La Nostalgie du futur, textes de Pier Paolo Pasolini et de Guillaume Le Blanc, mise en scène de Catherine Marnas

Crédit photo : Sébastien Husté

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La Nostalgie du futur, textes de Pier Paolo Pasolini et de Guillaume Le Blanc, mise en scène de Catherine Marnas

« L’Italie est en train de pourrir dans un bien-être qui est égoïsme, stupidité, inculture, médisance, moralisme, répression, conformisme, se laisser aller de quelque façon que ce soit à encourager ce pourrissement, c’est la forme que prend le fascisme aujourd’hui », constate Pasolini dans Dialogues (1962).

Il faut être extrêmement fort pour affronter le fascisme de la normalité, « cette codification joyeuse, mondaine, choisie, du fond brutalement égoïste d’une société ».

Des propos douloureusement pertinents, quant à la réalité de nos temps actuels. La Nostalgie du futur, inspiré par l’œuvre et l’esprit subversifs de Pasolini, prend pour matériau sonore et visuel des entretiens et des films réalisés par le poète italien :

Ecrits corsaires (1973-1975), La Langue vulgaire (1975), Correspondance générale (1940-1975), La Ricotta (1963), Uccellaci et uccellini (1966), une fable tragi-comique.

Catherine Marnas, metteure en scène et directrice du Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, se dit complice de l’œuvre et la pensée de Pasolini, elle lance avec La Nostalgie du futur un appel à la résistance, écrit avec le philosophe Guillaume Le Blanc (L’Insurrection des vies minuscules, 2013 et La Fin de l’hospitalité, 2017).

Prémonition, prophétie et clairvoyance d’un regard pasolinien porté sur la liquidation des valeurs des dites « petites gens » – peuple sans connotation réactionnaire – , mises à bas par la consommation excessive, d’où le nivellement des identités.

Aussi entend-on le poète déplorer, d’un chemin qui va du Frioul à Rome, la disparition du peuple agraire et préindustriel au profit de la masse néo-libérale.

Ainsi est significative la métaphore de la disparition des lucioles car, dans les années 1960, existait cette espèce lumineuse qui voletait dans la nuit ; or, la pollution de l’air urbain et surtout celle des rivières dans les campagnes a tué ce peuple d’insectes.

Dans les Lettres luthériennes (1975), le constat de Pasolini est désabusé : « L’Italie ne vit rien d’autre qu’un processus d’adaptation à sa propre dégradation. »

Quand les formes de vie anciennes disparaissent, quand les traditions et les peuples s’en vont, c’est le futur qui est ôté au présent – un impossible qui devient nostalgie.

La crise des migrants symbolise la crise des subjectivités contemporaines qui basculent massivement dans un état spectral, sans protections, sans droits ; elles deviennent de leur vivant comme effacées – spectres, ombres et fantômes.

D’un côté, les puissants – les faucons – et de l’autre, les humbles – les passereaux. Et Pasolini serait le corbeau, philosophe de gauche qui interroge l’état du monde dans le film Uccellaci et uccellini de 1966 – Des oiseaux, des gros et des petits.

Faisant résonner l’œuvre et les entretiens du poète et réalisateur italien, Catherine Marnas révèle une pensée visionnaire bienveillante, opposée au cynisme ambiant.

Les comédiens jouent du Pasolini tandis que deux demandeurs de refuge, duo clownesque mi-Toto mi-Godot, incarnent la tonalité burlesque d’une errance sans fin.

Et pour lutter contre le fascisme de la normalité, un rappel onirique de l’œuvre pasolinienne sur la scène : en toile de fond, des femmes romaines au regard grave près des colonnes du Caravage ; pour rideau de lointain, une forêt dantesque où volètent les lucioles non disparues, des arbres centenaires et une paix profonde.

Sans oublier le rappel à la mémoire de l’arbre feuillu au pied duquel Saint-François se penche, prêchant  aux oiseaux, reprise de la fresque de Giotto di Bondone (1297-1299), dont il ne resterait sur le plateau qu’un feuillage roux qui s’assèche.

Sur la scène, une sorte d’estrade de bois ou bien de bateau échoué qui résonne quand on l’arpente, et les interprètes ne se privent pas de donner du volume sonore aux lieux alors que, dans le même temps, des hommes déploient leur art du pugilat.

Echanges de corps à corps virils – la lutte et le combat fraternels ou amoureux, et la rixe physique agressive et guerrière -, les coups résonnent sur les lattes de bois.

Le ton est donné, facétieux et souriant ; d’un côté, des bribes de films et des reprises scéniques de la Passion du Christ, épisode jugé blasphématoire, condamnant Pasolini à quatre mois de prison avec sursis pour « outrage à la religion d’Etat ».

Pendant ce temps, les deux marcheurs en quête d’abri échangent sur le monde, manquent des marches en sautant, avancent puis reculent, passent puis reviennent.

Et les comédiens se défont de leurs atours théâtraux, revêtent leur habits de ville, et questionnent face public l’œuvre pasolinienne comme l’homme lui-même, nostalgique de temps originels où les pâtres du Frioul représentaient la pureté.

Or, si le maître condamne la consommation à outrance, n’en profite-t-il pas pour autant ? Pourrait-il donner ainsi ses leçons de vie, vêtu de son perfecto urbain de cuir et pourrait-il produire ses films et éditer ses pièces, ses poèmes et ses essais ?

La richesse de la quête existentielle tient aussi aux paradoxes qui font Pasolini, des paradoxes qu’il hait, lui – bourgeois, homosexuel, communiste, artiste d’avant-garde.

Les comédiens sont sincères, engagés dans la joute philosophique, ils construisent ensemble un spectacle à la fois politique et poétique, plein de maturité et d’enfance.

Julien Duval, Franck Manzoni, Olivier Pauls, Yacine Sif El Islam et Bénédicte Simon donnent énergie et force renouvelée au vœu pasolinien de l’éveil des consciences.

Véronique Hotte

Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 9 au 25 octobre 2018, du mardi au vendredi à 20h, samedi à 19h, et le samedi 20 octobre à 19H30. www.tnba.org

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