Notre Innocence (anciennement Victoires), texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Crédit photo : Simon Gosselin

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Notre Innocence (anciennement Victoires), texte et mise en scène Wajdi Mouawad

 « Ce chaos-là je vous le jette à la gueule, ce chaos-là je vais vous le hurler ! ».

Le spectacle de Wajdi Mouawad Notre innocence s’attache à célébrer l’élan de la vie, de la part d’une jeunesse résolue – génération d’aujourd’hui –, qui s’inscrit en faux contre les allégations des générations précédentes – parents et grands-parents.

Cette jeunesse actuelle, dix-huit comédiens, venus de part et d’autre de l’Atlantique, héritière de l’histoire parentale et du silence des plus âgés – Guerre d’Algérie et autres récits de colonisation – s’empare de mots à elle pour dénoncer les coupables.

Après le prologue d’une comédienne Coryphée – récit d’ouverture sur les circonstances, les origines, la construction du spectacle -, l’adresse est frontale, le chœur uni des acteurs invective rageusement les générations qui les précèdent.

Souffrant d’être vus comme des laissés-pour-compte, comme livrés à une époque « corridor, transit, passage », à la façon d’une correspondance de métro, cette génération-ci accuse ses aînés : « (…) C’étaient vous, ces jeunes-là, non ? / C’était vous, ce mois de mai là, mois mythique, sacré entre tous, avec lequel vous n’avez de cesse de nous écraser puisque vous, vous l’avez faite la révolution, vous, vous aviez le sens du partage, de la camaraderie, n’étiez pas scotchés à des portables…. »

A ces exclus de la pensée politique, les offres de Mac Do, Fast Food, Internet et réseaux sociaux …

S’agissant de la génération de Mai 68, l’historien Jean-Pierre Le Goff met en avant le passage d’une filiation historique traditionnelle – souvent catholique -, à une société de consommation, de loisirs et de médias où le bonheur est enfin accessible. (La France d’hier. Récit d’un monde adolescent. Des années 1950 à Mai 68)

Depuis ce fossé intergénérationnel face à la modernisation – basculement de l’ancien au nouveau monde -, apparaît une mentalité hédoniste qui met à distance les sacrifices, le devoir, le travail, l’honneur, pour des jeunes gens qui, ayant dès lors accès aux études, voient leur adolescence se prolonger via encore la musique rock.

Or, la crise de la modernité de la seconde moitié du XX è siècle contient en elle-même sa dimension critique. Mai 68 n’est ni un mythe fondateur de rupture radicale qui ferait table rase de la tradition des Lumières ni la cause de tous les maux actuels.

Et pourtant, scandent les jeunes comédiens sur le plateau de théâtre : « C’était vous, ça, donc, ce mois de mai /Les impertinents génération fuck you, génération impertinente, jeunesse, jeunesse / Jeunes vous manifestiez, vieux vous manifestez toujours / avant c’était pour vos libertés aujourd’hui pour vos retraites… »

La rancœur collective est manifeste sur la scène – les voix d’un chœur juvénile en colère et dont la déclamation revendicative, articulée et caricaturale, adresse ses diatribes et critiques violentes à un destinataire unique, le public plus âgé de la salle.

Humour, ironie et satire, drame, les accusateurs ne sont pas dupes de leurs positions.

Après la conviction d’avoir été victimes d’un massacre idéologique, les Innocents de Wajdi Mouawad s’appliquent à massacrer à leur tour par le verbe, entre culpabilisation et évitement des responsabilités, les aînés qui se désolidarisent.

Le spectacle se décline en volets – le chœur de viande, la chair, les corps, l’esprit,.., le rêve peut-être à travers Alabama, fillette de Victoire, l’amie suicidée de ce groupe de jeunes puisque l’histoire Notre innocence est la confrontation à ce décès brutal.

Mort accidentelle ou suicide, il s’agirait plutôt de la seconde option de laquelle les amis ne voudraient en aucune façon se sentir responsables, même s’ils avouent ne rien prendre au sérieux, dépossédés de toute conviction personnelle – Je sais pas… J’en sais rien… – et avoir pu agir légèrement envers Victoire qu’ils ont assaillie de textos désobligeants et de vidéos pornographiques éloquentes sur leur peu d’estime.

La capacité d’agression verbale portée d’abord sur le public, représentant des parents et des anciens, se déplace ensuite sur les relations interpersonnelles du groupe : attaques et blessures des mots, gestes d’impuissance et d’humiliation.

Reste la responsabilité de la transmission – un message porteur d’espoir à accorder à la plus jeune- et l’ouverture du dernier volet qui clôt les questionnements, acquiesce ainsi à la grâce et à la poésie requises en chacun afin de se déployer.

Le spectacle témoigne de cette force juvénile – vitalité palpable, toujours irréductible.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, du 14 mars au 11 avril 2018 ; Tél : 01 44 62 52 52

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