Au Bois, texte de Claudine Galea (Théâtre Editions espaces 34), mise en scène de Benoît Bradel

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Au Bois, texte de Claudine Galea (Théâtre Editions espaces 34), mise en scène de Benoît Bradel

 Quand le noir se fait dans la salle et sur la scène de théâtre, à l’orée de la représentation d’Au Bois, spectacle de Benoît Bradel sur la pièce de Claudine Galea, artiste associée au projet du Théâtre national de Strasbourg, les bruits de la nuit et de la forêt – stridents ou sourds, toujours étranges – se font entendre en inquiétant.

Et pourtant, il ne s’agit pas de forêt primitive mais bien d’un bois intégré non pas encore à un paysage rural agricole, mais à une zone urbaine périphérique. Avec des arbres, ces grands végétaux ligneux qui s’opposent à la souplesse banale de l’herbe.

Juché sur un pilier ou une poutre, le personnage du titre ludique, Un Bois normal et moche, est joué par Emmanuelle Lafon – à la fois la narratrice amusée à l’adresse des spectateurs et la metteure en scène, vêtue comme le loup ou le chasseur, regardant vivre les habitants du conte, incarnés également et narrateurs à leur façon.

Le conte a souvent affaire avec la matière pulsionnelle de l’être : ainsi, la question flagrante du désir est souvent brûlante, lors du passage de l’enfance à l’adolescence.

En reprenant le conte traditionnel du Petit Chaperon rouge, l’auteure Claudine Galea s’attache à la naissance du désir chez la petite fille – réactualisée d’ailleurs en ado farouche, Une Petite Sublime, via la performance tonique et obstinée de Séphora Pondi dont l’origine africaine offre sur la scène une perspective enfin contemporaine.

Toutes les petites filles du monde et leur mère connaissent de semblables effrois.

Désir de fille qui naît à la vie, mais aussi renaissance du désir d’une mère toujours jeune qui veut vivre encore – l’extravagante et pétillante Emilie Incerti Formentini est Une Mère normale, à la forte probabilité supposée de receler bien des anomalies.

En conséquence, la mère abuse de la gentillesse instinctive de sa fille qu’elle aimerait obliger à traverser le bois pour rendre visite à sa grand-mère. Or, la fine rebelle résiste, semblant acquiescer à tous les desiderata pour mieux les contourner.

La mère gourmande, livrée à ses pulsions incontrôlées, ne veut se plier à nul régime, elle s’abandonne à une voracité qui irait jusqu’à une dévoration symbolique filiale.

Espérer découvrir l’existence vraie quand on a faim de vie, telle est la posture de la Petite Sublime qui n’en est pas réduite à répondre aux asservissements – devenir une victime ou une proie féminine pour un prédateur qu’on ne cerne pas encore.

Le chasseur – l’acteur Raoul Fernandez, Un Chasseur normal et hideux – ou bien le loup – le musicien Seb Martel pour Un Loup normal et beau, instrumentiste rock sur la scène – : on ne sait qui des deux est le méchant ou le bon, mais ils sont ensemble deux mâles menaçants porteurs d’une peau couleur de feuilles boisées, légères et aériennes, un plumage dû à la beauté des costumes inventifs de Corine Petitpierre.

La mère malicieuse porte loup, cape et robe aux chatoiements colorés fantastiques.

Et la fille traverse le bois, partie à la recherche de sa mère qui l’a précédée : le risque est grand de dévoration de la Petite Sublime – le viol – un destin qu’elle rejette grâce à ses forces intérieures et à un chœur de belettes venues la secourir de ses cris.

La scénographie d’Yvan Clédat donne un coup de pied à l’image du bois, instillée par la vision de Claudine Galea – un ersatz de bois, un vestige du féérique, un bois urbain souillé, aux abords d’une ville d’aujourd’hui, lieu malmené par les humains.

Dans la mise en scène de Benoît Bradel, l’espace scénique fait allusion à un « parcours de santé » avec ses propositions ludiques et sportives – courir, escalader, ramper, grimper, descendre, sauter à cloche-pied, entre les papiers gras.

Avec pour l’entre-deux du bois et de la ville, l’espace familial de la fillette et de sa mère, projeté sur le panneau publicitaire d’affichage Decaux qui sert d’écran. Les cinéphiles – fille et mère – ont l’intention de voir en ce samedi soir La Nuit du chasseur (1955), film américain réalisé par Charles Laughton et Robert Mitchum.

Apparaît sur l’écran encore La RumeurPublic – beaux visages d’acteurs d’une séance filmée qui assènent leur attirance morbide pour le sordide et le trash.

L’écran sert aussi de miroir à la fillette et à la mère, le visage faisant face à RumeurPublic qu’on interroge : « Suis-je belle encore et puis-je plaire ? »

L’arbre assiste tous les ans à la mort de son feuillage et à sa renaissance, une figure du vivant qui échappe à la disparition. Avec Au Bois de Galea/Bradel, le conte d’enfance perdure – perspective du loup à rencontrer –, jouant de la terreur et du sourire, de la peur intuitive et de son attirance – mourir d’une petite mort pour renaître mieux et plus armé -, comme si le temps ne pouvait avoir de prise sur le désir.

Véronique Hotte

Théâtre national de Strasbourg, Salle Gignoux, du 14 au 28 mars, tous les jours à 20h, relâche le dimanche – 18 et 25 mars. Tél : 03 88 24 88 24. Scènes du Golfe Vannes, le 17 avril 2018. Théâtre national de la Colline Paris, du 3 au 19 mai 2018.

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