Les Petits Pouvoirs, texte et mise en scène de Charlotte Lagrange (éditions Tapuscrit Théâtre Ouvert).

Crédit photo : Simon Gosselin

Les Petits Pouvoirs, texte et mise en scène de Charlotte Lagrange (éditions Tapuscrit Théâtre Ouvert). Avec Sidney Ali Mehelleb, Clara Lama Schmit, Julie Pilod, Rodolphe Poulain, Gen Shimaoka. Scénographie Camille Riquier, création sonore Samuel Favart-Mikcha, création lumières Mathilde Chamoux, costumes Juliette Gaudel.

Autrice, metteuse en scène et dramaturge, Charlotte Lagrange se penche sur le politique depuis l’intime, en interrogeant les points de tension entre la « grande » et les « petites » histoires, et en questionnant la porosité de l’être aux événements, idéologies et pensées. Les Petits Pouvoirs se penche sur l’entrelacement des rapports de force et des liens affectifs au cœur de l’entreprise.

Harcèlements au travail, confusion entre affects et relations professionnelles, amitié jouée, la liste est longue des errements commis par l’un ou l’autre dans ce cabinet d’architecture de création tendance. Et pourtant le projet était beau de réhabiliter une île japonaise abandonnée de tous.

La jeune femme Laïa est captive du harcèlement de Benoît et de la rivalité de Diane dans l’entreprise. Etrangement, dans les vapeurs du onsen, au Japon, plus tard – les scènes ne sont pas chronologiques, mais puisent dans le passé pour revenir au présent -, Laïa est rattrapée par des visions révolues, découvrant les liens passés de Benoît, Diane et Toshi, l’architecte japonais et maître des deux premiers, leurs relations de travail – pouvoir et désir -, un même trio recomposé.

Ce huis-clos est rêvé idéalement, voué à une équipe réduite réinventant collectivement un rapport épanoui à l’espace – bureau fermé sur lui-même et ouvert sur un Japon idéalisé. Or, chacun est porteur du ressentiment ou de la frustration de l’autre, et on ne peut distinguer si aisément le bourreau de la victime, le dominant de l’opprimé, le « consentant » et l’obligé aux abus de pouvoir.

Fantastique, la pièce entremêle les visions prémonitoires et récurrentes d’un cadavre dans un bain chaud japonais et toutes les scènes qui mènent à ce meurtre : Laïa perçoit le crime à venir, au fil des échanges avec le duo d’associés et de sa découverte d’un plat japonais goûteux, le tataki de thon fondant, préparé par son compagnon de l’époque écarté plus tard, muni d’un couteau effilé.

Sidney Ali Mehelleb dans le rôle du jeune amant donne toute la ferveur de sa passion culinaire.

Et ces visions d’un meurtre dans un Onsen – l’un de ces bains traditionnels traditionnels japonais aux sources volcaniques – viennent troubler l’esprit de la jeune femme, comme celui du public.

Un open space réinventé à la japonaise – décoration intérieure suggestive, bonsaï, tables basses, portes de bois coulissantes, lumières étudiées, petites et grandes serviettes blanches roulées.

L’art de présentation des plats culinaires nippons est aussi à la fête – miniatures de couleurs vives, jaune, rouge, orange, vert… Le spectateur est initié à un art de la table oriental des plus raffinés. Et peu à peu, s’installe une étrangeté inquiète ou une inquiétude étrange, car des vapeurs du bain chaud surgit un cadavre vivant et silencieux, celui du maître architecte, découvrira-t-on plus tard, anticipant l’image d’un autre cadavre…Et la couleur écarlate et rouge envahira peu à peu l’espace.

Cet espace s’amplifie car le rêve et l’invisible s’imposent dans le monde tangible : les restes de l’agence d’architecture initiale ne sont plus que les ruines de la mémoire de l’agence japonaise.

Un spectacle sur un meurtre rituel féministe, une vengeance historique préparée intimement, contre les abus de pouvoir masculin, ceux de l’employeur sur l’employée, du fort sur le faible.

Julie Pilod, dans le rôle de Diane, porte en elle toute la lumière d’une belle personne, raisonnante et attentive, sensible et sensuelle, défendant sa place et son honneur, comme s’il s’agissait de vie et de mort, formant et éduquant, à sa manière, la jeune architecte à l’enthousiasme naturel de Clara Lama Schmit – contre la pseudo-puissance virile d’un patron mâle intuitif, Benoît ou Toshi.

Rodolphe Poulain joue l’architecte français avec une spontanéité feinte et savoureuse – un beau naturel -, de même, Gen Shimaoka simule l’architecte japonais avec la même arrogance implicite.

Une mise en scène lumineuse et ludique, malgré les cadavres ensanglantés qui jonchent un peu pesamment la scène, ironie et dérision d’un film gore de série b. – atermoiements et vraie révolte.

Véronique Hotte

Du 8 au 19 mars 2022, lundi, mardi, mercredi 19h30, jeudi, vendredi 20h30, samedi 18h, relâche le dimanche, CDNC Théâtre Ouvert 159, avenue Gambetta 75020  – Paris. Tél : 01 42 55 55 50 theatre-ouvert.com Du 22 au 26 mars 2022 à La  Manufacture – CDN Nancy, lundi, mercredi et jeudi 20h, mardi et vendredi 19h. Du 29 mars au 1er avril 2022 à 20h, Comédie, CDN Reims. Les 10 et 11 mai 2022 à 20h, Comédie de Valence -CDN. Les 17 et 18 mai 2022 à 17h15, Théâtre des Îlets -CDN Montluçon.

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