De la démocratie, d’après De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

Crédit photo : Pierre Grosbois

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De la démocratie, d’après De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, écriture et mise en scène de Laurent Gutmann

Après Le Prince de Machiavel, Laurent Gutmann – metteur en scène et directeur de l’Ensatt à Lyon – porte à la scène le penseur politique Alexis de Tocqueville, sociologue éclairé qui s’est penché sur le concept de démocratie et de ses dérives.

« La grossièreté des hommes du peuple dans les pays policés ne vient pas seulement de ce qu’ils sont ignorants et pauvres mais de ce que, étant tels, ils se trouvent journellement en contact avec des hommes éclairés et riches. La vue de leur infortune et de leur faiblesse qui vient chaque jour contraster avec le bonheur et la puissance de quelques-uns de leurs semblables excite en même temps dans leur cœur de la colère et de la crainte. Le sentiment de leur infériorité et de leur dépendance les irrite et les humilie… » (De la démocratie en Amérique, chapitre I)

 Entre observation et objectivité, Tocqueville avance à pas précis et précautionneux, selon une démarche et un mouvement d’enquête aux résultats éloquents.

Aristocrate normand né en 1805, Tocqueville prend la mer pour les Etats-Unis en 1831, entreprenant un grand voyage pour le questionnement impartial d’un mode de fonctionnement politique, observé avec rigueur dans la réalité objective du terrain.

De la démocratie en Amérique est écrit dans un style somptueux et clairvoyant, précis et minutieux. Au moment où nos démocraties sont mises à mal – en même temps que l’universalité de leurs valeurs -, Laurent Gutmann se saisit d’une parole dont l’écoute se fait d’autant plus pertinente qu’elle pallie aujourd’hui un vide abyssal.

Sur scène, cinq acteurs réfléchissent à la manière de représenter la démocratie au théâtre. Dissensions, inquiétudes et doutes, la « répétition » du spectacle est une mise en abyme du concept même de démocratie, exposant au spectateur le rythme d’un work in progress, soit le travail d’un collectif qui ne supporte « naturellement » nul metteur en scène, si ce n’est un coach dont le temps imparti est compté.

L’un – Habib Dembélé – mime Tocqueville, chapeau haut de forme et habit noir, tanguant sur le bateau qui le mène aux Etats d’Amérique, avant qu’il n’aille, cheminant et bon enfant, à la rencontre de foyers familiaux – accueillants ou pas.

Un autre – Stephen Butel – prend appui sur les écrits de Tocqueville dont il déclame des extraits dans une prononciation académique désuète avec l’appui des diérèses.

Une autre – Jade Collinet – met en avant la danse et l’épanouissement corporel, capables de réunir les êtres dans un mouvement collectif porteur et enthousiaste.

Une autre encore – Reina Kakudate – prend un paravent miroir sur roulettes comme accessoire, elle le déplie largement en face du public qui se regarde ainsi dans l’indifférence entre salle et scène, acteurs et spectateurs sur le même plan – égalité.

Quant au cinquième – Raoul Schlechter -, il demande à un spectateur de prendre place sur le plateau afin de le filmer – il sera vu du public sur un écran – ; l’appelé répond bon an mal an à des questions sur la démocratie dont il serait un exemple.

Comment échapper à l’individualisme, d’un côté, et à la tyrannie de la majorité, de l’autre ? Qu’est-ce que la liberté sans l’égalité, le libéralisme sans la démocratie ?

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul.. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort… » (De la démocratie en Amérique, Chapitre II)

Au cœur de l’expérience théâtrale, est analysé un passage vécu à la démocratie directe et à la démocratie indirecte ou représentative. Tous les acteurs en quête de démocratie ne se réunissent en chœur qu’au moment de la pause et du choix d’une pizza à déguster, soit la première fois qu’ils sont d’accord en toute unanimité.

Spontanéité, bel élan et cœur à l’ouvrage, les comédiens jouent l’instant présent dans le vif d’une expérimentation authentique à partager ensemble et avec le public. Bonne humeur et facétie, chacun y va de ses citations de l’œuvre de Tocqueville.

Le public adhère avec plaisir à la démonstration citoyenne, vivifiante et stimulante.

Véronique Hotte

THEATRE71.COM, Scène nationale Malakoff, 3 place du 11 novembre 92240 Malakoff, du 10 au 18 octobre 2018, mercredi, jeudi, samedi à 19h30, mardi, vendredi à 20h30, dimanche à 16h. Tél : 01 55 48 91 00

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