Le Garçon incassable, texte Florence Seyvos (Ed. L’Olivier), adaptation et mise en scène Laurent Vacher – A partir de dix ans.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Le Garçon incassable, texte Florence Seyvos (Ed. L’Olivier), adaptation et mise en scène Laurent Vacher – A partir de dix ans.

 Dès ses trois ans, Buster Keaton (1895-1966) se produit sur une scène de music-hall dans le numéro de ses parents saltimbanques ; la mère joue du saxophone et le père fait de son fils un projectile qu’il lance dans la salle ou dans les coulisses.

Pince-sans-rire, humour et comique à froid, regard triste et expression figée, la dégaine burlesque de l’acteur adulte maniant l’art du gag provoque le rire immédiat.

Plutôt que de « commercialiser » ses talents burlesques dans une revue célèbre de cabaret, Buster Keaton use de son talent pour réaliser de courts métrages : il crée un duo, entre autres, avec Fatty Roscoe Arbuckle – farces, gags et tours de magie.

Passer de l’autre côté de la caméra fascine l’artiste : éprouver la posture du metteur en scène et du monteur qui déplace les rôles et les choses pour réinventer un autre monde, à l’intérieur d’un cinéma qui n’est pas encore « parlant ».

L’auteur – créateur de gags et de trouvailles inouïes, artisan de son propre cinéma du temps du muet – incarne son propre personnage mélancolique et passionné. Concentré sur son art, il s’interdit naturellement de rire ou même de sourire à l’écran.

Dans la mise en scène par Laurent Vacher du Garçon incassable de Florence Seyvos, défilent sur un écran à la façon artisanale d’antan des images en noir et blanc extraites du film muet Steamboat Bill Junior (1928) de et avec Buster Keaton.

Une histoire de père et de fils, l’un déçu par les choix personnels du second, soit l’illustration de liens indéfectibles d’amour et de haine, d’attachement et de rejet.

Florence Seyvos propose, à travers la voix de la narratrice, la mise en perspective de deux figures masculines qui n’ont absolument rien de commun, si ce n’est cette impression de décalage, de marginalité et de différence par rapport à la norme : d’un côté, l’image d’enfance d’un demi-frère, Henri, qui n’est pas comme tous les autres garçons puisqu’il est atteint d’une « déficience » physique et mentale, et de l’autre, l’aura étrange et singulière de Buster Keaton, inclassable et non « récupérable ».

Tous deux semblent hors du temps et du monde, fixés sur leur propre objet intérieur, dégageant involontairement une étrange impression de force et d’insoumission, face à la détermination d’un père qui, pour l’un, veut gagner le brio de la scène et pour l’autre, la normalité – conquêtes dont les tuteurs font leur gloire personnelle implicite.

Supporter les coups et les chutes pour Buster, les leçons d’école ardue et les séances de kiné qui font mal pour Henri : « il faut casser les enfants » pour leur bien.

Odja Lorca endosse avec élégance le rôle de la narratrice qui relate et commente les situations de l’un et de l’autre garçon, elle se glisse aussi dans d’autres figures.

L’actrice radieuse forme un trio enthousiaste avec ses deux partenaires paradoxalement cocasses et infiniment sérieux – étranges et illuminés -, le comédien Martin Selze et le magicien-fakir Benoît Dattez, qui jouent tous les autres rôles – le premier incarne, entre autres, le père de Buster ou bien l’artiste de cabaret Arbuckle, et le second ressemble lointainement à Buster Keaton lui-même.

Les voilà qui dansent – amuseurs et amusés – sur le plateau de théâtre, chorégraphiés par Farid Berki, sous les notes joyeuses et mélancoliques du ukulélé : les interprètes évoluent dans la grâce gestuelle et dans la clarté d’une expression verbale percutante et attentive au public – la langue même de Florence Seyvos.

L’atmosphère est empreinte à la fois d’une poésie mélancolique, attachée aux regrets de l’enfance disparue, à ses sourires et à ses rêves en pagaïe que le temps amenuise, souvenirs d’éclats du muet pour une époque de saltimbanques artisans.

Et s’imposent sur le plateau des acteurs un peu fous, ivres de liberté et d’absolu, personnages beckettiens revenus de l’inouï et qui veulent en découdre encore.

Ils arpentent la scène devant et derrière l’écran de cinéma – beau théâtre d’ombres.

Et la magie et le fakirisme peuvent relever de cette même impression d’étonnement que suscitent ceux qu’on dit autres ou différents dans le regard des dits « normaux ».

Opère ainsi une fascination pour ce qui excède une vision trop rationnelle du monde – illusionnisme, magie, prestidigitation -, selon les tours et la physique des bateleurs.

Certains phénomènes restent inexplicables, selon le cours ordinaire des choses. Comment ne pas subir la séduction de ces mondes autres et illisibles qui n’en appartiennent pas moins universellement au cosmos, le réintégrant davantage ?

Le fakir marche sur du verre et ne se blesse pas, à la fois concentré et paisible.

Le spectacle enchante – tonalité enfantine et grâce portée sur les êtres et les choses.

Véronique Hotte

Comédie de Béthune – CDN –, du 7 au 10 février. Tél : 03 21 63 29 19

Théâtre Ici & Là, les 15, 16, 17 mars 54790, Mancieulles. Tél :03 82 21 38 19       Office Municipal d’Animation de Commercy, le 24 mars,55200 Commercy. Tél : 03 29 91 23 88                                                                                                   Le Nouveau Relax, les 28 et 29 mars, 52000 Chaumont 03 25 01 68 80

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