Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard, Editions Actes Sud.

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard, Editions Actes Sud, Domaine français, 432 pages, 22,50 €, 16,99 € en numérique.

Décembre, il fait déjà froid au bord du marais poitevin, lorsque le parisien David Mason débarque à la Pierre-Saint-Christophe, près de Niort, pour travailler sur le terrain à sa thèse en anthropologie.

Le roman débute par le journal de bord du nouveau venu, avec ses premiers tourments : des parasites envahissent sa salle de bains, le froid, l’humidité, la mal bouffe…. Il découvre les habitués du Café-Pêche du village, les autochtones, la brume, et son adaptation progressive – apéro, initiation à la chasse, amitiés naissantes… -, enfin, l’avancée poussive de ses travaux.

Entre enjeux contemporains et réécriture rabelaisienne d’une certaine douceur de vivre, au-delà des catastrophes et des tragédies guerrières, l’Histoire de France de Mathias Enard se raconte selon une drôlerie tendre, ludique et taquine. Lors du fameux banquet du Congrès annuel de la Confrérie des fossoyeurs, « on se saoule fermement de vins, de mets et de mots, jusqu’à rouler sous la table, avant de retourner mettre en terre ses semblables avec conscience. » 

Né à Niort, ayant grandi dans les Deux-Sèvres, Mathias Enard révèle son pays avec bonhommie. Sorte de double de de l’ethnologue, il évoque justement un monde ouvert à un avenir possible.

                 Le point de vue enthousiaste des éditeurs (Quatrième de couverture).

Pour les besoins d’une thèse consacrée à « la vie à la campagne au XXI ème siècle », l’apprenti ethnologue David Mazon a quitté Paris et s’est installé dans un modeste village des Deux-Sèvres. Logé à la ferme, bientôt pourvu d’une mob propice à ses investigations, s’alimentant au Café-Epicerie-Pêche et puisant le savoir local auprès de l’aimable maire – également fossoyeur – , le nouveau venu entame un journal de terrain, consigne petits faits vrais et moeurs autochtones.

Mais il ignore quelques fantaisies de ce lieu où la Mort mène la danse. Quand elle saisit quelqu’un, c’est pour aussitôt le précipiter dans la Roue du Temps, le recycler en animal aussi bien qu’en humain, lui octroyer un destin immédiat ou dans une époque antérieure – comme pour mieux ressusciter cette France profonde dont Mathias Enard excelle à explorer terreau local et régional, à en fouiller les strates historiques, sans jamais perdre de vue le petit cercle de villageois qui entourent l’ethnologue et dessinent – peut-être – l’heureuse néoruralité de lendemains plus gais. 

Mais déjà le Maire s’active à préparer le Banquet annuel de sa confrérie – gargantuesque ripaille de trois jours durant lesquels la Mort fait trêve pour que se régalent sans scrupule les fossoyeurs – et les lecteurs – dans une fabuleuse opulence de nourriture, de libations et de langage.

Les saveurs de la langue – rémanence et métamorphose – sont l’épicentre de ce remuement des siècles, un roman hors-normes, épris de culture populaire, riche de mémoire, fertile en fraternité.

Générosité et distance d’une écriture dont l’humour ne va ni à la vanité ni à la suffisance.

Le narrateur s’arrête sur les « Trois Grâces », les trois employés de l’entreprise funéraire : 

« Ils parlaient peu des circonstances des décès ; ils s’apitoyaient parfois sur la grâce des courbes d’une telle, qu’ils caressaient doucement du bout du doigt; ils se moquaient des pieds bots, des formes désespérées que peuvent prendre les attributs virils, recroquevillés ou tordus; ils déchiffraient les tatouages, observaient les pilosités, les verrues, les grains de beauté; ils comptaient toujours les orteils et riaient comme des enfants s’ils en trouvaient un surnuméraire, heureux présage et signe d’abondance. Ils laissaient les montres et ne volaient que les chaînes de baptême, les gourmettes et les chevalières, quand on les oubliait; parfois ils s’appropriaient qui une belle chemise, qui une cravate, ce n’était point de la malhonnêteté, mais du respect. Les tocantes modernes battaient longtemps dans les tombes, autour de poignets sans chair, deux ans ou même plus, qui sait, et les concierges des cimetières expliquaient toujours, au moment du Banquet, que ce rythme assourdi vibrant en terre leur était une agréable compagnie et que les alarmes des montres à quartz leur rappelaient l’heure du casse-croûte, si d’aventure ils l’oubliaient. » (p.150)

 Ce terroir de France est doux et rude, mémoire des soubresauts de l’Histoire et des paysages. Et le naturalisme contemporain disparaît pour un voyage temporel dans le perpétuel mouvement de la Roue qui recycle les âmes au-delà des corps et du temps.

