Voyage d’hiver (une pièce de théâtre), d’après Winterreise de Elfriede Jelinek et les textes inédits Moi l’étrangère et Sur Schubert, adaptation et mise en scène de Clara Chabalier

Crédit photo : Marikel Lahana

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Voyage d’hiver (une pièce de théâtre), d’après Winterreise de Elfriede Jelinek (traduction Sophie André Herr – Le Seuil) et les textes inédits Moi l’étrangère et Sur Schubert (traduction Magali Jourdan et Mathilde Sobottke) – Elfriede Jelinek est représentée par L’Arche Editeur -, adaptation et mise en scène de Clara Chabalier, composition de Sébastien Gaxie

 Le propos de Winterreise d’Elfriede Jelinek dont l’expression acerbe et radicale caractérise d’emblée la parole de la dramaturge, se coule admirablement dans une version musicale mythique déjà toute trouvée, le déchirant Winterreise de Schubert.

Le Voyage en hiverest composé de deux cycles pour voix et piano par Franz Schubert sur des poèmes de Wilhelm Müller, une inspiration propice au Prix Nobel de littérature – entre paysages majestueux de montagnes et écran sec d’ordinateur. Avec des extraits de deux inédits, Moi l’étrangère et Sur Schubert de Elfriede Jelinek.

Un voyage avec correspondances, une traversée de la folie du monde d’aujourd’hui duquel l’auteure ne se départit pas. Un monologue virulent, intime et politique, lancé à la face du monde contemporain, le constat obligé d’un délitement humaniste.

Soit l’occasion d’une liste humiliante de fourvoiements : les scandales politiques et financiers, la perversité d’une opinion populaire équivoque, le culte inquiétant du sport et de la jeunesse, près des paysages grandioses de montagnes enneigées.

La comédienne et metteuse en scène Clara Chabalier interprète Voyage d’hiver (une pièce de théâtre), associée au compositeur et pianiste Sébastien Gaxie qui joue aussi la comédie et accompagnée par la chanteuse mezzo-soprano Elise Dabrowski.

Les thèmes privilégiés de ce rendez-vous littéraire, théâtral et musical, ont à voir avec la solitude « de tous les amoureux du monde », la pauvreté et le rejet social.  Le voyageur quitte la ville car celle qu’il aime épouse un homme plus fortuné. Les portes se referment dès lors sur lui, « les chiens l’invitent à passer son chemin ».

Et la scène avec son écran paysage de montagnes magiques et d’arbres enneigés est traversée, de façon sonore, par les vols amples et les cris de noirs corbeaux.

Une manière de fuir un monde où on se sent étranger et de se fondre dans l’hiver où la Nature gelée est à l’écoute froide et indifférente d’un cœur déshumanisé qu’on croirait glacé quand la promenade se rapproche encore de la folie et de la mort.

Un état d’âme en osmose avec la souffrance intérieure du compositeur solitaire, à l’écoute des poèmes de Wilhem Müller qui préfère la désertion à la tyrannie politique.

Une promenade physique et métaphysique où le Wanderer–  le voyageur errant –, une figure importante du romantisme allemand, enfonce ses pas dans la neige, s’éloignant du monde pour mieux se rapprocher de lui-même, à la recherche d’un espace sublime, plus vaste que celui scientifiquement circonscrit par les Lumières.

Clara Chabalier milite théâtralement contre « la dévaluation de la vie humaine et son instrumentalisation, au-delà de la reproductibilité technique du progrès industriel, à la manière rigoureuse et fervente des Romantiques qui prônent la singularité d’un chemin de pensée personnel que chacun doit éprouver sans en connaître le but ».

Les situations de frustration, de manque et de ratés dans l’expérience humaine sont pléthore : l’enfermement de Natascha Kampusch dans une cave plus de huit années – l’interview de la jeune fille libérée diffusée alors à la TV est projetée sur l’écran.

Une dame relativement âgée ensuite dont la maladie d’Alzheimer empêche le fonctionnement mémoriel pénètre l’intérieur d’une maison non reconnue par elle.

L’écran d’ordinateur avec lequel on clique permet de « communiquer », échanger artificiellement avec un autre virtuel sans teneur existentielle ni empathie souhaitée.

La scénographie est inventive et amusée, un intérieur de maison-témoin avec baies vitrées et station de ski – une ambiance de vitrines de Noël avec sapins en kit, skis, anorak couleur fluo et neige artificielle. A l’extérieur, on casse des parois de carton…

Une installation facétieuse et ludique qui se moque ouvertement, et dans les règles expressives de l’art musical et du chant, d’un monde de papier dont l’articulation repose sur nombre de mensonges, approximations et fausses valeurs refuges.

Ironie, burlesque et ridicule de ces aventures humaines actuelles auxquelles l’inspiratrice de ce Voyage d’hiver, la comédienne joueuse Clara Chabalier accorde une dimension politique et poétique – cette attention autre et si précieuse à prêter au métier de vivre en parcourant les étendues sans fin d’une expérience inépuisable.

Le voyage surréaliste dans ces contrées – hauteurs et chutes –  trouve l’apaisement requis et le retour à soi via la voix d’Elise Dabrowski et le piano de Sébastien Gaxie.

Un voyage fascinant entre sorties de route imprévues, comique et ironie joyeuse.

Véronique Hotte

Théâtre de L’Echangeur à Bagnolet, du 14 au 21 décembre à 20h30, relâche le 16 décembre. Tél : 01 43 62 71 20. Théâtre des 4 Saisons à Gradignan, le 19 janvier 2019. La Comédie de Reims- Festival Reims Scènes d’Europe –, le 1er février 2019. Théâtre de Vanves, mars 2019.

 

 

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