La Règle du jeu, d’après le scénario de Jean Renoir, version scénique, réalisation, mise en scène de Christiane Jatahy

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

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La Règle du jeu, d’après le scénario de Jean Renoir, version scénique, réalisation, mise en scène de Christiane Jatahy

La Règle du jeu de Jean Renoir fait l’éloge de la grâce théâtrale du XVIII è siècle, inspiré de visions contemporaines du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, du Mariage de Figaro de Beaumarchais, des Caprices de Marianne de Musset.

Selon l’enchaînement aléatoire et fatal des quiproquos – à l’origine du désespoir et de l’amertume de l’événement tragique final, la mort d’un invité – chassé-croisé comique qui aurait pu rester amusant avec ses déguisements ludiques, ses variations de registre de langue propres à la « fantaisie dramatique », légèreté et artifice d’une même fausseté épinglée chez les maîtres comme chez les valets.

Trahisons amoureuses, petits arrangements inavouables, doubles vies plus ou moins assumées, qu’on soit du côté des maîtres ou bien du côté des valets, les mêmes mensonges existentiels perdurent à l’intérieur d’une société mortifère, crispée sur ses biens et fermée au monde et au conflit qui sourd – préfiguration d’une société d’avant la Seconde Guerre mondiale, condamnée par son indifférence et son ennui.

Dans la version scénique radieuse, la mise en scène et la scénographie de la brésilienne Christiane Jatahy, le Marquis Robert (Jérémy Lopez incandescent) est maître des divertissements dans son manoir – le Théâtre de la Comédie Française à Paris. Amateur de cinéma et de nouveautés électroniques, il étrenne sa nouvelle caméra pour l’événement en filmant l’arrivée élégante des invités dans la demeure somptueuse des Comédiens-Français.

La fête est donnée en l’honneur d’André (Laurent Lafitte), navigateur et sauveur héroïque de migrants sans embarcation, amant de Christine (Suliane Brahim), l’épouse de Robert, qui l’aime aussi.

Geneviève (Elsa Lepoivre), maîtresse attitrée de Robert – ce qu’ignore son épouse Christine – ronge son frein, mais fait partie de la soirée mondaine, de même Octave (Jérôme Pouly), ami/amoureux d’enfance de Christine, confident d’André, un rien entremetteur et manipulateur.

De leur côté, les valets ne sont pas en reste, Lisette (Julie Sicard) en pince pour Marceau (Eric Génovèse), un combinard astucieux venu de la rue qui vient d’être engagé par le patron, ce que voit d’un très mauvais œil le mari de Lisette qui n’est autre que le chasseur Schumacher (Bakary Sangaré) .

En effervescence et à découvert demeure agissante non seulement une ségrégation sociale manifeste entre grandes et petites gens, mais encore à l’intérieur de chacun des milieux – les valets avec le rejet du plus pauvre que soi, et les maîtres avec la discrimination de l’origine, tel le Maroc pour « l’étrangère » Christine.

La mise en scène festive s’amuse d’un cinéma fortement présent puisque le début de la représentation commence avec le film d’une demi-heure de l’hôte Robert – précipitations des invités dans les dédales des escaliers, du foyer, des loges et des terrasses d’une nuit parisienne -, avant que ne surviennent de la salle les principaux personnages du film – essoufflés et bien vivants – avec leurs valets rongés de crainte et de peur qui sautent et se hissent dans le noir sur le plateau de scène.

Des jeunes filles surtout, portant des oreilles de lapin et poursuivis par des mâles dominateurs qui jouent dangereusement de leurs proies féminines fragiles, une métaphore théâtrale de la cruauté de la séance de chasse du film de Renoir.

La caméra poursuit les personnages, projetant leurs images sur les hauts panneaux du lointain, saisies par les personnages sur scène comme par le public dans la salle.

La fête sur le plateau de la Salle Richelieu bat son plein, champagne, chansons, danses en chœur des invités, déguisements avec les atours de la réserve des costumes de la Comédie-Française – théâtre dans le théâtre à n’en plus finir, et théâtre dans la salle quand les acteurs s’assoient ou bien montent sur les sièges -, au milieu des révélations intimes et lugubres qu’aucun des fêtards n’aurait voulu entendre – aveux, mensonges et fourberies dévoilées – pour ne pas briser sa joie.

Les acteurs s’amusent ostensiblement et instillent un élan cordial et communicatif.

Dick (Serge Bagdassarian) se déguise, chante et soigne les âmes blessées.

A ce joli rendez-vous du théâtre sont senties la tension du jeu, la joie, la conscience d’être « autrement » que dans la vie courante, selon les limites de règles librement consenties et impérieuses – frivolité, divertissement et délassement sensuels.

Les acteurs du Français aiment « jouer », courir, s’étourdir, éprouver leurs forces, leur habileté, se mesurer avec leur partenaire – de belles expressions spontanées de vitalité et de pulsion ludique, accompagnées souvent de rires et d’excès sur scène.

Tous jouent le jeu dans la générosité – concentration de forces et d’esprit – une intensité qui interdit ou qui permet. Si l’un des rôles meurt par accident, il est mis hors jeu, hors liberté et hors règles : la fête est finie et le théâtre de la vie a cessé.

Une mise en scène joyeuse et inventive qui casse joyeusement conventions et règles.

Véronique Hotte

Théâtre de la Comédie-Française, salle Richelieu, du 4 février au 15 juin. Tél : 01 44 58 15 15

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