L’Occupation, texte d’Annie Ernaux (éditions Gallimard), mise en scène Pierre Pradinas

Crédit photo : Marion Stalens

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L’Occupation, texte d’Annie Ernaux (éditions Gallimard), mise en scène Pierre Pradinas

Roman, poème de 1870 du Premier Cahier de Douaid’Arthur Rimbaud, répète à l’envi qu’« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », évoquant la rencontre amoureuse d’un jeune homme attiré par le passage furtif d’une jolie demoiselle.

Et le poète fier constate : « Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août. »

Pour Annie Ernaux dans L’Occupation (2002), il n’est plus question de location d’un cœur mais de son appropriation subie par une autre, son invasion, sa colonisation.

Certes, la situation n’est pas la même puisque la narratrice est envahie par la jalousie et la dépossession de soi – prise et entièrement absorbée, annihilée .

Un statut de victime puisqu’elle n’est plus aimée par l’homme qu’elle pensait sien :

« J’avais quitté W. Quelques mois après, il m’a annoncé qu’il allait vivre avec une femme, dont il a refusé de me dire le nom. À partir de ce moment, je suis tombée dans la jalousie. L’image et l’existence de l’autre femme n’ont cessé de m’obséder, comme si elle était entrée en moi. .. »

Pierre Pradinas met en scène ce court roman dont l’interprète Romane Bohringer sert de sa belle vivacité le rythme soutenu et énergique d’une écriture sincère :

« Cette femme emplissait ma tête, ma poitrine et mon ventre. Elle m’accompagnait partout, me dictait mes émotions. En même temps, sa présence ininterrompue me faisait vivre intensément. Elle provoquait des mouvements intérieurs que je n’avais jamais connus, déployait en moi une énergie, des ressources d’invention dont je ne me croyais pas capable, me maintenait dans une fiévreuse et constante activité. J’étais au double sens du terme, occupée. »

La femme jalouse est en même temps aliénée, sous l’emprise de la présence d’une intruse, et libre aussi de comprendre peu à peu la force dont elle est la proie.

Même si l’invention d’un imaginaire puissant la conduit aux limites d’elle-même, se définissant comme « maraboutée », telle une figure fantastique, la narratrice n’en cultive pas moins – spontanéité et naturel – une distanciation et un recul bénéfiques.

Malicieuse, elle se moque d’une gestuelle mentale non maîtrisée, portée par une amertume qui la soulève, la broie et la bouleverse, la conduisant à des actes insensés. Analysant la perte de sens et de contrôle de soi –une folie passagère -, la figure blessée, poussée à l’extrême de la passion, se bat contre des moulins à vent.

Mobile et vivante, se mouvant sur la scène comme dans l’intérieur d’un appartement, Romane Bohringer fait retour sur cet état qui l’a mise hors d’elle-même, au sens propre, étonnée encore, surprise de ce que l’on peut receler en soi d’inconnu.

Au micro sur pied, elle avance ses propres conclusions raisonnables, face au public attentif, puis s’en retourne sur le plateau, danseuse incarnant cette folle contenue.

A ses côtés, le musicien Christophe « Disco » Minck, compositeur et multi-instrumentiste, présence vivante à la harpe, au synthétiseur et au piano arrangé qui donne la pleine mesure moqueuse de ces deux partenaires scéniques admirables. Un souffle bienfaisant.

Véronique Hotte

Théâtre de L’œuvre, 55 rue de Clichy 75009 Paris, du 4 octobre au 2 décembre 2018, du jeudi au samedi à 19h et les dimanches à 17h30. Tél : 01 44 53 88 88

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