THE SILENCE, texte et mise en scène de Falk Richter, traduction Anne Monfort. Avec Stanislas Nordey et à l’image, Falk Richter et Doris Waltraud Richter.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

THE SILENCE, texte et mise en scène de Falk Richter, traduction Anne Monfort. Avec Stanislas Nordey et à l’image, Falk Richter et Doris Waltraud Richter. Dramaturgie Jens Hillje, scénographie et costumes Katrin Hoffmann, vidéo Lion Bischof, musique Daniel Freitag, enregistrement violoncelle Kristina Koropecki, lumière Philippe Berthomé. 

Falk Richter est auteur, professeur d’art dramatique à Copenhague, metteur en scène de théâtre et d’opéra. Depuis 2015, il est auteur associé au TNS, où se sont joués Small Town Boy ( 2016), Je suis Fassbinder ( 2016-2017) − co-mis en scène avec Stanislas Nordey − et I am Europe (2019). 

Pour THE SILENCE, l’auteur-metteur en scène allemand entreprend, en collaboration avec l’acteur Stanislas Nordey, des recherches sur l’histoire de sa propre famille. Un voyage dans son passé le ramène dans la maison de ses parents quittée il y a plus de 30 ans, suite à son « coming out ».

Le père est mort sans qu’une réconciliation avec le fils n’ait eu lieu: celui-ci veut briser le silence. Une discussion avec sa mère le replonge dans l’enfer de leur jeunesse à tous deux – fils et mère. 

Ce voyage dans les gouffres de la société occidentale va de l’après-guerre jusqu’à aujourd’hui et révèle une histoire persistante de la violence, contre-productive pour un avenir plus responsable. 

La mère filmée que l’on voit à l’écran évoque son propre père – le grand-père de Falk Richter:

« Au bout de dix ans, soudain, son père était devant la porte/ il était revenu/ Au bout de 4 ans de guerre et 6 ans de captivité en Russie/ C’était devenu une brute/ Complètement inadaptée à la société/ Assoiffée de femmes, de débauches/ il ne voulait pas de sa famille/ Ni de sa femme qu’il n’avait pas vue depuis dix ans/ Ni de ses enfants avec qui il n’avait pas le moindre lien… »

L’enfance de l’adolescent puis du jeune homme, n’a pas été heureuse, sous le poids du silence parental et de la solitude. Ce n’est pas pour des raisons sociologiques – ainsi, Didier Eribon dans Retour à Reims –, mais pour des raisons historiques : l’épreuve de la guerre qui a blessé à retardement la famille. Une guerre tue dont on ne parle pas : les enfants n’ont qu’à se taire et bien se tenir, c’est-à-dire ne pas déranger, puisqu’ils ne connaissent pas ce qu’est  la dureté de la vie.

Impossibilité du dialogue, de l’échange du récit sur le passé, de la transmission d’une parole libre. Parole muette ou monologue intérieur, réalité vivante et agissante, le silence mortifère est refus de parler – protection égoïste de celui qui n’engage ni échange ni partage, silence de précaution orale ou gestuelle pour ne pas éveiller l’attention et se protéger du danger des autre alentour – se clore. Silence oppressant d’attente, de suspens, d’angoisse, jamais d’apaisement, chargé d’émotivité. 

Le film intégré dans la représentation expose le dialogue sincère entre la mère et le fils, même si la première se prête au jeu sans jamais re-considérer son comportement autoritaire et abusif passé – rejet de l’homosexualité filiale, lecture illicite de ses écrits intimes et et vol de ses journaux privés.

Le fils se souvient de l’intrusion et de l’agression paternelle homophobe quand il avait quatorze ans, sa mère et sa grande soeur assistant à la scène, sans oser mot dire – manière d’acquiescer:

« Soudain/ sans qu’un mot ne soit prononcé un poing dans la figure/ je ne veux pas/ je ne veux pas y aller/ Mon corps flanche quand j’essaie de raconter ça, mon corps refuse de revenir sur ces lieux, il refuse de se souvenir…» 

Cette scène anticipe une autre – homophobie et violence récurrentes -: à dix-neuf ans, le fils se fait agresser dans la rue par des jeunes gens, sans que nul ne vienne à son secours – automobiliste ou tenancier de bar -, non-assistance à personne en danger avérée des années 1980/1990.

