Suzy Storck, texte de Magali Mougel , mise en scène et scénographie de Simon Delétang – Eté 2019 à Bussang (Vosges).

Crédit Photo : Jean-Louis Fernandez.

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Suzy Storck, texte de Magali Mougel (Editions Espaces 34), mise en scène et scénographie de Simon Delétang – Eté 2019 à Bussang (Vosges), du 7 août au 7 septembre, du mercredi au samedi à 20h, Grande Salle.

Soumise aux valeurs de reconnaissance sociale des autres, Suzy accomplit la liste des tâches journalières d’un pantin mécanique ou robot de cuisine : lever le bras, et donner le sein au bébé qui pleure dans l’autre bras, actionner la cafetière, le grille-pain : gestes mécaniques de répétition avec la désagrégation du sentiment de soi.

Dès que la vie et sa violence apparaissent, la mort au travail se met en marche dans la sensation d’une vie à soi volée et d’un corps-prison, amère conviction existentielle.

Le directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang, met en scène, dans la grande salle vosgienne, la pièce radicale de Magali Mougel sur les pressions familiales et sociales que subit une jeune femme d’un Nord-Ouest français précaire.

La scénographie que signe aussi Simon Delétang, sous les lumières vives et crues de Jérémie Papin et le son élaboré – sourd ou sonore ou menaçant -, de Nicolas Lespagnol-Rizzi, est éloquente, donnant à sentir la souffrance implicite d’être.

Dans une boîte noire figurée, un sol blanc – belle surface lumineuse – est posé sur le plateau de scène, que surmonte en miroir un vaste plafond amovible tout aussi immaculé et éblouissant de rangées parallèles de lumières, s’élevant à l’oblique.

Ainsi, la figure – mâchoire ou ciseaux – d’un espace qui se referme irréversiblement.

Sur ce plan froid de laboratoire d’analyse d’où toute humanité a disparu, au profit d’une étude rigoureuse scientifique – biologique ou médicale – est posé à jardin un élément électro-ménager, un lave-linge poussé peu à peu vers le lointain pour longer l’horizontale scénique et se rapprocher d’une installation plastique située à cour.

Un amas de vêtements, une montagne joyeusement colorée de chiffons de toutes sortes – chemises et pantalons, t-shirts, dessous et dessus, pièces diverses d’habits à recomposer, formant une magnifique pyramide de vies vécues dans un temps donné.

Soit la métaphore d’une vie de travail qui ne fait pas place à l’âme, d’un épuisement passé à nettoyer et à ôter les salissures de toutes les journées exposées aux aléas.

En majesté sur le plateau, le metteur en scène, tenue urbaine et micro en main, s’adresse au spectateur, tel le Chœur dans la cité – médiateur d’une problématique politique d’échanges entre scène et salle -, le témoin d’un quotidien épique féminin :

« ça se passe ici / Exactement ici / Quelque part dans un endroit /
où on pense qu’il n’y a que des crétins et des bouseux…Nous sommes le 17 juin… Suzy est seule… 
»

Le spectateur est invité à se confronter à un certain regard sur une réalité sociale âpre.

La pièce commence sur la scène quand le drame a déjà eu lieu – et la jeune femme assiste à sa propre histoire en flash-back, tout en la commentant et l’interprétant.

Employée d’abord à « Est-Volaille », où elle déplume et met à mort les poulets, Suzy Storck est l’héroïne tragique d’un quotidien ras, sans envol ni embellie,

A l’usine, elle rencontre Hans Vassili Kreuz avec lequel elle se marie,puis l’entreprise fragilisée ferme, le signe d’une reconversion économique obligée, positive pour Hans qui gère un petit Super U, mais subie par Suzy sans emploi.

Elle aime dessiner, couper et coudre les vêtements, ce qu’empêche son mari jaloux.

Candidate à un entretien d’embauche pour un emploi dans un magasin de puériculture, elle affirme librement être la salariée idéale : elle ne veut pas d’enfants.

Mais confinée dans son foyer, elle devient mère, un peu contre sa volonté – une maternité provoquée par ce qui s’apparenterait à des actes de viols conjugaux – : « Nous avons eu trois enfants des éjaculations nocturnes de Hans Vassili Kreuz ».

Une maison, des enfants qui courent : la libre Suzy ne désire pas cet idéal maternel.

Charles-Antoine Sanchez et Françoise Lervy pour les rôles du mari et de la mère, sont des comédiens joliment déterminés, des profils rudes et rugueux, forts de leurs convictions intimes qu’ils croient universelles : ils restent clos à toute requête.

Ils s’affrontent avec Suzy dont ils ne soupçonnent pas les désirs, incapables de pénétrer, aussi peu soit-il, la conscience de la jeune femme contrariée et blessée.

Or, Marion Couzinié est une magnifique Suzy Storck, présente à ses désirs qu’elle pressent comme trop décalés, éludés, et toujours éloignés de leur accomplissement.

Ne subsiste en elle qu’une mémoire enfantine, des traces récurrentes de souvenirs estivaux où la chaleur régnait, comme en ce mois de juin fatal et tragique ; la fillette de jadis se sent désarmée devant l’infiniment petit et grand de la nature indifférente :

« Je pense aux mouches/ … / Je sens la chair qui se décompose sous la force du soleil/ Je sens l’odeur des pierres et le bruit du vent qui se perd. »

Elle ne peut pas non plus, à présent, oublier les poulets qu’il lui a fallu abattre.

N’en reste pas moins que face aux atermoiements des jours qui passent, Marion Couzinié – alias Suzy Stock- se défend et se bat, même si elle reconnaît ne jamais avoir osé dire « non » quand il le fallait : elle résiste encore et honore sa vérité à elle.

Quand les deux jeunes gens dansent sur le plateau dans la lumière vive des corps qui s’exaltent dans le plaisir d’être – se mouvoir, sautiller, tendre les bras, les jambes -, ils racontent les possibilités d’amour de l’existence dont ils sont les promesses immenses.

L’écriture de Magali Mougel, répétitive et jouant de l’art de la variation, résonne et frappe, lucide sur le cours de l’Histoire et les impressions infimes des jours levants.

Un spectacle poignant, tendu et efficace, à la vitalité généreuse et puissante.

Véronique Hotte

Eté 2019 à Bussang (Vosges), du 7 août au 7 septembre, du mercredi au samedi à 20h, Grande Salle.

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