Tohu-Bohu d’après Lewis Carroll, Daniil Harms, François Marie Luzel, mise en scène de Madeleine Louarn

Crédit Photo : Alain Monot

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Tohu-Bohu d’après Lewis Carroll, Daniil Harms, François Marie Luzel, mise en scène de Madeleine Louarn 

L’état de la terre dans le chaos primitif, le désordre, la confusion des choses mêlées, le chaos, ainsi apparaît le tohu-bohu que définit Roger Caillois dans l’Homme et le Sacré : « De toute façon, avec la mort comme un ver dans le fruit, le cosmos est sorti du chaos. L’ère du tohu-bohu est close, l’histoire naturelle commence… »

Pour Madeleine Louarn qui, contre vents et marées depuis Morlaix et sa Bretagne, conduit depuis trente ans l’atelier Catalyse – une compagnie d’adultes handicapés mentaux versés dans le métier d’acteur -, ces compagnons de travail insolites, décalés au regard des comportement sociaux, ne semblent finalement pas tant désarmés qu’on pourrait le croire pour assumer le jeu d’acteur.

À partir du tohu-bohu subi, ils construisent une autre histoire – privée et sociale.

Sur le plateau, s’imposent dans ce qu’on croirait d’abord de l’incertitude ou de la maladresse, des interprètes présents scéniquement et heureux de l’enjeu qu’ils se sont donné – être là, ici et maintenant, à jouer professionnellement face au public.

Les comédiens s’affirment à travers une parole déclamée – ensemble ou en solo pour parler de soi et de la vie -, le mouvement du corps et l’accord interrelationnel, ils sont des êtres qui ne semblent « en souffrance » que pour le regard extérieur.

Et s’ils sont des consciences qui diffèrent – selon soi, les autres et le temps-, ils n’en réinventent pas moins de nouvelles logiques solides, selon la chef de troupe :

« Si ces présences intempestives peuvent devenir, pour nous, spectateurs, des figures d’altérité, ce n’est pas tant ce qui leur fait défaut pour affronter l’adversité du plateau, que par ce qui les dépasse dans cette lutte toujours inégale pour la maîtrise de leur destin d’acteurs et d’êtres humains

Le spectacle est une traversée des spectacles déjà montés, une parole de poètes qui expose les rapports insolites entretenus avec le langage et la réalité, un voyage touchant au désir de théâtre via l’apprentissage de la liberté, commun à tout acteur.

Tohu-Bohu rassemble des textes extraits des Veillées absurdes de Daniil Harms dans la traduction d’André Markowicz, des extraits de l’adaptation d’Alice ou le monde des merveilles d’après l’œuvre de Lewis Carroll et dans la traduction d’Elen Riot, des extraits enfin de l’adaptation du Pain des âmes d’après les contes de François-Marie Luzel dans la traduction de Françoise Morvan.

Un sol de gazon vert, des rideaux légers en guise de vestiaires derrière lesquels les comédiens changent de costume, de jolies lumières et un arbre lumineux de la connaissance pour raconter l’histoire d’Eve (Christelle Podeur) qui folâtre gaiement dès qu’Adam (Tristan Cantin) part à la cueillette des framboises. C’était oublier la présence du Tentateur et de sa pomme rouge tombée au pied du pommier.

Chacun y va de sa chanson – humour, légèreté et belle gravité – pour raconter son parcours, de l’ I. M. E (Institut Médico-Légal) jusqu’à la compagnie Catalyse.

Des chants traditionnels bretons de kan-ha-diskan, quelques pas de gavotte, et le père qui cherche pour son nouveau-né un parrain, danse un peu avant de le trouver. Dieu n’est pas la bonne personne car il a fait deux mondes – richesse et pauvreté -, ni Saint-Pierre dont les clés n’ouvrent encore que les portes des nantis, reste la Mort – l’Ankou en Bretagne – qui est manifestement équitable envers tous et qui s’en va avec le père, enfin satisfait de sa trouvaille.

Christian Lizet, Jean-Claude Pouliquen et Sylvain Robic sont facétieux et malicieux, au plus près des scènes d’humour cocasse et extravagant, ainsi l’insaisissable fuit toujours : « – Quelle heure est-il ? – Je ne sais pas. – Tu n’as pas l’heure alors ? – Mais si j’ai l’heure, ma montre marche mais je ne peux la régler… »

Tristan est percussionniste, et la fête conviviale semble toujours au rendez-vous, prête à s’enflammer, et les figurants passent sur la scène, portant les costumes mythiques du théâtre, le Fou, le Roi, la Dame, l’Empereur, le Diable, le Bon Dieu….

Tohu-Bohu est un spectacle délicat d’intensité qui laisse advenir le bonheur d’être.

Véronique Hotte

La Commune – centre dramatique national – AubervilliersTohu-Bohu du 3 au 16 mai, et … que nuages …, du 10 au 13 mai. Tél : 01 48 33 16 16

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