Eduardo De Filippo, Fabrique d’un théâtre en éternel renouveau de Célia Bussi, éditions Sorbonne Université Presse.

Eduardo De Filippo, Fabrique d’un théâtre en éternel renouveau de Célia Bussi, éditions Sorbonne Université Presse, 504 p. 22€.

A la fois dramaturge, comédien, metteur en scène et directeur de théâtre, Eduardo De Filippo (1900-1984) fait partie des figures majeures du théâtre européen du XX è siècle, comme en témoigne sa récente entrée au répertoire de la Comédie-Française en 2009 avec La Grande Magie, une mise en scène de Dan Jemmett.

L’auteur a su exploiter ses différentes compétences pour créer une oeuvre universelle, toujours à la limite entre le comique et le tragique. Aussi a-t-il inspiré, chez les nouveaux metteurs en scène, une crainte et un respect envers son théâtre qui, sacralisé, deviendrait intouchable. 

Comment les artistes contemporains parviennent-ils alors à s’approprier son oeuvre ? Un élément de réponse réside dans le processus même de création des pièces d’Eduardo De Filippo.

Célia Bussi a sillonné l’Italie pour recueillir les témoignages de ses comédiens et découvrir de très nombreux documents inédits prouvant que cette oeuvre est loin d’être figée. Ce premier ouvrage en français appréhende l’homme de théâtre dans toute sa complexité.

Il met en lumière une écriture pleine de vitalité qui se nourrit des va-et-vient avec la scène et évolue au fil des représentations. A leur tour, les metteurs en scène contemporains ont su la ré-interpréter pour en faire une oeuvre vivante qui se réinvente sans cesse.

Soit plus d’une cinquantaine de partitions scéniques étudiées, quarante entretiens réalisés, 75 captations de mises en scène découvertes et plus de 2000 croquis et photographies de scène.

Le répertoire du Napolitain est bien plus étendu que celui qui nous vient à l’esprit d’emblée: Filumena Marturano, L’Art de la comédie, La Grande Magie;Naples Millionnaire; Samedi, dimanche et lundi; Sik-Sik, le maître de magie; Homme et galant homme… 

Docteur en théâtre italien et enseignante mise à disposition auprès de la faculté des lettres de Sorbonne Université, Célia Bussi a souhaité aborder le théâtre d’Eduardo De Filippo par une démarche originale. Son précédent métier de chargée des relations avec le public, au sein de la Scène nationale Chambéry Savoie, a enrichi sa connaissance du monde du théâtre. L’ouvrage dépasse l’analyse textuelle pour offrir une lecture « scénique » de l’oeuvre de l’auteur napolitain.

La première partie de l’ouvrage – Eduardo De Filippo, un artiste aux multiples talents – regroupe quatre chapitres : Eduardo De Filippo, auteur; Eduardo De Filippo, metteur en scène; le comédien Eduardo; les autres fonctions d’Eduardo De Filippo. Quant à la seconde partie – L’oeuvre d’Eduardo De Filippo re-visitée -, elle rassemble deux chapitres : Une oeuvre féconde à l’origine de multiples interprétations; écriture et structure dramaturgique réinventées,

Dans sa préface à l’ouvrage, le comédien Hervé Pierre, sociétaire de la troupe de la Comédie-Française, qui a joué dans La Grande Magie, voit ce théâtre comme « une histoire de famille, on y travaille en famille comme au cirque ou chez les forains; l’histoire aussi d’un peuple celui de Naples », un laboratoire de théâtre populaire s’inventant à partir du plateau, celui de la famille De Filippo et du peuple napolitain – génie du collectif décelable dans l’écriture même de l’auteur :

« Ce théâtre d’art divertit et inquiète. Il questionne la violence des rapports sociaux, l’absurdité d’une expérience dépourvue de spiritualité, la médiocrité pathétique de l’humanité et l’infinie tendresse que l’on ressent pour elle. ».

Nombre de metteurs en scène, écrit en conclusion Célia Bussi, ont recherché l’équilibre entre la recherche d’innovation et la référence à la tradition, un équilibre que le courant napolitain de La Nuova Drammaturgia – Enzo Moscato, Manlio Santanelli et et Annibele Ruccello – a dépassé, récupérant le travail de laboratoire des années 1960/1970, expérimentation et performance.

Prochainement les lecteurs français auront l’occasion de découvrir de nouvelles comédies de l’auteur, Ah, Ces fantômes !, Les morts ne font pas peur et Amitié – traduction française de Célia Bussi & Lucie Comparini, à paraître chez L’Arche  -, trois textes où les personnages entretiennent un rapport singulier avec la mort.

Et l’autrice d’ajouter : « S’il est nécessaire de faire découvrir au public français l’ensemble du théâtre d’Eduardo De Filippo, c’est parce qu’il interroge notre rapport à la vie, notre façon d’être au monde, notre relation aux autres. Reflet de la société, de ses travers et de ses vices, il questionne notre existence, l’humanité et son devenir, et c’est, en ce sens, qu’il est universel.

Ce qui fait la force de l’oeuvre de l’auteur, c’est que jamais ce dernier ne condamne, ne se moque, ni ne méprise ses personnages, même ceux qui sont les plus ambigus. » 

A leur égard, le lecteur et le spectateur ressentent de l’amour plutôt que de la dérision; les personnages sont dotés d’une humanité telle que les comédies d’Eduardo De Filippo « parlent à chacun de nous et laissent, après leur lecture et leur représentation, une empreinte lumineuse ».

Un ouvrage fourni, passionné et passionnant, qui entre dans l’esprit même du maître napolitain.

Véronique Hotte

Eduardo De Filippo, Fabrique d’un théâtre en éternel renouveau de Célia Bussi, éditions Sorbonne Université Presse, 504 p. 22€.

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