Prélude à la fugue, d’après Sylvain Tesson, extraits de poèmes de Baudelaire, Michaux, Pessoa, Reverdy, Thoreau et Breton, interprétation et création sonore de Julien Barret et Pierre-Marie Braye-Weppe

Crédit photo : Sarah Perret

resid_prelude2018 © SARAH PERRET 4.jpg

Prélude à la fugue, d’après Sylvain Tesson, extraits de poèmes de Baudelaire, Michaux, Pessoa, Reverdy, Thoreau et Breton, interprétation et création sonore de Julien Barret et Pierre-Marie Braye-Weppe

 « Il faut chaque jour quelque chose qui me mette au bord de l’abîme », la citation de Renan correspond à la posture attentive de Sylvain Tesson, écrivain voyageur de notre temps, éprouvant  – corps et âme –la perception existentielle.

Quand on est attiré par le pouvoir des mots et l’enchantement de l’espace – un envoûtement qui tient aussi à une sensation de soi qui s’écoule dans le temps -, deux portes sont possibles face aumonde : le suicide et le voyage, alors que l’amour et les livres –  nécessaire salut intérieur – sont réduits à des « trous de serrure ».

Si Aragon disait aimer à en perdre la raison, le marcheur-écrivain dit aimer voyager et se meut jusqu’à la folie et la déraison pour « faire voir du pays à son ennui ».

L’éloge est ainsi fait de la fuite – belle mise à distance de soi et de ses habitudes, à travers le temps, l’espace et la solitude, à pied, à bicyclette ou à cheval, de sorte que les géographies lointaines que l’on portait en soi deviennent présence sensuelle tactile des plus vertigineuses – Himalaya, steppes d’Asie centrale, Afghanistan, Caucase et Sibérie, dessinant le territoire précieux d’un jardin confidentiel intérieur.

En même temps, le baroudeur n’est pas dupe, lucide et conscient de sa trajectoire : l’enfance et l’adolescence ne sont pour lui que les passages obligés d’une exploration du musée historique et littéraire de tous les mythes, à travers les livres, tandis que la maturité consiste paradoxalement à cultiver cette même âme d’enfant en enfourchant sa motocyclette et en abusant de vodka et de schnaps, s’imaginant vivre les grands mythes dont on sait pertinemment qu’ils sont tout à fait théâtraux.

Partir pour le dépaysement du quotidien, renouveler sa propre flamme de force et de vie dans la solitude éprouvée d’une nature vaste avec sa puissance de consolation.

« Je ne sais pas ce qui me pousse à continuer. Une force un peu morbide. Je m’enfonce dans le néant … Tel est le désir : habiter l’oscillation … je me suis enfin réveillé de ce cauchemar dans lequel le temps s’enfuyait comme s’il avait commis une faute…En réglant son compte à l’espace, je freine la course des heures… La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l’espace… »

En ville – dans l’espace urbain -, pris par ses activités journalières, le temps pour l’être file à vive allure et hors de soi ; ce n’est que dans la solitude et le retour à une intériorité, au plus près de la nature, que se déploie la sensation temporelle d’exister.

Musique intérieure et anthologie poétique – Baudelaire, Michaux et Pessoa – le spectacle définit la perte des repères, l’isolement insensé et le mystère d’une quête.

Dans un décor oscillant au gré des vents – somptueuse voile blanche amarrée pour un beau départ maritime, à moins que ce ne soit le sol éloigné d’une grande steppe neigeuse et gondolée de rocs et d’air froid -, les deux interprètes – le comédien et saxophoniste Julien Barret et le compositeur et violoniste Pierre-Marie Braye-Weppe – s’écoutent patiemment et se répondent par musiques et jeux sonores interposés.

Au moyen d’instruments privilégiés, la parole d’un côté, le violon de l’autre, et grâce à la voix et au souffle, au rythme et à la vibration des cordes pincées ou frottées, saturées ou samplées, la trajectoire du marcheur comme celle du spectacle avance.

En passant par les cauchemars, les rêves odieux de métamorphoses animales, entre les sensations récurrentes de découragement et de désespoir – la vanité dérisoire d’affronter seul une nature souveraine et suffisante -, persiste encore le sentiment d’une victoire personnelle à travers la saisie même de l’ici et maintenant du monde.

Julien Barret revient sur son île après sa Guerre de Troie à lui et son long retour.

Pour le musicien, une cabane de repli, des restes de panneaux de bois avec leur petite fenêtre de lumière, un rappel des paysages et des refuges à la Thoreau.

Le narrateur : « Je pousse un hurlement. J’écarte les bras, tends mon visage au vide glacé et rentre au chaud… J’ai atteint le débarcadère de ma vie. Je suis anesthésié par le perspective des jours. Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure. »

Les passages déclamés sont extraits d’Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Dans les forêts de Sibérie, Petit traité sur l’immensité du monde, L’Axe du loup et de Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson – celui-ci se donnant pour le récit de sa guérison suite à un accident de chute lors de l’escalade de la maison de son hôte.

Un coup de vent, un déferlement d’air frais qui donne enfin confiance au vif de la vie.

Véronique Hotte

Le Quai – CDN Angers Pays de la Loire, du 9 au 18 octobre 2018. Mail Scène Culturelle – Théâtre de Soissons, le 20 novembre 2018. Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne, le 20 décembre 2018

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s