moi, je me dandine dans mon « ciré ». Il m’a coûté avec le chapeau trente mille francs; je n’ai pas oublié nos conventions, mais je pensais que l’on pouvait attendre ton retour pour fêter la Nouvelle Année, le Nouveau Franc – et pour échanger nos présents.(…) J’ai vu Les Nègres. Le travail de Blin, remarquable. Dans la pièce, on « pète » trop, à mon goût.(…) Je lis toujours les Illusions perdues de Balzac, afin de conserver les miennes.

Pour le reste, j’attends ton retour pour te raconter, te parler, te dire, aimer, rire ensemble. J’attends aussi ton retour pour t’épousseter. Je pense que tu en as un peu besoin, du moins durant quelques semaines. Je t’attends pour aller voir avec toi la pièce de Sartre ( Les Séquestrés d’Altona de Jean-Paul Sartre, créée le 23 septembre 1949, au Théâtre de la Renaissance, dans une mise en scène de François Darbon, avec Serge Reggiani, Fernand Ledoux, Evelyne Rey notamment ) et quelques films. Le mien, par exemple, qui, je crois, doit passer en janvier.(…)

Je t’attends. Je t’attends, ronde et souriante, la cuisse alourdie par l’absence de planches. Et en attendant, je t’embrasse à perdre haleine. M.»

                  865 – Albert Camus à Maria Casarès, 30 décembre 1959.

« Bon. Dernière lettre. Juste pour te dire que j’arrive mardi, par la route, remontant avec les Gallimard lundi (ils passent par ici vendredi). Je te téléphonerai à mon arrivée, mais on pourrait peut-être convenir déjà de dîner ensemble mardi. Disons en principe, pour faire la part des hasards de la route – et je te confirmerai le dîner au téléphone. (…) 

A bientôt, ma superbe. Je suis si content à l’idée de te revoir que je ris en t’écrivant. J’ai fermé mes dossiers et ne travaille plus (trop de famille et trop d’amis de la famille !).

Je n’ai donc plus de raison de me priver de ton rire, et de nos soirées, ni de ma patrie. Je t’embrasse, je te serre contre moi jusqu’à mardi, où je recommencerai. A.»

C’est la dernière lettre : les amants devaient se revoir la mardi suivant, Albert Camus évoquait pourtant les hasards de la route. Etrange prémonition. Installé à Lourmarin depuis le 15 novembre, l’écrivain quitte sa maison pour Paris le 3 janvier 1960, dans la voiture de Michel Gallimard, avec Janine et Anne Gallimard. Francine Camus est rentrée la veille par le train. Le 4 janvier, après une étape sur la route, Albert Camus est tué sur le coup dans un accident à Villeblevin, dans l’Yonne. Michel Gallimard décède à l’hôpital, cinq jours plus tard.

Destin tragique d’un amour fervent entre deux grandes figures actives et emblématiques de la vie culturelle française du milieu du vingtième siècle. De belles lettres passionnées à lire et relire.

Véronique Hotte

Albert Camus, Maria Casarès Correspondance (1944-1959), texte établi par Béatrice Vaillant, Avant-propos de Catherine Camus, Editions Gallimard, collection Folio.

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