Le silence est non pas matériau esthétique mais outil d’oppression – signe de la mort et du néant. Se taire profite souvent au maintien des structures de pouvoir injustes et corrompues, à l’intérieur de la famille même. Ne disparaît jamais mais résiste ce qui est dénié ou tu. Aujourd’hui, le Covid, la guerre en Ukraine, le réchauffement climatique accumulent les crises et entravent l’avenir. 

« Le grand devoir qui est le nôtre et celui de la génération suivante est de désapprendre des pratiques assimilées comme le racisme, l’homophobie, la misogynie, une combativité agressive et solitaire découlant du néolibéralisme, si nous voulons que l’humanité survive… Ma pièce traite de la violence faite aux femmes – ma mère en est un exemple -, aux homosexuels et aux queers, de la violence généralement infligée aux enfants par leurs parents », affirme Falk Richter. La fin de la pièce aux images de Construire un feu (Jack London) évoque la cruauté exercée sur les animaux.

Nordey est un double scénique de Richter – même franchise et même simplicité tonique à vouloir dévoiler les sentiments éprouvés, à travers une parole économe et non dilapidée, vouée à l’exploration approfondie du silence – stratégie de communication, prudence et discrétion toxiques.

Belle résonance d’un spectacle percutant – écriture éloquente articulée et jeu sensible de l’acteur.

Véronique Hotte

Du 1er au 8 octobre 2022, tous les jours à 20h sauf samedi 8 à 16h, au TNS- Théâtre National de Strasbourg –, 1 avenue de la Marseillaise 67000 – Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24. tns.fr Du 11 au 13 octobre 2022 à Bonlieu- Scène nationale d’Annecy. Du 21 octobre au 6 novembre 2022 à la MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis.

Patriarcat, Vivre en confinement éternel par Winter Family – Ruth Rosenthal et Xavier Klaine.

Crédit photo : Shlomi Yosef

Patriarcat, Vivre en confinement éternel par Winter Family – Ruth Rosenthal et Xavier Klaine.

Le plateau est parsemé de quelques ilots figurant des espaces de vie ou de travail – studio, bureau, cuisine, une chambre ou un salon d’où une jeune fille regarde la salle adossée à un coussin géant. La vie quotidienne d’un couple va s’installer avec un entrelacs de scènes intimes et de scènes de travail, car Ruth Rosenthal et Xavier Klaine qui forment Winter Family sont unis dans la vie et dans l’art, et le spectacle est une sorte de mise en abyme de cette relation.

Ruth Rosenthal revendique d’avoir voulu cette performance sur le patriarcat. Pour ce faire, elle a enregistré pendant des mois les propos jugés misogynes ou déplacés de son compagnon qui vont devenir la trame du spectacle. 

Sur le plateau, Xavier répète en bougonnant mais de façon distanciée, en se rebellant un peu devant les consignes de sa compagne, les propos qu’il a tenus dans des moments d’énervement. C’est dur pour un homme que l’on imagine plutôt évolué et ouvert, de s’entendre parler comme un beauf avec des mots avilissants pour les femmes, même si ces diatribes contre les bobos et les woke prêtent plutôt à sourire.

Il reste un homme foncièrement égoïste, autocentré, dont le travail musical requiert l’attention permanente de sa femme, il voudrait aussi que sa fille travaille plus sa flûte et rentre tôt. Il s’assoit, se déchausse du pied gauche pour nous gratifier d’un râga sur sa cithare, avec quelques explications sur la tradition indienne pour sa femme et le public. 

Nous devons  bien sûr admirer ce créateur pour qui l’électroacoustique n’a pas plus de secret que les musiques modales traditionnelles. 