Lucie, originaire de la région, sympathique voisine, et encline à l’horticulture et au maraîchage bio plutôt qu’à l’élevage et à la production animale, perçoit depuis longtemps sans pouvoir réussir à se l’exprimer, « les mouvements de la Roue, qui porte les êtres de mort en naissance et de renaissance en mort, toujours dans la douleur, des mains sanglantes des accoucheuses jusqu’aux épaules des fossoyeurs aux longues figures, vers la terre ou le feu, sans avoir les moyens d’échapper au Destin… » (p.156)

Le narrateur évoque encore le travail des fossoyeurs aux longues figures à l’époque d’Agrippa d’Aubigné, aristocrate guerrier et poète originaire de la région. Les fossoyeurs emportent, entre

 autres, Vilpion de Valières et bien d’autres, huguenots et catholiques, parpaillots et papistes; 

« Certains sont démembrés, brûlés à la chaux et balancés dans la rivière; d’autres rejoignent les cimetières – les âmes se réincarnent pendant que les corps pourrissent; Valières devient alors une corneille qui croassera entre les tours et les remparts de Maillezais lorsque d’Aubigné puis son fils Constant en seront les gouverneurs, vivra trente ans, goûtera à plusieurs reprises la chair humaine avant de mourir à son tour et renaître (pendant que son cadavre sera suçoté par un beau renard roux) dans le corps d’un chien de capitaine, un des chiens de François de la Rochefoucauld, un beau lévrier à poils gris, qui participera avec son maître au siège de la Rochelle, puis dans celui d’une mouette… » (p.198)

Métamorphoses, morts et renaissances, la Grande Roue n’en finit pas de tourner.

Métamorphoses, morts et renaissances, la Grande Roue n’en finit pas de tourner, se projetant loin dans l’avenir, « au XXII ème siècle de la Grande Sécheresse et de la désolation, où tout mourait, tout disparaissait et brûlait, avant le renouveau des Temps, l’ère de Maitreya le Bouddha des temps futurs, Bouddha d’amour bienveillant, lorsque ce Dharma-ci ne sera plus, mais que se poursuivra l’illusion de Samsara et des consciences précipitées dans la Roue… » (p.198)

Une punaise, homme ou femme ou animal précédemment, a piqué un jour derrière le genou, dans le creux entre la cuisse et l’articulation, l’Empereur en relais à Niort. 

La Confrérie des fossoyeurs réfléchit à la possibilité d’accueillir des femmes fossoyeuses…

Quant à Mathilde, la logeuse de David et épouse de Gary, elle ignore tout de ses vies précédentes, « des infinités de mouvements de la Roue qui avaient trimballé son âme de-ci de-là, qu’elle ait été une sorcière aux sombres aquelarres rêvant du Grand Bouc, un cheval de trait mort à la tâche, un chat de ferme, des paysannes, des paysans, des ouvriers, un loriot, un chêne déraciné par une tempête… » (p. 305)

Le destin particulier encore d’une laie retient l’attention du narrateur : « L’âme de la laie rejoignit le Bardo au moment de la mort, puis passa par la Claire lumière avant de s’incarner de nouveau, quelques heures plus tard et des années dans le futur, à la fin de ce Dharma, au milieu du XXI ème siècle de la grande extinction, en blaireau; avec les derniers de ses congénères, il mourut brûlé dans le gigantesque incendie qui mit fin à l’existence de son espèce et à celle de centaines d’autres, oiseaux, mammifères, reptiles, alors qu’il n’y avait plus d’hominidés depuis longtemps déjà, vaincus par les inondations, les haines et les maladies… » (p.334)

Décidant de s’en remettre au travail agricole, le protagoniste rencontre le conseiller de la Chambre d’Agriculture de Niort, auquel il adresse un discours de motivation plutôt circonstancié : 

« Monsieur Gontrand, vous savez que j’ai quelques économies qui me viennent de feu mon père, et que j’envisage de les investir dans notre sol, le sol français, le sol deux-sévrien, pour faire pousser des légumes français, des légumes deux-sévriens, ce même sol dans lequel se décomposent les morts de notre pays, dont nous utilisons le carbone, le nitrate, les oligo-éléments, toutes nos  cultures bénies par la Politique agricole commune, qui est le plus grand scandale politico-industrio-environnemento- alimentaire de l’histoire, des centaines de centaines de millions d’euros investis contre la planète, contre les consommateurs, contre les bêtes, contre les paysans eux-mêmes; contre tous et pour le bénéfice de personne, juste par mauvaise gouvernance, et cela je le sais parce que je fais une thèse, monsieur Gontrand…. » (p. 390)

Un roman revigorant à la fois drôle et informé, suscitant le sourire sur la gravité du monde et la façon de contourner celle-ci, la prenant de face, à force de résistance, de rire, sans faiblir ni faillir.

Véronique Hotte

Le Banquet annuel de la Confrérie des fossoyeurs de Mathias Enard, Editions Actes Sud, Domaine français, 432 pages, 22,50 €, 16,99 € en numérique.

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