Répétition, texte, mise en scène et chorégraphie de Pascal Rambert

Crédit Photo : Marc Domage

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Répétition, texte (Les Solitaires Intempestifs), mise en scène, chorégraphie Pascal Rambert – Festival d’Automne à Paris

Dans les premiers chapitres d’une fiction inspirée par l’histoire de ses ancêtres aux prises avec la grande Histoire (Aux Quatre Coins du monde), Anne Wiazemsky évoque le palais de Baïtovo en Crimée, une villégiature estivale à l’architecture excentrique, avec terrasses, jardins et végétation luxuriante, grand escalier qui descend jusqu’à la plage et six lions en marbre blanc, un souvenir d’enfance.

Mais dans les années qui suivent 1917, les estivants pressentent les pillages du palais, les meurtres et les massacres qui accompagnent chaque renversement de pouvoir : « Les Rouges étaient à leur porte, demain, après-demain au plus tard, ils seraient les maîtres de la Crimée. C’était une question d’heures ». La pièce Répétition, pour laquelle son auteur Pascal Rambert s’est rendu avec ses amis en Géorgie, à Tbilissi, à Gori – ville de la maison natale de Staline -, en Crimée, à Koktebel, à Yalta –ville favorite de Tchékhov- et en Ukraine encore, fait allusion à ces mêmes lieux : « et nous nous sommes arrêtés tout en haut du grand escalier d’Odessa au loin il y avait la mer Noire devant nous dans le grand escalier d’Odessa le siècle coulait il y avait… tous les corps qui roulaient dans le sang le siècle se montrait … puis venaient tous ceux qui s’étaient vendus qui avaient renoncé qui ne croyaient plus en rien … ils disaient… nous avons échangé des objets contre des idées contre une idée de l’homme… levez-vous… réveillez-vous jeunes gens… il faut recommencer le monde l’Histoire non n’est pas morte elle va nous réveiller. »

Ainsi parle Stan – le chef de troupe -, l’un des acteurs du quatuor qui interprète cette Répétition, un personnage fictif qui n’est autre que le réel Stanislas Nordey, comme les trois autres sont bien Emmanuelle Béart, Audrey Bonnet et Denis Podalydès. Les comédiens jouent leur rôle « perso », créant le flou entre fiction et réalité. La séance de travail théâtral commence mal : Audrey, la belle tragédienne, refuse de poursuivre la « structure » et préfère partir : « Nous sommes des parasites  » Rabelais appelle les parasites les bouffons et les causeurs ; pour Aragon en 1934, ce sont les capitalistes (Les Cloches de Bâle), et aujourd’hui pour Audrey, les bobos.

Justifiant encore son départ, la jeune femme dit avoir surpris entre son compagnon Denis, et Emmanuelle, l’échange d’un regard. Celle-ci – déterminée – répond crûment aimer deux hommes à la fois, l’essentiel étant d’aimer. Quant à l’auteur, Denis – Podalydès dans son plein étonnement d’être là – il révèle sa passion pour Stan tandis qu’il aime en même temps Audrey, puis Emmanuelle. Stan manie divinement les mots alors que Denis les balbutie. Comme ses compagnes, ce dernier rend les armes, se couche sur le sol, simulant les corps douloureux et les cadavres des scènes occidentales, comme ceux de la vie dans le monde :

« J’ai cru de toutes mes forces à une chose très simple. L’homme n’est pas condamné à vivre éternellement sous le joug du puissant et s’unissant à d’autres hommes il peut changer le monde. »

Sur le sol d’un gymnase, dans la scénographie subtile de Daniel Jeanneteau que des chariots de lumière surplombent, laissant danser le passage de l’ombre et de la lumière, Stan – Nordey intense et lumineux – conclut les interventions par un dernier monologue. L’amateur sportif a écouté les discours précédents, posant de dos et de biais, telle une sculpture antique, enlevant son maillot, disparaissant dans les vestiaires, revenant une serviette autour du cou, s’attardant dans d’élongation de ses membres inférieurs puis supérieurs, le corps musclé en tension, soutenant magistralement de son bras élevé les hauteurs, à la façon d’un atlante grec.

Il est le messager antique des dieux – le messager céleste de notre monde moderne – qui annonce que l’HIstoire n’est pas morte et qu’elle va nous réveiller :

«  quand le moi et le monde se confondent cela s’appelle l’Histoire et cela ma génération l’aura vécu j’en suis le messager brûlé atteint à genoux dévasté. »

L’acteur reproche à sa génération de n’avoir pas vu dans les fictions – romans et poésie – que tout était déjà écrit. Puis, une jeune gymnaste apparaît, s’échauffe, se prépare et répète : une figure de la beauté qui aidera à se relever en majesté.

Le texte de Rambert joue à l’envi de la répétition – ressassant les mêmes images, entre éblouissements du passé, blancheur et sang, et vide présent. Malgré quelques évidences et des longueurs complaisantes, cette parole, grâce à sa résonance politique et poétique, permet aux acteurs de déployer leur talent déclamatoire, des cadors du dire scénique qui militent pour l’aurore, la messagère d’un nouveau jour.

Véronique Hotte

T2G Théâtre de Gennevilliers, du 12 au 21 décembre, et du 6 au 17 janvier 2015

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