Madame de son côté travaille pour tous, fait un gâteau, joue la mère poule en marionnette avec des poussins … Il faut dire que Monsieur est en tenue de coq genre dessin animé et que ses allers et venues sont ponctués d’un bruit assourdissant de chasse d’eau, pitoyable !

Après ces longs moments prosaïques, advient la parole des femmes. La première est celle de Ruth environnée de guirlandes brillantes, elle déclame une prosodie de réconciliation pour l’égalité et le partage entre les sexes. 

Sa fille Saralei tient un discours plus vindicatif, égrenant les noms des femmes suppliciées dans toute l’Europe pour sorcellerie jusqu’au dix-huitième siècle. 

Maman devenue elle-même sorcière prépare des fumigations avant de tirer un feu d’artifice sabbatique pour détruire les éléments de domination machistes. Dans ce déchaînement, l’homme se transforme en une sorte de poulpe géant et gélatineux pour jouer en conclusion un drôle de requiem à l’harmonium.

La performance vaut presque plus pour sa forme que pour son fond, somme toute déjà bien documenté, même si le patriarcat et ses avatars reste une valeur malheureusement sûre, de par le monde. 

La fantaisie et la multiplicité des formes et des métamorphoses des deux artistes captent l’attention et nous emportent dans un monde bien réel mais aussi merveilleux et facétieux. 

La musique se dissout dans l’atmosphère et accompagne les saynètes qui se succèdent.

Finalement ce spectacle est une ode au respect de l’autre, quel qu‘il soit; son inventivité musicale et formelle en fait l’originalité et nous emmène dans un voyage initiatique, comme un conte universel qui nous réjouit.

Louis Juzot

Du 28 septembre au 9 octobre , mercredi à vendredi 20h, samedi et dimanche 18h à MC 93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis,9 boulevard Lénine,  93000 – Bobigny.

Vers le spectre, écriture de Maurin Ollès avec l’ensemble de l’équipe artistique, mise en scène de Maurin Ollès – Cie La Crapule. 

Crédit photo : Lucas Palen.

Vers le spectre, écriture de Maurin Ollès avec l’ensemble de l’équipe artistique, mise en scène de Maurin Ollès – Cie La Crapule. Tout public à partir de 14 ans. 

Une fiction théâtrale joyeuse sur la question de l’autisme du point de vue des familles et des éducateurs, tel se présente le spectacle vif et intense de Vers le spectre de Maurin Ollès. 

Comment définir la « psychopathologie » de l’autisme ? Un détachement de la réalité extérieure, la vie mentale du sujet psychique étant occupée tout entière par son monde intérieur –  introversion.

Adel est autiste, handicapé, neuro-atypique, vu comme détaché, différent, solitaire, ou violent. Situé quelque part dans la constellation des diagnostics et renvoyé à l’infini spectre des troubles.

Le voeu de la compagnie La Crapule est d’oeuvrer à l’inclusion des personnes neuro-divergentes, contre le silence de l’Ecole et des institutions, oublieux des enjeux d’égalité et d’émancipation.

Le metteur en scène Maurin Olliès, attaché à la dimension sociologique de l’existence, est inspiré par la figure d’éducateur et pédagogue des années 1960, Fernand Deligny, et par « la pédagogie critique » du brésilien Paulo Freire et de Célestin Freinet … Cette pédagogie  prône un mouvement d’éducation émancipatrice – la conscientisation des systèmes de privilèges et d’oppressions -, lié aux théories critiques universitaires – féminisme, pensée queer et décoloniale, intersectionnalité. 

Le spectacle malicieux se verse un temps dans la salle où le public assiste à une conférence sur la pédagogie choisie avec intervenant international et pédagogue, enseignante, éducateur spécialisé. 

Les trajectoires imprévisibles et inadaptées de l’autisme sont liées à la question sociale et politique, révélant l’incapacité à inclure ceux qui ne correspondent pas à la « norme ». Or, dans les institutions, les éducateurs –  « êtres d’enthousiasme »- témoignent de la vitalité de ces déviances et de leurs accompagnants – parents, personnel soignant, enseignants, auxiliaires de vie scolaire.

