Les Liaisons dangereuses de Pierre-Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène de Christine Letailleur – Éditions Les Solitaires intempestifs

Crédit Photo : Thierry Depagne

Les liaisons dangereuses  © Thierry Depagne.JPG

Les Liaisons dangereuses de Pierre-Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène de Christine Letailleur – Éditions Les Solitaires intempestifs

Les épistoliers du siècle des Lumières, mondains nobles ou haut-bourgeois, imprégnés des valeurs de leur catégorie sociale, voient en l’écriture un divertissement qui sauve du désœuvrement. Désinvolte, l’écriture est nuancée, élégante et naturelle. Le militaire Laclos, brut mais sagace et fidèle époux, scrute dans ses Liaisons dangereuses (1782) les rapports amoureux, poussant l’art de la séduction jusqu’à une science de l’observation et de la déduction machiavélique.

La metteuse en scène Christine Letailleur, attentive à la vision critique et féministe des mœurs d’une époque, s’est emparée de l’œuvre pour l’adapter au plateau.

La libertine marquise de Merteuil – mise en abyme du regard de la metteuse en scène et de l’auteur – examine la situation et élabore des stratégies, en partenariat avec le séducteur et vaniteux Valmont, un Vincent Perez en bel illusionniste jovial. Pour avoir étudié son propre cœur, la dame explore celui des autres et fait des hommes les jouets de ses fantaisies : « Mon premier soin fut celui d’acquérir le renom d’invincible. Pour y parvenir, les hommes qui ne me plaisaient point furent toujours les seuls dont j’eus l’air d’accepter les hommages… J’ai pris mille et une précautions pour garder intègre ma réputation… »

Ces êtres affranchis des conventions – figures infernales – font l’exercice d’une langue spontanée, vivace et créative, l’expression personnelle de l’exploration de l’âme et de l’ouverture au monde. La scénographie pure et somptueuse – entre ombres et lumières – d’Emmanuel Clolus et de Christine Letailleur fait la part belle à l’esprit subversif de l’époque, un vaste espace de panneaux colorés et sombres, avec escalier ancien à cour qui monte sur une coursive aérée élevée, et une multiplicité d’ouvertures, de portes et de fenêtres, sur la scène comme à l’étage, propices aux jeux d’apparitions et de disparitions, de portraits fugitifs arrêtés dans l’embrasure d’une alcôve – un jeu de théâtre dans le théâtre, d’autant que les éclairages de Philippe Berthomé sont subtils, s’amusant des flammes fragiles des bougies d’époque, de la contemplation de telle peinture avec ses ombres reflétées sur le mur, ou de telle loge au velours rouge et aux dorures, pour les sorties devinées à l’opéra ou au théâtre.

De même, le jeu des comédiens se veut libre et vif, baroque parfois, quand la jeune Cécile de Volanges – interprétée par Fanny Blondeau – pousse ses cris stridents de douleur, ou bien quand l’amoureuse Madame de Tourvel – Julie Duchaussoy – gît sur le sol, minée par une souffrance indicible, après que son amant volage mais épris pour la première fois, ait rompu, contraint par la dominatrice Merteuil. La personne de Dominique Blanc irradie le texte à travers le rôle de la gracieuse héroïne fascinante qui combat pour la liberté et la reconnaissance de son sexe. La femme de tête détourne les codes de la société par la dissimulation et la feinte à travers des conduites de séduction, une apologie du mensonge et des sentiments joués.

Portant avec dignité robe à panier et parfois le panier sans la robe – costumes magnifiques de Thibaut Welchlin -, la figure féminine est d’abord contrainte entière, tenant le dos droit, les deux bras posés délicatement sur la soie et, accessoire ultime, l’éventail à la main. La statue vivante à la voix posée et tonique lève le bras parfois, dessinant des diagonales souples, et invectivant peut-être le ciel et ses amours fuyantes. Son partenaire Vincent Perez en habit élégant élève le bras de même, à la façon de l’amoureux viril de Fragonard qui tire précipitamment son fameux Verrou (1776). La gestuelle savante esquisse mouvements et échappées corporelles par-delà les règles.

Les anciens amants, aujourd’hui complices et rivaux, ont détruit les illusions amoureuses des plus jeunes, l’ingénue Cécile de Volanges et son amant Danceny – Manuel Garcie-Kilian s’adonne d’ailleurs à un joli menuet attractif et malicieux. Le duo d’experts en matière sexuelle ne se fait pas moins la guerre sur un champ de bataille où chacun livre à l’autre sa proie du moment.

La version dramaturgique écrite par Christine Letailleur insère des lettres de la correspondance, des scènes jouées et des dialogues. Ces Liaisons dangereuses révèlent la contemporanéité vive des rapports passionnels de domination et d’aliénation et les conflits de générations.

La société d’une Révolution imminente est minée, et la critique du libertinage n’offre aucune morale, le lyrisme amoureux, d’un côté, ou le cynisme libertin, de l’autre. Richard Sammut, le chasseur de Valmont, apporte un souffle plébéien et libertaire bienfaisant à cet enfermement des bien-nés.

Autobiographie et introspection, gaieté et émerveillement d’être au monde, interrogations métaphysiques ou gravité dévote, ces libres sentiments et réflexions révèlent l’intimité particulièrement noire des âmes.

Véronique Hotte

L’Apostrophe – Théâtre des Louvrais Pontoise, du 17 au 19 février.                                      Théâtre de la Ville, du 2 au 18 mars.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s