Le Prince, librement inspiré de L’Adolescent de Dostoïevski, texte, mise en scène et jeu de Simon Pitaqaj. Dès 10 ans.

Le Prince, librement inspiré de L’Adolescent de Dostoïevski, texte, mise en scène et jeu de Simon Pitaqaj, collaboration à la mise en scène et direction d’acteur Redjep Mitrovitsa. Dès 10 ans.

L’Adolescent (1875), situé entre Les Démons (1871) et Les Frères Karamazov (1880), est un roman moins tragique : l’exploration de « la psychologie de cet âge trouble où de l’enfant émerge l’homme », psychologie fouillée de la jeunesse. (Pierre Pascal, Bibliothèque de la Pléiade.)

Dostoïevski, préparant L’Adolescent, évoquait “un roman sur les enfants – rien que sur les enfants – sur un héros enfant”. Mais le romancier russe a préféré s’attacher à « l’homme encore inachevé qui désire, timidement et insolemment, faire au plus vite son premier pas dans la vie ».

Arkadi est fils d’une jeune serve, mariée à dix-huit ans à un paysan cinquantenaire Makar Dolgorouki, et du propriétaire de celle-ci, Versilov, séducteur vagabond et dilapideur d’héritages. Contre Tolstoï qui décrit une époque mythique de familles aisées aristocratiques, Dostoïevski se souvient de ses souffrances d’élève modeste de l’Ecole supérieure des Ingénieurs militaires. 

Le romancier s’identifie à l’enfant d’une société sans traditions, tel ce fils illégitime moqué, portant un nom princier de l’histoire de la Russie : « Dolgorouki – mais Dolgorouki tout court… »

Dostoïevski (1821-1881) écrit dans sa correspondance: « Oui, toute ma vie, j’ai eu soif de puissance, de puissance et de solitude », dès ses onze ans, quand il entre dans l’établissement huppé de Saint-Petersbourg, soit l’évocation du pensionnat d’Arkadi, appelé « Touchard », dans lequel le Prince rêve également de puissance, enfant sans famille réelle. « L’argent est l’unique force capable de conduire une nullité au premier rang. » S’il disposait de l’argent, ressort et démon de nos temps, s’il avait cette puissance, il n’en aurait simplement plus besoin, conclut-il.

À l’âge de six ans, Arkadi est placé par ses parents dans ce pensionnat où il reçoit une éducation d’élite, prenant conscience de son statut de « bâtard », une différence sociale provoquant la risée des autres. Dans cet apprentissage, surgit l’idée de devenir riche, aussi puissant que son père. 

Le personnage d’Arkadi, quarantenaire d’aujourd’hui, convoque sa mémoire, collant côte-à-côte des bribes de souvenirs et des émotions. Une mémoire teintée de ressentiments, d’oublis, de fantasmes, de hontes, reconstituée à travers des photos déformées, manquantes, abîmées, caricaturées. De ce travail d’artiste, l’auteur et acteur Simon Pitaqaj, via la scénographie de Julie Bossard, décors et accessoires, fait naître attention et émotion dans l’alternance du jeu et du récit. 

Arkadi raconte ses tourments, questions, quêtes et sentiments. Il met en parallèle son histoire et celle de son ami Moussa d’origine malienne, issu du quartier des Tarterêts à Corbeil-Essonne, que le Prince a connu lors d’un tournoi de foot, enfant perturbateur que son père a trahi, pense-t-il. 

Les deux destins sont mis en miroir, celui du Prince Arkadi et celui de Moussa, l’un placé dans un pensionnat d’élite – enfants de ministres…-, l’autre dans une école coranique élémentaire. Le premier à Moscou ne parle pas le français; le second à Bamako ne parle ni l’arabe ni le bambara.

Vus comme des perturbateurs, les jeunes sont tendus par ce rêve de devenir aussi riches que James Rothschild pour l’un, et que PNL pour l’autre. Ils se promettent cet argent pour exister et se faire respecter, à force de constance et de continuité, de solitude et d’isolement choisis.

Sentimental, le Prince est attaché à son journal intime : une quantité de photos transformées, caricaturées, collées, défigurées, sur des supports variés – carton, papier, scotch, bois, peintures. Avec humour et ironie, il épingle ses relations avec ses parents, le directeur de l’école Touchard, l’épouse, ses camarades cruels dont Lambert à la langue de vipère, son village et Moussa. Les photos encadrées sont accrochées dans un bric-à-brac de béquilles, l’espace mental d’Arkadi. 

Un monde se dessine autour du protagoniste, marqué par le désordre, la décomposition, le chaos – l’expérience d’une jeune vie projetée en perspective sur la scène depuis ce regard expérimenté.

Seul en scène, le comédien est ainsi accompagné d’une « forêt » de portraits, Simon Pitaqaj désigne ainsi cet accrochage digne d’une galerie d’art contemporain – photos et tableaux suspendus généreusement dans l’espace, sur les murs, sur le sol et sur les objets, grâce encore à la rétro-projection et à la vidéo qui convoquent les parents ou les condisciples. Les murs sont mobiles et dessinent les différents espaces de jeu, chambre, salle de classe, quartier. Cadres et écriteaux représentent la généalogie de la famille adoptive d’Arkadi et de Moussa, celle rêvée – pensées, désirs et impressions, selon l’orientation de paravents sur pied, cloisons à volet double.

