La Mort de Tintagiles de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Denis Podalydès

La Mort de Tintagiles, de Maurice Maeterlinck, prologue précédé de fragments de Pour un tombeau d’Anatole de Stéphane Mallarmé, mise en scène de Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, conception musicale Christophe Coin et Garth Knox

Deux ans après la publication de Pelléas et Mélisande (1892), Maeterlinck écrit « trois petits drames pour marionnettes » : Intérieur, Alladine et Palomides, puis La Mort de Tintagiles. Vingt ans après la magnifique création de Claude Régy au Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis (1996), Denis Podalydès fraie à son tour avec les ombres de Maeterlinck en créant pour la scène La Mort de Tintagiles.
S’infiltre aussitôt, dans l’imaginaire, l’intérieur d’un château en ruines dont les murailles se perçoivent au fond d’une vallée aux arbres morts dans les ténèbres :
« Il n’y a qu’une tour que le temps n’attaque point… Elle est énorme… et la maison ne sort pas de son ombre. » Ainsi, parle la grande sœur Ygraine (Leslie Menu) à son petit frère Tintagiles, en l’absence de l’autre sœur Bellangère (Clara Noël) , à propos de ce site maléfique, tenu sous la domination tyrannique d’une grand-mère invisible, figure monstrueuse, recluse dans la Tour fermée : « Il y a là une porte effrayante. ».
Les sœurs vivent au château avec leur vieux maître Aglovale, seul ami restant.
La Reine odieuse veut se saisir du benjamin et l’arracher à sa vaillante sœur aînée.
L’image de la fragilité de l’enfance – de toute mort injuste qui attente aux êtres innocents en début de vie – a été préparée par un prologue choisi par Podalydès, Pour un tombeau d’Anatole de Stéphane Mallarmé. Cette prose poétique à la beauté froide est née d’un père artiste, orphelin de son fils enlevé par la maladie à huit ans. Ce projet d’écriture reste inachevé par Mallarmé pour cause de trop grand chagrin :
« le petit tombé dans la vallée » est une foudroyante image de la mort infantile.
La première lecture concerne le non-sens et l’inacceptable des défunts trop jeunes.
Claude Régy, pour une seconde lecture de la pièce de Maeterlinck, écrit : « Dans Tintagiles, ce récit funambule, tout est seuil. Seuil de la lumière et de l’ombre, seul de l’éveil et du sommeil, du conscient et de l’inconscient… La colline et la vallée, la tour et les souterrains, seuil du haut et du bas…» (Commentaire dramaturgique)
On tenterait en vain de protéger ou de retenir quiconque est plus fragile, on en est toujours empêché. Ygraine monte l’escalier jusqu’à la cime, là où se trouve une porte sans gonds, scellée dans la muraille, qu’elle ne peut ouvrir pour sauver Tintagiles.
Elle distingue une fente de lumière qui pourrait s’élargir mais disparaît et se ferme.
Est-ce de soi dont il est question ? Une intériorité divisée car consciente d’elle-même, qui n’accède ni à l’unité personnelle ni à l’accomplissement existentiel.
Aux Bouffes du Nord, la scène est légèrement surélevée, cernée par les ombres des murs recouverts de panneaux gris, et close en son faîte par une grille éclairée.
La marionnette d’Amélie Madeline qui figure Tintagiles, crâne nu, habillée de sombre, pieds et mains éclairés, s’insère admirablement dans des tableaux mythiques lointains et proches, Le Nouveau-Né ou L’apparition de l’ange à Saint-Joseph de Georges de La Tour, avec dans l’ombre, le duo des silhouettes sororales en longues robes sombres. Ygraine porte sur les épaules un châle rouge seyant que la flamme d’une bougie, et le feu dans un âtre, rendent plus vif et lumineux.
Un rai de lumière tombe sur Tintagiles – le comédien et marionnettiste Adrien Gamba Gontard -, quand il laisse vibrer dans l’ombre et la nuit un long cri strident d’effroi.
L’illustration sonore qui accompagne la représentation et la sous-tend revient à Christophe Coin dont la musique s’appuie sur des instruments à cordes « sympathiques », ce qui augmente la résonance et lui confère un halo sonore en tendant sur la table d’harmonie des instruments un jeu de cordes métalliques qui vibre justement par « sympathie » ; la harpe éolienne en est le principe fondateur. Sur scène, le musicien Garth Knox interprète le vieil Aglovale, joue de l’alto et de la viole d’amour et Christophe Coin, de son côté, le violoncelle et le baryton à cordes.
Un spectacle sobre et somptueux dont la vibration tragique résonne admirablement.

Véronique Hotte

Théâtre des Bouffes du Nord, du 12 au 28 mai. Tél : 01 46 07 34 50

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