Histoire d’Ernesto + La Pluie d’été de Sylvain Maurice, de Marguerite Duras, adaptation et mise en scène de Sylvain Maurice

Crédit photo : E. Carecchio

Saison 2014-15  Theatre de Sartrouville  " la Pluie d' été" de Marguerite Duras Mise en scène Sylvain Maurice

Histoire d’Ernesto, version pour marionnettes et comédiens de La Pluie d’été, texte Marguerite Duras, adaptation et mise en scène de Sylvain Maurice, + La Pluie d’été, texte de Marguerite Duras, adaptation et mise en scène de Sylvain Maurice

 

L’art de Marguerite Duras, dont on fête en 2014 le centenaire de la naissance, tient à cette manière bien personnelle de poser le désir – la libre sensation d’être – sans jamais l’épuiser. Aussi son théâtre s’épanouit-il paradoxalement dans cette impression d’inassouvissement qui se dégage des répliques approximatives et lointaines de personnages rêveurs. Or, cette note insolite propre à ces êtres exigeants trouve son souffle dans une tension d’autant plus tragique que ce qui est inexprimé, fort comme la pression de la vie qu’on ne peut contenir, gagne en réelle intensité. Un jeu intérieur séduisant se dessine à travers lequel le sujet-penseur joue à cache-cache avec lui-même comme avec les autres, et l’urgence d’un questionnement existentiel met en tension cette âme sensible face à la dureté du monde. Les personnages de prédilection de ces romans parlés vivent le plus souvent dans des lieux marginaux. Si l’auteure a vécu son enfance au Vietnam, dans une situation familiale et sociale décalée, elle rapproche inconsciemment cette épreuve fondatrice pour sa construction d’adulte de l’initiation même d’Ernesto de la Pluie d’été, enfant de Vitry, entouré de ses «brothers » et de ses parents alcooliques.

L’écriture de ces exclus – leur parole élaborée puis jouée de manière brute sur la scène – est une écriture-limite sur le point de passer le point de transgression, et le passant, la langue dégage cet admirable tremblement dansé entre une conscience de soi de plus en plus prégnante à côté d’une apparence formelle traditionnelle. C’est un regard singulier, étrangement pertinent, qui apprécie d’emblée l’exclusivité d’une parole libre et foudroie son récepteur, ce qui crée la petite musique de Duras : « M’man…j’t dirai m’man, je retournerai pas à l’école parce que à l’école on m’apprend des choses que je sais pas. Voilà. ».

À l’instituteur qui lui demande pourquoi il refuse d’aller à l’école, l’enfant rétorque : « Disons parce que c’est pas la peine… D’aller à l’école.(temps). Ça ne sert à rien.(temps). Les enfants à l’école, ils sont abandonnés. La mère elle met les enfants à l’école pour qu’ils apprennent qu’ils sont abandonnés. Comme ça elle en est débarrassée pour le reste de sa vie. »

La pensée du locuteur suit les battements de son cœur, avec les silences et les redites. Le monde est décidément loupé : ce sera pour le prochain coup.

Le directeur du Centre Dramatique National du Théâtre de Sartrouville, le metteur en scène Sylvain Maurice s’est amusé, comme un jeu de poupées russes, à monter deux spectacles d’après La Pluie d’été de Duras, Histoire d’Ernesto qui penche vers un théâtre forain et La Pluie d’été qui souligne la dimension existentielle de l’œuvre.

Le premier spectacle est destiné à tous les publics à partir de 9 ans, une adaptation pour marionnettes, avec les élèves de l’École nationale supérieure des arts de la marionnette (ESNAM). Les figurines amusées de Pascale Blaison sont éloquentes, des « kokoschkas » – des marionnettes au corps minuscule et sans tête – qui représentent le père et la mère d’Ernesto, des adultes inachevés malgré leur tête grandeur nature. La tête réelle du comédien joue à l’extrême des expressions du visage tandis qu’un autre interprète en noir, placé derrière le premier, manipule les bras et les jambes de la marionnette réduite.

Une image de sourire amusé et de bonbon acidulé est ainsi accordée à des parents peu sérieux. Ernesto est joué indifféremment par tous les comédiens, vifs et sur la brèche. Quant à l’instituteur, c’est une marionnette-tête, immensément gonflée et agrandie, plutôt mélancolique, et lassée par ce monde lourd à porter, parfois avec un « Maman, bobo… » à la bouche, comme Souchon.

À la fin du parcours, Ernesto libre et libéré – moralement et philosophiquement – apparaît en figurine filiforme et agrandie, une sculpture humaine beckettienne, façon Giacometti.

Entre les scènes, narration et situation, une musique cristalline de comptine résonne.

Histoire d’Ernesto porte haut et beau le spectacle vivant pour tous publics dès 9 ans.

Quant à La Pluie d’été, la mise en scène tendue et épurée se présente comme un cheminement existentiel enfantin qui va du possible à l’impossible, puisqu’Ernesto a compris à l’aide d’un grand livre brûlé –L’Ecclésiaste– que tout n’était que vanité.

Le rire et l’humour sont souvent au rendez-vous à travers la trivialité et le parler populaire des parents : Catherine Vinatier est une mère enfantine, ludique et onirique tandis que Pierre-Yves Chapalain se montre sensible et terrien dans sa maladresse. Philippe Duclos joue un instit, bon joueur et fantasque, et Philppe Smith, un journaliste rieur et à vélo. Julie Lesgages incarne la jolie sœur juvénile, complice d’Ernesto.

Ce dernier est interprété par le troublant Nicolas Cartier, entre jeunesse et maturité.

La scénographie de Marie La Rocca installe la scène sur un podium de gros parquet sombre, que des lumières et des couleurs révèlent à travers des ouvertures mobiles de soleil.

Un travail raffiné et poétique au cœur de l’interrogation existentielle de l’enfance.

Véronique Hotte

CDN de Sartrouville, du 10 au 19 décembre. Nouveau Théâtre d’Angers CDN, du 6 au 9 janvier 2015. Théâtre National de Toulouse CDN, du 13 au 17 janvier. Théâtre de Bourg-en-Bresse, le 20 janvier. Le canal de Redon, le 23 janvier. La Comédie de Béthune, du 28 au 30 janvier. Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, les 3 et 4 février. Théâtre des 4 Saisons à Gradignan, le 7 février. Les Scènes du Jura à Lons-le-Saunier, le 10 février. Comédie de l’Est à Colmar CDN, les 18 et 19 février. NEST CDN Thionville-Lorraine, du 25 au 27 février. CDN de Sartrouville, du 2 au 7 mars. TJP-Strasbourg, les 24 et 25 avril.                                                                                                                                                                                                                                          

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s