Sur les murs, à vue, se multiplient les portraits caricaturés, les portraits détournés de Moussa, d’Arkadi, de Dostoïevski, des Images projetées pour l’évocation d’abord d’un passé dégradé. Sous la musique d’Arnaud Delannoy, se succèdent les épreuves douloureuses – la première rencontre du père, à travers les représentations picturales de trois portraits différents de Versilov : une tête d’âne, grande bouche, grandes oreilles et yeux du père, puis un visage toujours avec de grandes oreilles d’âne, enfin le visage du père, bouche ouverte de l’âne, visage humain – art du grotesque.

Arkadi/Pitaqaj change de costume, désigne sa propre photo déformée et caricaturée à vingt ans, puis celle de son père adoptif, Makar Dolgorouki, un portrait aux grosses joues, aux grosses touffes de cheveux, aux yeux mi-clos, puis celle de son père naturel, un portrait caricaturé : Versilov, le Don Juan, l’aristocrate; l’acteur désigne un portrait au visage couvert de femmes. 

Et tandis que le portrait de son père est sous-titré « le Don Juan », le portrait du père de Moussa, Souleymane, est sous-titré Le Polygame. « L’homme aux quatre femmes ». Sont présents les portraits de la mère de Moussa, Aminata, ses belles-mères, Kadiatou, Koria et Bintou. Versilov est père d’une multitude d’enfants dont les portraits déformés sont accrochés à une chaîne, une série de petits cadres. Et sur les murs, les portraits des mères – Katerina, Anna, Tatiana, Sofia, Maria…

Ces vies parallèles à plus d’un siècle de distance s’éclairent l’une l’autre. Elles rendent proches les  tourments d’Arkadi, la naissance de la tentation de l’argent facile qui traverse aussi l’esprit de Moussa, et jettent les bases d’une amitié hors-temps qui aide à traverser ces abîmes de solitude. 

La mise en scène et le jeu font vivre les peines, les humiliations, les mauvais traitements, l’absence d’affection dont sont victimes les enfants, crispés sur le ressentiment, la colère, les conduites dangereuses. Les défaillances des pères soulignent l’énigme des origines et de l’amour.

La décomposition originelle de ces jeunes qui font l’épreuve du mal et de l’erreur, rusée et avide, est la conséquence de la décomposition sociale et morale de pères instables, inaptes à l’équilibre.

Des moments de joie et de bonheur affleurent pourtant, ainsi l’évocation du voyage de Moussa, en Peugeot de couleur rouge traversant la France, l’Espagne, l’Afrique du Nord et le Mali, n’ayant jamais passé autant de temps avec son père qu’il ne connaît pas et qu’il découvre enfin. Mais le père condamnera « le Prince des perturbateurs français » à réciter les versets du Coran par coeur.

Humour, ironie grinçante, cocasserie juvénile, la performance de Simon Pitaqaj regorge d’énergie – dynamisme et folie -, bel élan rageur et souffle vivant. L’acteur mobile fait les cent pas, danse, déambule, arpentant l’espace intérieur ou la rue, déplaçant, tels des faix sur le dos des errants, des parois de bois fermées ou ouvertes, ou s’élançant princièrement pour s’étendre sur un banc. 

Arkadi/Moussa est le fantôme de son père, « un vrai type de rapace, un véritable type de héros dominant le public » – un être offensé, ardent à se venger dont l’amour-propre est colossal.

Ce Prince qui n’a pas grandi dans le bonheur confesse un « je » moderne, piquant et sensible, se posant en conquérant et non plus en vaincu, tendu par cet appétit de domination fondé sur l’argent qui lui donnera tout, c’est-à-dire le pouvoir et le droit de mépriser. Ni avarice ni cupidité, Arkadi veut s’enrichir pour venger son enfance blessée et être enfin libre, fier et indépendant.

Simon Pitaqaj qui domine la scène est un fils dans le reflet du père, un Don Juan élégant vêtu de blanc, qui « n’a que son instinct, ne sait rien ». Entre le père et le fils, s’échange la respiration d’un amour-haine; le jeune est attiré par cet ancien, séduisant et mystérieux, qu’il voudrait connaître, estimer, aimer, mais le père repousse le fils par sa désinvolture, son égoïsme, sa froideur.

L’amour du père pour la mère a peut-être existé, le fils rêve cette éventualité peut-être réelle.

La compagnie Liria construit un travail inventif et efficace, élaborant à la fois un art du théâtre (scénographie, décor et accessoires de Julie Bossard, Flore Marvaud à la lumière, Arnaud Delannoy à la création sonore, Joseph Levadoux à la photographie), un art créatif du récit (Jean-Baptiste Evette, collaborateur dramaturgique), et un jeu d’acteur inspiré à la belle verve solaire.

Véronique Hotte

Représentation professionnelle du 13 avril 2021 au Théâtre Dunois – Arts et Jeunesse – Accueil public, 7 rue Louise Weiss 75013 – Paris.

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