Graal Théâtre – Gauvain et le Chevalier Vert par Julie Brochen

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Crédit photo: Franck Beloncle 

 

Graal Théâtre, Gauvain et le Chevalier Vert, de Florence Delay et Jacques Roubaud, mise en scène de Julie Brochen avec la complicité de Christian Schiaretti.

 

Après la création du prologue Joseph d’Arimathie au TNP en juin 2011 et celle de Merlin l’enchanteur au TNS en mai 2012 dans une co-mise en scène de Julie Brochen et de Christian Schiaretti, suit aujourd’hui celle de Gauvain et le Chevalier Vert que la directrice du Théâtre National de Strasbourg monte en complicité avec le directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, tandis qu’en 2014 ce dernier créera Perceval Le Gallois, en complicité avec la première.

Lancelot termine la trilogie singulière de ces trois chevaliers, super-héros devant l’éternel. Le duo des concepteurs aimerait d’ailleurs que des metteurs en scène autres s’emparent à leur exemple, des épisodes successifs de la totalité du cycle.

L’aventure d’une telle création est extraordinaire : une mise en abyme de l’œuvre, à l’image des aventures des Chevaliers de la Table Ronde, articulée pour l’interprétation des personnages et la réalisation du spectacle, sur les troupes et les équipes du TNP et du TNS, soit une vingtaine de comédiens vivaces que nous ne pouvons citer, sinon David Martins (Gauvain), Xavier Legrand (Arthur), Fred Cacheux (le conteur) et Juliette Plumecocq-Mech en chevalier comique tonitruant.

L’épopée celte, fondatrice de notre littérature et culture, est relatée scéniquement.

Cette démarche duelle fait écho à la dramaturgie de Florence Delay et de Jacques Roubaud, entre la « fantaisie au vieux sens » et la mémoire de chacun. Les deux poètes ont traduit et écrit leur Graal Théâtre, un cycle à dix pièces, un arbre à dix branches « qui racontent la naissance, les aventures et la fin de deux chevaleries indissolublement liées : celle du ciel et celle qui vient de la terre. »

À l’orée de Gauvain, lors des fêtes de Nouvel An, le Chevalier Vert lance son défi au roi Arthur : lui trancher le cou avec sa hache avec pour fatale condition que « dans un an jour pour jour » la victime d’aujourd’hui redevienne le bourreau de demain, accomplissant le même geste meurtrier. Gauvain, inexpérimenté et impulsif est le premier à relever ce défi lancé à la cour, le premier à prendre la route et à s’offrir au monde, selon l’analyse de Julie Brochen.

Ce défi inaugural qui accorde à Gauvain un an de vie, de péripéties, d’expériences et de rencontres est pleinement symbolique, marquant le passage des « commencements » aux « temps aventureux », d’après Hugues de la Salle. Ainsi, est initiée « la lutte entre l’univers courtois qui se construit et la rudesse menaçante de la nature, peuplée de résurgences celtes ».

Dans l’art médiéval, l’homme vert figure la nature et son renouveau intrusif, la menace du désordre et du chaos quand la vie s’immisce dans un univers courtois que ne bousculent pas ni l’égarement, ni la violence, ni le désir à l’intérieur paisible d’un bois de biches et d’oiseaux.

La nature qui suscite les excès et les extravagances est une force implicite qui empêche à jamais l’homme d’atteindre à la perfection du chevalier.

À partir du moment où se tient le conseil de famille entre Gauvain et ses frères, et la quête du premier, les rencontres de hasard se multiplient. Le chevalier se démène dans un monde où la guerre sévit entre Arthur et Bran de lis, le Chevalier Rouge.

Or, même à l’intérieur de la promesse macabre initiale, l’onirisme fait de merveilleux, de mystère et d’énigme côtoie la comédie et le rire à travers l’égrènement des hasards, des aventures galantes, des égarements fantastiques et initiatiques.

Un rendez-vous avec la mort à travers le Chevalier Vert, puis la conquête du Château Orgueilleux, le duel avec Guiganbrésil qui l’accuse d’avoir tué son père, le combat avec Bran dont Gauvain a tué le père et dépucelé la sœur. Le chevalier indécis pénètre encore dans le pays de Galvoie où il rencontre deux demoiselles troublantes, l’une rieuse et l’autre moqueuse au moment d’un tournoi d’apparat.

Gauvain traverse enfin le fleuve qui le mène au pays des morts, de l’oubli et de l’enfance, un temps de retrouvailles avec sa mère, sa grand-mère et sa sœur, qu’il doit quitter. Aimé des femmes, Gauvain aime peut-être Flore qui lui donne un enfant.

La force du chevalier est solaire qui augmente avec l’astre au zénith et décroît quand vient la  nuit. Au moment où il perd la vie, Gauvain tremble : c’est la prise de conscience de soi dans l’existence, un effroi qui n’est pas incompatible avec le plaisir puisque le gain de la recherche est la recherche même.

La scénographie et les accessoires de Fanny Gamet et Pieter Smit s’inspirent des enluminures moyenâgeuses colorées, esquisses de tournois de chevaliers, lais d’écus et de cottes de maille, fresques de tentes blanches ou rouges de siège guerrier, souvenirs de chevaux empanachés et de dames aux coiffes élégantes, aux longs cheveux et robes à traîne.

Le Chevalier Vert et sa monture verte, le Chevalier Rouge, Yvain et son lion arpentent la scène. Parfois, un mort gisant surgit sur le plateau éclairé de bougies cérémonielles, dans une barque abandonnée sur le fleuve, le corps transpercé par un glaive. Le leitmotiv scénique revient interroger les vivants, comme le cri strident de la mouette blanche.

Le plateau est de bois, nu, brut et dépouillé en apparence, mais extrêmement sophistiqué avec ses ouvertures multiples, cachées puis révélées, rehaussées d’amples panneaux peints, élevés et coulissants, qui ouvrent les scènes pour les déployer, face aux murailles mordorées de châteaux fortifiés de conte enfantin.

Face à ces assemblées poétiques d’hommes en armes et l’égrènement de quelques dames, le spectateur vit éveillé un rêve d’enfance, pénétrant dans les arcanes d’un songe qu’il reconnaît comme sien, matériau d’un patrimoine qu’il s’accapare.

Véronique Hotte

Du 21 mai au 7 juin 2013 au TNS. Tél : 03 88 24 88 24 et du 14 au 23 juin au TNP.

Tél : 04 78 03 30 00

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