Cioran / Entretien, d’après « Entretien avec Leo Gillet » in « Cioran, Entretiens », Gallimard, 1985, adaptation et mise en scène Antoine Caubet

Crédit Photo : Bellamy

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Cioran / Entretien, d’après « Entretien avec Leo Gillet » in « Cioran, Entretiens », Gallimard, 1985, adaptation et mise en scène Antoine Caubet

 Un cocktail de dérision, d’auto-ironie, de lyrisme et de cynisme, telle est l’œuvre d’Émile Cioran (1911-1995) « qui ne s’érige que contre soi, l’humain et le monde » (Philippe Dulac). Encline à la forme brève et à l’aphorisme, l’œuvre se révèle encore comme « un précis de décomposition » – titre même d’un de ses ouvrages – des valeurs référentielles de l’être moderne et de la civilisation occidentale.

Né en Roumanie, Cioran publie ses premiers écrits en roumain, se penche sur la philosophie, soutient une thèse sur Bergson, étudie à Berlin avant de s’installer définitivement à Paris en 1937, hantant les chambres d’hôtel du Quartier Latin. Dix ans plus tard, il abandonne sa langue maternelle pour lui préférer le français – objet ardu de recherche en soi – et son Précis de décomposition est publié en 1949.

Que reste-t-il à l’être né de la Création quand celle-ci est vécue comme un magnifique et équivoque sabotage ? : «  C’est mon défaut d’élocution, mes balbutiements, ma façon saccadée de parler…, qui m’ont poussé par réaction à soigner quelque peu ce que j’écris et à me rendre plus ou moins digne d’un idiome que je malmène chaque fois que j’ouvre la bouche » (Écartèlement, 1979).

La mise en scène d’Antoine Caubet de Cioran / Entretien propose une conversation libre entre celui qui se réclame ni de la philosophie, ni de la sociologie, ni de la poésie, assis à une table de café, et la tenancière cultivée d’un débit de boissons.

Cioran est interprété par le comédien Christian Jéhanin qui ne roule pas les r à la roumaine, à la manière de Cioran qui se plaignait de son accent. L’acteur répond aux questions amusées de son interlocutrice avec bonhomie et gentillesse, une conversation à bâtons rompus, un partage opposé à l’amertume des propos.

La valeur prophétique de l’exergue à Écartèlement ne cesse d’interpeler le lecteur : « L’heure de fermeture a sonné dans les jardins de l’Occident. » (Cyril Connolly)

Le maître malgré lui évoque l’état insupportable de l’ennui – moment où le temps se détache de la conscience – qui ne semble guère avoir de fin, si ce n’est en transcendant cette condition à travers une mise à distance sereine des aliénations. L’habitué du bistrot fait allusion au bouddhisme qui l’a finalement déçu. Toute idée, si belle soit-elle, dépend de la passion du sujet qui la porte et en fait une idéologie.

Les philosophes devraient être « libres » mais leur passion inspire la méfiance.

Quant à l’Histoire, elle suit un cours incontrôlable ; Cioran vient d’un pays européen écartelé, malmené entre peuples plus « forts », Hongrie, Autriche, Allemagne… L’écrivain a beaucoup lu les moralistes dont La Rochefoucauld, les philosophes du XVIII é siècle – Chamfort, Rousseau, Diderot – la poésie et l’Histoire, mû d’abord par ce dont il ne peut se détacher encore : la littérature, la vie et ce qu’il nomme Dieu.

Le créateur d’aphorismes avoue dès le début qu’il s’est toujours tenu en équilibre entre une vision du monde pessimiste et vaine, et l’adhésion choisie à l’obligation du beau métier de vivre. Cette vie est goûtée à discrétion, et on peut s’en délivrer quand elle se fait trop pesante, à travers la possibilité libre du suicide gardée à l’esprit.

Cécile Chollet est à l’écoute constante et patiente des paroles de son interlocuteur, lançant ses questions à la volée, s’animant à décorer de branches et de feuillages l’espace convivial, ou bien s’endormant sur une table de l’estaminet, quand Cioran parle de l’insomnie douloureuse qui a frappé longuement ce mauvais coucheur, au demeurant agréable, sociable et de caractère facile, ce que laisse transparaître avec naturel, le sourire aux lèvres, la posture profondément humaine de Christian Jéhanin.

Véronique Hotte

L’Atalante, 10 place Charles Dullin 75008, du 1er au 18 avril. Tél : 01 46 06 11 90

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