George Dandin ou le Mari confondu de Molière, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

Crédit photo : Pascal Victor

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George Dandin ou le Mari confondu de Molière, mise en scène de Jean-Pierre Vincent

 Dandin dans George Dandin est un niais, un héros-repoussoir pour les mondains du XVII è siècle. Son monologue initial de déploration comique a tout anticipé, mais trop tard:

« Ah! Qu’une femme Demoiselle est une étrange affaire, et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les Paysans qui veulent s’élever au-dessus de leur condition, et s’allier comme j’ai fait à la maison d’un gentilhomme… George Dandin, George Dandin, vous avez fait une sottise la plus grande du monde. Ma maison m’est effroyable maintenant, et je n’y rentre point sans y trouver quelque chagrin. »

Pour le Grand Divertissement de Versailles de 1668, Molière a préparé avec Lully une pastorale qu’ils entremêlent à la comédie de Georges Dandin ou le Mari confondu, une reprise augmentée de La Jalousie du Barbouillé, farce de jeunesse. La pastorale finit bien, la farce finit mal : les Versaillais se moquent du parvenu puni.

Ce schéma matrimonial, monté par Jean-Pierre Vincent, grand maître en théâtre d’art, ne paraît pas pour le roi et la Cour, digne du monde renversé carnavalesque : un gentilhomme peut condescendre à s’unir à une roturière, l’inverse n’arrive jamais.

L’idée d’un fermier anobli par son mariage avec une aristocrate est inimaginable.

La situation est irréaliste, mais le mépris qu’inspire aux courtisans et à l’aristocratie parisienne la modeste noblesse de campagne leur fait apprécier la fiction incongrue d’une telle union entre la fille d’un couple de hobereaux désargentés et un paysan enrichi, ce qui rend l’idée plus comique encore. Et méchanceté du regard assurée.

Faire rire à propos d’aristocrates campagnards qui ont « vendu » leur fille – Elisabeth Mazev et Alain Rimoux pour le rôle des hobereaux sont magnifiques -, mais faut-il encore une intrigue punissant le paysan croyant à la réalité du monde renversé (Molière, Georges Forestier).

George Dandin découvre l’infidélité de sa femme ; il se plaint auprès de ses beaux-parents mais la situation se retourne à son détriment ; le mari subit, de plus, une humiliation publique. La même séquence se répète dans chacun des trois actes, en créant une sensation de gradation comique, avant l’ultime renversement de situation.

L’Eglise s’indigne, au nom de la morale chrétienne, là où Molière joue dans la gaieté avec les codes moraux et sociaux de la haute aristocratie de la Cour et de la Ville.

La scénographie de Jean-Pierre Chambas est éloquente dans sa pertinence lumineuse, entre le rêve et la réalité triviale : vache à l’étable et foin sur le plateau, d’un côté, fresques murales à l’italienne et vitrail de chapelle, de l’autre.

Olivia Chatain joue Angélique, l’épouse se laissant courtiser par le gentilhomme libertin Clitandre – Iannis Haillet -, innocente et coupable, un modèle d’émancipation.

La faute de la femme libre retombe sur l’ambition du paysan qui a prétendu sortir de son rang et s’est comporté en mari tyrannique, loin de toute libéralité masculine.

Le couple de valets – Claudine, la suivante de l’épouse que joue Aurélie Edeline, et Lubin, l’entremetteur du séducteur libertin, par Anthony Poupard – apporte la verve, le peps d’éveil et de piment requis, le désir et le plaisir de vivre pleinement à travers des relations qui reprennent, de manière grotesque et dégradée, celles des maîtres.

Jusqu’à la fin, le mari est obligé par ses beaux-parents de demander pardon à genoux à sa femme, après avoir déjà demandé pardon à son rival courtisan.

Vincent Garanger dans le rôle du trompé est authentique à travers cette lucidité qu’il acquiert bien trop tard, capable d’analyser les conséquences d’un choix inapproprié.

Il s’adresse à lui-même comme au public auquel il fait face, le regard dirigé droit vers la salle, comme s’il demandait un acquiescement salvateur de son commentaire.

Le costume de Patrice Cauchetier – rose pastel de courtisan et volontairement mal ajusté – va à ravir au personnage dans cette lourdeur et ce manque de tact à vouloir poser.

Et Dandin en est d’autant plus émouvant et attachant qu’il est lié à son valet Colin – le musicien Gabriel Durif qui chante à l’accordéon diatonique des airs traditionnels, et des extraits du Grand divertissement royal de Versailles de Molière et Lully.

Quand apparaît Dandin à sa fenêtre qui croit avoir tout résolu, l’image est belle, le maître est enfin sûr de son pouvoir, régnant depuis les hauteurs de sa demeure, ce qui lui échappe quand il tombe dans le piège du suicide de son épouse infidèle.

Jeu facétieux et subtil des interprètes ; à la fois, rire de la comédie et douleur du rustre à vouloir bousculer les degrés arbitraires de l’échelle sociale -, la leçon ludique de Molière et la mise en scène articulée et patiente de Jean-Pierre Vincent atteignent leur cible.

Véronique Hotte

MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, du 26 septembre au 7 octobre 2018. Espace des arts Scène nationale Chalon-sur-Saône, du 10 au 12 octobre. Théâtre de Beauvaisis, Scène nationale de l’Oise, les 17 et 18 octobre. Le Granit Scène nationale Belfort, les 6 et 7 novembre.

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