La Vie est un rêve de Pedro Calderòn de la Barca, mise en scène de Jean-Yves Ruf. Eté 2019 à Bussang (Vosges) – Théâtre du Peuple.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Eté 2019 à Bussang (Vosges) – Théâtre du Peuple, Grande Salle, du 27 juillet au 7 septembre 2019, du jeudi au dimanche à 15h.

 La Vie est un rêve de Pedro Calderòn de la Barca, traduction de Denise Laroutis (Les Solitaires Intempestifs, Besançon 2004), mise en scène de Jean-Yves Ruf.

 Carte blanche a été donnée par Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple, à Jean-Yves Ruf pour le spectacle de l’après-midi de l’été à Bussang 2019, l’un des moments-phare des journées estivales, et la proposition scénique est une réussite.

Jean-Yves Ruf, pour qui monter une pièce baroque, « c’est accepter de se perdre en forêt » met en scène, au cœur de la forêt vosgienne de Bussang, La vie est un rêve de Pedro Calderòn de la Barca, tragédie du XVII è siècle d’or espagnol et européen.

Aussi l’enjeu dramaturgique trouve-t-il un chemin de fraîcheur entre esthétique débridée et paysage forestier dans la proximité des arbres centenaires souverains.

Les dimensions – tragique, épique et comique – trament un tissu soyeux de fil serré ; de même, le brassage d’un jeu coulé entre comédiens amateurs et professionnels.

Le verbe épique est clamé haut et fort, son caractère espagnol et caldéronien reposant sur un rythme bien frappé, la dynamique scandée du pas du marcheur, une parole pétillante, entre envols, ruptures et éclats, selon la traductrice Denise Laroutis.

Celle-ci a choisi de traduire sueno qui, en espagnol signifie à la fois rêve et sommeil, par rêve et non par songe, plus conventionnellement et traditionnellement admis.

Sur ce fond de sommeil et de rêve, Descartes, le contemporain de Calderòn et le penseur initiatique de la subjectivité moderne, « découvre un sol à la pensée et ouvre un accès à la dimension transcendantale », l’aventure du prince Sigismond.

Pour ce dernier, héros de la pièce, la vie n’est vraiment pas un rêve, mais douleur, souffrance et malheur de la geôle ; si le bonheur – l’amour – advient, il est réel, devenant rêve dans le souvenir de l’instant passé – remémoration, selon Marc Vitse.

Et pour le père de Sigismond, le roi Basile, fort de son pouvoir et de ses prérogatives, la vie n’est qu’un rêve – une proclamation désenchantée fort malhonnête car il ne veut rien céder au confort de son autorité présente à ce fils nié, incapable encore de la moindre inspiration pour ce qui est du devoir de transmission.

Ce conflit générationnel est répété par celui dont fait l’expérience Rosaura, dame travestie en homme et double du prince Sigismond en ce qu’elle n’a pas été reconnue non plus par son père, Clothalde, fidèle vassal du roi, seul soutien intermédiaire et sincère au prince malheureux, et pour autant père indigne.

Or, Rosaura n’a pas été recluse dans une geôle, tel le prince infortuné, elle se bat pour retrouver son honneur perdu infligé par l’inconséquent Astolphe, neveu du roi.

Le félon aimerait, par ailleurs, avec sa cousine l’infante Etoile, récupérer le trône. Se nouent inextricablement des histoires de pouvoir, de rivalité et d’amour auxquelles est confronté directement Sigismond, découvrant les attraits et les rejets du monde.

En même temps, l’héritier fait l’expérience du monde et de ses enjeux de pouvoir.

La mise en scène festive de Jean-Yves Ruf illumine de tous ses feux – monologues privés de la chambre royale ou de la geôle, discours politiques de cour, intervention populaire du valet Clairon, menée avec brio par l’inlassable Mickaël Pinelli Ancelin à la verve comique inventive et au bel engagement, et jusqu’aux mouvements de foule.

Le plateau du Théâtre du Peuple de Bussang via la scénographie d’Aurélie Thomas propose un fouillis végétal – une ornementation transversale de longues branches feuillues de verdure -, une arborescence qui sied à la présence de deux magnifiques chevaux sculptés, de blancs Pégase retrouvés dans les réserves du TNP de Villeurbanne, restes scénographiques de l’Andromaque de Roger Planchon en 1989.

Non pas des fantômes de chevaux dignes de L’Avare, mais des puissances animales altières et mythiques, métaphores de la fougue et de la force de vie dont est pourvu le héros baroque, à l’éloquence abondante et vive, maîtrisée avec art, par le jeune comédien amateur Sylvain Macia, enfant qui poursuit son chemin initiatique.

Les conflits du monde n’en finissent pas de se révéler à lui, donnant enfin accès à la maturité, jusqu’à la forêt environnante accordée aux regards du héros, comme à l’assemblée des spectateurs grâce à l’ouverture du mur de lointain sur les bois frais.

Et c’est bien de la salle et de la forêt que surgit la dimension populaire de l’œuvre caldéronienne, une portion congrue pour les auteurs du Siècle d’Or espagnol qui n’imaginent pas encore la moindre esquisse d’une Révolution française à venir.

Le peuple insoupçonné vient de l’extérieur de la scène, de l’ouverture du monde, depuis cette fente sur la forêt qui s’élargit davantage à mesure qu’avance l’Histoire.

Le peuple qui est venu arracher son prince légitime à la prison pour empêcher que le sceptre de Pologne ne tombe dans les mains d’un étranger, convainc le prince héritier à le suivre pour que soit mis à bas, une fois pour toutes, le roi Basile auquel Thierry Gibault confère toute la finesse hypocrite des calculs et petits arrangements.

Sigismond, revêtu de peaux de bêtes, dirige l’opposition et conquiert les résistances, menant une foule populaire hétéroclite de soldats, paysans – figurants et comédiens déployés en nombre, que le public souriant voit envahir la pente extérieure forestière.

Rien n’y fera, même la beauté rayonnante de l’amazone de Moscovie, Rosaura – incarnée par Léa Tissier à l’éloquence mordante et énergique, figure de courage montée sur un cheval superbe, jolie guerrière qui offre cause et soutien au prince.

Dépassant le désir amoureux éprouvé pour la belle, le prince accède à sa liberté en être autonome et solitaire : il achève sa conquête du pouvoir, et restaure l’honneur de Rosaura en la mariant à son amant Astolphe, tandis qu’il épouse lui-même Etoile.

Un spectacle de rêve – convivialité, rire et exigence théâtrale – qui illumine le temps.

Véronique Hotte

Eté 2019 à Bussang (Vosges) –Théâtre du Peuple, Grande Salle, du 27 juillet au 7 septembre 2019, du jeudi au dimanche à 15h.

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