Affabulazione de Pier Paolo Pasolini, mise en scène de Stanislas Nordey

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio
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Affabulazione de Pier Paolo Pasolini, traduction de l’italien Jean-Paul Manganaro, mise en scène de Stanislas Nordey

Avec la passion d’une jeunesse généreuse, Stanislas Nordey a monté Bête de style, puis Calderon (1993), Pylade (1994) et Porcherie (1999), le théâtre de Pasolini, de nature existentielle, intime, poétique et politique, à la fragrance énigmatique. Plus de vingt ans après ses débuts, il s’arrête sur Affabulazione avec une conviction rageuse.
Il est vrai que le poète italien porte un regard visionnaire sur les Grecs et les myhes antiques qu’il transfigure subtilement dans la contemporanéité. Avec Affabulazione, le dramaturge prend appui sur Sophocle et Eschyle, renversant les perspectives en donnant à voir un fils sage et un père infanticide, soit un duo étrange à travers le questionnement originel des constantes de l’humanité – l’être intime et relationnel.
Quand Nordey évoque la langue de PPP, il met en lumière une musique profonde et immédiate dont il aime le souffle, les soupirs, les verbes, les temps, les rythmes.
Un industriel milanais, efficace et non réactionnaire, est la proie d’un rêve étrange : il se voit enfant à la poursuite d’un garçon plus grand que lui qui l’appelle « Père ».
Or, ce père a lui-même un fils, et une vision le hante, celle que son fils le surpasse à présent. Ce cauchemar devient une obsession puis évolue en une rivalité destructrice. Comprenant qu’il ne peut plus maîtriser ce destin enfantin qui lui échappe, il se sent « démuni de son autorité de père et de sa substance d’homme ».
Comme si la présence même du fils mettait le désordre dans la société, la maturité du géniteur ne peut plus supporter l’esquisse de la moindre concurrence avec la fraîcheur juvénile de sa progéniture post-générationnelle :
« Mais comment se produit le meurtre des fils par les pères ? »
À travers les prisons, les tranchées, les camps de concentration, les villes bombardées, répond le Père, selon Pier Paolo Pasolini, d’autant que les grandes démocraties parlementaires sont armées jusqu’aux dents.
Et si les fils veulent tuer leur père, c’est qu’ils méprisent leur société et s’opposent à leur guerre.
Le Père, conscient de son affabulation solitaire, reconnaît ne pas avoir supporté l’anéantissement de ses propres valeurs passées, crues légitimes et devenues illusoires pour un futur improbable.
Il régresse, humilié, dans une cruauté infantile et se fait assassin de son propre fils.
De son côté, le directeur du Théâtre National de Strasbourg est comme symboliquement passé de la situation de fils à celle de père, choisissant de jouer le rôle du Père dans sa propre mise en scène, figurant en même temps, tel le Fils du Père sur la croix, une victime innocente au torse blessé :
« Je ne suis plus seulement moi. Que s’est-il ajouté à moi ? Quelque chose que j’étais déjà ou qu’il me fallait être ? Mais que de nouveautés dans toutes ces choses alentour ! Comme si, pendant mon sommeil, il avait plu… une de ces pluies qui font changer de saison… du dernier, triste printemps au cœur de l’été… »
Une métaphore universelle : l’être se métamorphose, coulé dans le moule du temps.
La scénographie est à la fois nue et majestueuse, reposant sur le temps présent d’un passé somptueux à travers le vaste intérieur italien d’une villa lombarde cossue : pose de céramique d’époque au sol, de jolis lambris aux murs aux teintes ocres et chaudes, couverts des supports imposants de fresques picturales immenses, enserrées dans leur cadre de bois – les bribes incontournables d’un trésor muséal universel et mythique – Abraham ou le Christ en souffrance -, qui évoquent aussi les paysages toscans ou romains , terrassés de soleil, aux vallons couverts dans le lointain de hauts cyprès plantés droit. Les acteurs se font attachants de clarté dans leur singularité, Marie Cariès pour le rôle de l’épouse et mère, Raoul Fernandez pour l’Ombre de Sophocle, Thomas Gonzalez pour le fils, Olivier Mellano pour la musique en live, Anaïs Muller pour la jeune fille, Véronique Nordey pour la nécromancienne, Thierry Paret pour le prêtre-médecin-commissaire-mendiant et Stanislas Nordey enfin, habité, qui porte en lui l’ardeur et la douleur d’une figure christique en question.
Un hommage à l’œuvre rebelle de Pasolini, d’une actualité pertinente et renouvelée.

Véronique Hotte

La Colline Théâtre National, du 12 mai au 6 juin. Tél : 01 44 62 52 52

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