La Défense devant les survivants, texte Clara Chabalier et Adèle Chaniolleau, d’après L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casarès, mise en scène de Clara Chabalier – Biennale Intercal à la Comédie – CDN de Reims, du 9 au 11 juin. 

Crédit photo : Marikel Lahana

La Défense devant les survivants, texte Clara Chabalier et Adèle Chaniolleau, d’après L’Invention de Morel d’Adolfo Bioy Casarès, mise en scène de Clara Chabalier, présenté pour la Biennale Intercal à la Comédie – CDN de Reims, du 9 au 11 juin. 

Avec Alexandre Pallu, Alvise Sinivia, Nanyadji Kagara,  Wyssem Romdhane,  Amandine Gay. Scénographie Franck Jamin, composition musicale Alvise Sinivia, création sonore Julien Fezans, création lumières Gildas Goujet, création vidéo David Lejard-Ruffet, création costumes Noémie Reymond.

Une fable étrange, l’adaptation d’un roman au réalisme fantastique, du côté de la science-fiction. 

Condamné à la prison à perpétuité, un homme se réfugie dans une île déserte. Alors qu’il lutte pour sa survie, il découvre un groupe en vacances insulaires. S’approchant de plus en plus, le réfugié finit par comprendre le mystère de ces invités : captés à leur insu par l’invention du Professeur Morel, leur semaine de vacances est une image projetée dans l’île pour l’éternité. 

Alexandre Pallu surgit tel un forcené sur le plateau, un intrus non attendu, migrant, sans-papiers, la mise délaissée et maculée de taches de graisse et de terre, comme égaré et dans l’impossibilité de retrouver la paix et la liberté. Il ne pense qu’à l’écriture de son livre-manifeste, La Défense devant les survivants, pour laisser une trace de ceux qui ont cherché à lutter contre la catastrophe qui s’annonce.Face public, installé dans le temps de la représentation, il s’explique et argumente.

De son côté, se tiennent la raison politique, la conscience morale, et la rencontre amoureuse avec Faustine  – la magnifique danseuse et chorégraphe  Nanyadji Kagara – qui ne semble pas le voir.

De là, l’interrogation sur la réalité tangible de ces relations inexistantes qui ne peuvent « être » – doubles, avatars, ombres, esprits, spectres, simulacres, faux-semblants au sens… propre.

Du côté de ce quatuor bruyant d’amis en goguette, semblent dominer l’illusion, l’imprudence, l’approximation, l’aléatoire : Morel voudrait encore être aimé de la même Faustine qui le rejette.

La Défense devant les Survivants, – théâtre dans le théâtre et mise en abyme vertigineuse – projet transmedia, mêle photographie, performance, dialogue homme-machine et place des fantômes ou des pseudos, comme créés ad vitam aeternam par la technologie – un espace pris dans la vie.

Deux époques coïncident simultanément : le groupe d’amis des années 2000, lors d’une semaine de vacances sur une île paradisiaque au milieu du Pacifique – piscine, fête, musique et badminton. Alvise Sinivia et Wyssem Romdhane jouent comme à Roland-Garros, et les spectateurs se prennent à tourner la tête de gauche à droite ou inversement, séduits par l’échappée du volant. Les cocktails colorés servis donnent toute la mesure d’un « idéal » daté de société consommatrice.

Morel, l’inventeur est le marionnettiste en titre du choeur d’invités – leur hôte -, interprété par Alvise Sinivia, pianiste, improvisateur et performeur qui a tout prévu. Manipulateur jusqu’au bout des doigts, il joue des fils tendus de son piano renversé avec élan et belle frivolité extravagante. Le piano – instrument-machine – figure les moteurs alimentés par les marées de L’invention de Morel.

Insouciance et joie, le redoutable savant a mis à disposition l’hôtel – le Musée -, et son assistant Montgomery. Celui-ci souffre d’une maladie de peau – les méfaits d’une planète et d’un climat déréglés -,  portant une combinaison de protection, panoplie totale pour une survie sur terre.

Les êtres et les choses captés sont projetés sur la matière même de l’île, qui a évolué pendant les vingt années qui séparent la semaine de vacances des invités de Morel, et l’arrivée du Réfugié. 

Accomplie, la semaine revient au début et tourne en boucle – répétition et dédoublement. Les scènes sont ainsi jouées dans un espace inadéquat à la captation d’origine, prises en cours, arrêtées avant la fin. Le spectateur, guidé par le Réfugié, reconstitue les vingt ans passés. 

Des échanges entre les deux jeunes femmes sur la fameuse Recherche servent de ponctuations d’un fil temporel à l’autre, réflexion emblématique sur la teneur du passé – souvenir -, quand le futur, la projection de l’avenir, n’est rien qu’un canevas pour le re-surgissement de la mémoire. La libre Amandine Gay dans le rôle de la seconde invitée fait preuve de vitalité et de goût de vivre.

Humour et facétie, ces figures coincées dans une époque proche encore mettent en perspective notre contemporanéité, via la perception d’un avenir avant Facebook et les réseaux sociaux. Le Réfugié, politique ou climatique, débarqué sur la côte, est la face cachée de l’homme et la femme modernes, préoccupés plus de leur image, voulant combler le temps imparti par le divertissement.

Le projet faustien de Morel tente de reproduire le vivant pour accéder à l’éternité ; parler avec les autres à l’autre bout de la planète, consulter des vidéos et des messages en boucle sur les réseaux sociaux : l’étoffe des consciences et présences au monde change forcément de nature.

L’aventure scénique de Clara Chabalier est un joyeux capharnaüm plein d’allégresse, un fouillis de temps et de narration, comme si on passait d’un scénario à l’autre pour des rôles forcément un peu sur-joués, mais en échange, si chaleureux et tentants dans leur conception et leur invention. 

Alexandre Pallu, Alvise Sinivia, Nanyadji Kagara, Wyssem Romdhane,  Amandine Gay y mettent du leur dans cette expérience inouïe, à travers laquelle le public éprouve une sorte d’effroi à voir vivre des êtres à jamais séparés les uns des autres – une métaphore de la condition existentielle.

Véronique Hotte

Du 9 au 11 juin, dans le cadre de la Biennale Intercal à la Comédie – CDN de Reims. Du 12 au 16 décembre 2022, au Théâtre de L’Echangeur à Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Les. 8 et 9 février 2023 au Théâtre de Lorient – CDN (Morbihan). Les 23 et 24 février 2022 au Grranit Scène nationale de Belfort (Territoire de Belfort).

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