Correspondance avec la mouette – C’est avec plaisir que je vous ébouillanterais, d’après Anton Tchekhov et Lika Mizinova, mise en scène de Nicolas Struve.

Crédit  photo : Gabriel Kerbaol.

 

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Correspondance avec la mouette, d’après la correspondance entre Anton Tchekhov et Lika Mizinova, traduction, adaptation, mise en scène Nicolas Struve.

 Lika Mizinova au visage nostalgique éprouve un amour malheureux pour le romancier Potapenko, modèle de La Mouette pour Trigorine. Elle-même représente en même temps le prototype de la jeune Nina, dite La Mouette, de la pièce éponyme.

Tchékhov s’inspire de proches autour de lui, parents et amis – des figures croquées.

Sophie Laffitte dans Tchékhov par lui-même cite le témoignage d’une des nombreuses femmes qui l’entourent, la poétesse Tatiana Chtchepkina – Koupernik :

« Lika était une jeune fille d’une exceptionnelle beauté, la véritable Princesse-cygne des contes russes…ses cheveux cendrés et bouclés, ses magnifiques yeux gris sous des sourcils de zibeline, son étonnante douceur et sa féminité » devaient séduire Anton Pavlovitch qui, chez les femmes, appréciait « avant tout la beauté ».

Appréciation machiste désuète, d’un autre temps, qui pourrait susciter la polémique.

Or, Tchékhov s’adresse à elle sur un ton mi sérieux mi badin : « Noble et brave Lika ! Dès que m’eûtes écrit que mes lettres ne m’engageaient à rien, j’ai respiré librement, et voilà, je vous écris maintenant une longue missive, sans craindre qu’une quelconque tante, voyant ces lignes, m’oblige à me marier avec un monstre tel que vous. De mon côté, je m’empresse de vous assurer que vos lettres ne sont à mes yeux que des fleurs parfumées, et non des documents…En vous, Lika, habite un gros crocodile et je fais bien, somme toute, d’écouter mon bon sens et non mon cœur, mordu par vous… Allons, au revoir, épi de maïs de mon âme ! … J’envie vos vieilles chaussures, qui vous voient chaque jour. Parlez-moi de vos succès ! » (1892)

L’attirance ludique est présente, même si l’écrivain peut éprouver aussi une forme de rejet pour l’instabilité de Lika, ses accès de mélancolie, ses exigences, ses caprices : « Les femmes sont antipathiques surtout parce qu’elles sont injustes, parce que le sens de la justice ne semble pas du tout leur être naturel », écrit-il à Souvarine.

 Aussi, quand éclate l’épidémie de choléra contre laquelle le médecin lutte autant que possible, et que Lika renâcle à l’idée de l’aider, est-il capable de la tancer durement.

L’aime-t-il ? Peut-être, mais à sa manière réticente, mi ironique, toujours secrète, incomplète et inavouée. Elle l’accuse, de son côté, de froideur et d’indifférence.

 La correspondance entre Anton Tchekhov et Lika Mizinova couvre dix années, comptant soixante-quatre lettres de son côté à lui, et quatre-vingt-dix huit lettres de son côté à elle : les lettres de Mizinova n’ont jamais été traduites en français.

Le metteur en scène Nicolas Struve, versé dans les lettres russes et tchékhoviennes en particulier, s’est employé à traduire les lettres de l’un et de l’autre : la totalité des lettres de Tchékhov et une quarantaine de celles de Mizinova, des extraits de plus d’une quarantaine d’autres trouvés dans des publications biographiques et scientifiques.

Le spectacle Correspondance avec la mouette est une adaptation des fragments de cette correspondance, à laquelle s’ajoutent des fragments de La Mouette traduite.

Les deux correspondants épistolaires se plaisent l’un l’autre ardemment.

Tchékhov écrit : « C’est avec plaisir que je vous ébouillanterais… », Lika rétorque : « Je vous donnerais une bonne taloche ! »

Plaisirs d’enfance, jeux sans gravité, traits spirituels et patiente attention moqueuse.

Selon le regard et l’analyse attentive du traducteur et metteur en scène, une distance intérieure – une mélancolie débordante de vitalité – rapproche les amoureux distants.

Mizinova tente à plusieurs reprises de rendre le destinataire de ses lettres jaloux, mais la voilà « définitivement amoureuse » d’Ignaty Potapenko, écrivain aussi :

« Vous vous débrouillez toujours pour vous débarrasser de moi et me jeter dans les bras d’un autre », écrit-elle à Tchékhov.

La belle enjouée part à Paris – elle prend des cours de chant, devient mère d’un enfant de Potapenko, puis elle se voit abandonnée de tous et même de Tchékhov. `

Mizinova rentre en Russie, aimée puis laissée une nouvelle fois, devenue éternelle sous les traits de Nina : l’enfant meurt, elle attend un engagement pour Berditchev…

Ils ne sont plus amoureux, une amitié tendre persiste, ils ne se verront plus, telle la situation d’avant la clôture de La Mouette où Nina – double de Mizinova – avoue ses désenchantements à Treplev – double de Tchékhov -, assurant l’avoir aimé pourtant.

La personnalité profonde de Tchékhov est mouvante, irrésistiblement portée vers un constant  perfectionnement. Sa vie intime est dominée avant tout par ce caractère de Perpétuel devenir. Ni permanence, ni immobilité, ni stabilité , mais le mouvement même et le dynamisme spirituel, telle est la teneur de l’étoffe d’un insaisissable Tchékhov.

Ce que reproduisent les deux interprètes avec beaucoup d’à-propos et de justesse.

David Gouhier joue à merveille l’évanescence, la fuite, ce retrait intérieur privilégié.

Stéphanie Schwartzbrod incarne une beauté ravissante et gaie, vivante et souriante, mélancolique et triste, toujours présente à elle-même, entre évidence et doute de soi.

Espièglerie, irrévérence légère, allégresse, joie, traits spirituels – l’échange épistolaire entre les deux figures qui s’aiment, s’est attaché à devenir scénique, livrant à bon escient une dimension sensuelle amusée, sensible et émotive – un charme fugitif.

Mouvements vifs et gestes expressifs alternent avec le répit et le repos méditatifs.

Il suffit ainsi de quelques pas de danse, de quelques baisers, de quelques embrassements et de serrements mutuels et réciproques, de rires frais et de mélancolie retrouvée, pour que l’échange loyal soit pleinement senti comme sincère.

Les comédiens David Gouhier et Stéphanie Schwartzbrod livrent sur la scène l’esprit, la lettre et la chair de liens instinctifs indéfectibles, la jolie griffe des sentiments vrais.

Un moment tchékhovien.

Véronique Hotte

Les Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs 75001- Paris, du 4 au 29 février à 19h. Tél : 01 42 36 00 50.

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