Par ricochet, des amours volent en éclats – le couple parental -, et des rêves sont déviés. La mère, au début, perdue dans les diagnostics qui varient quelque peu, ne se résout pas ; de même, le père musicien. On le voit prendre en charge la condition de son fils, conscient de son impuissance.

En même temps, des petites victoires au jour le jour se savourent, et s’inventent aussi des amitiés.

La représentation est un kaléidoscope de petites scènes successives et lumineuses qui se donnent en miroir, dans l’alternance heurtée des lieux – précipitation du médecin dans les bureaux de l’hôpital, affaissement des parents dans leur foyer, salle de classe interrompue par la venue intempestive du directeur, rendez-vous avec ce dernier… Bousculades, chocs pressés, courses.

Et la scénographie d’Alice Duchange, costumière inventive et précise aussi, est éloquente pour ce qui est de l’emplacement assigné aux personnages – ensemble ou séparés. A jardin, près du lointain, est installé le domaine d’Adel – un dispositif instrumental, groupe de synthétiseurs analogiques et boîtes à rythme, un système modulaire en interactivité avec le plateau. 

Adel est représenté par Bedis Tir, musicien actif, présence-absence doué de sa partition musicale.

Les interprètes ressentent une liesse scénique à jouer une multitude de personnages : les médecins lors des rendez-vous rapides et empressés auprès de parents excessivement démunis – la mère en détresse est incarnée par le jeu sincère de Clara Bonnet qui donne tonalité et niaque.

L’institutrice, dépassée par les conditions quotidiennes de son rôle auprès de sa classe, est jouée par Nina Villanova, radieuse et toujours juste, qu’elle soit encore médecin ou adolescente rebelle.

La fête à l’école, organisée avec la seconde institutrice tout aussi tonique – Clara Bonnet déjà citée -, est un beau spectacle – théâtre dans le théâtre avec masques burlesques et colorés d’animaux marins où Adel trouve sa place en oiseau noir mazouté. De temps à autre, les enfants et jeunes gens autistes envahissent dans l’ombre le plateau, la tête anonyme masquée en portrait d’enfant.

L’AVS, plein de bonne volonté, qu’on ne prend guère le temps d’informer suffisamment, ou bien la figure du directeur d’école sont des rôles endossés par Gaspard Liberelle, décoiffé et décoiffant, plein d’humour et de joie à s’amuser, un clown spontané qui mime la vie folle d’un responsable.

On le retrouve en mère d’un jeune Mathurin, appartenant à une association de familles d’autistes.

Gaël All, père d’Adel, musicien et chanteur, sait porter toutes les nuances de l’indécision et de l’impuissance à maîtriser ce qui ne peut se contrôler, figure infiniment humaine de douleur qu’il transcende par la musique – sa guitare, ses chansons – et les liens neufs qu’il noue au fil du temps.

Les interprètes jouent leur grain de folie et l’improvisation – mouvements dansés, gestes loufoques et baroques, écarts de jambes sur la scène qu’ils foulent comme des athlètes en préparation sportive. Démonstration est faite de la relativité de la « normalité », du concept perméable de frontière entre le fou et le sage, l’ordinaire et l’extraordinaire, ce qui va de soi ou pas.

En guise de pause, une séance de cinéma grâce à la vidéo d’Augustin Bonnet et Mehdi Rondeleux où l’on voit de jeunes autistes en réinsertion dans un centre médico-social – couloirs et parcs de la propriété et jusqu’à l’entretien d’une actrice avec un jeune homme autiste, attentif à l’échange.

Emotion – respect de ces locataires et de leurs accompagnants, belle leçon d’attention à l’autre.

Un spectacle énergique et convaincant, réfléchi et emporté, patient et tonitruant, tant les comédiens s’amusent sur la scène à jouer la vie quotidienne – ratés, manqués et allégresse.

Véronique Hotte

Du 12 au 22 octobre 2022, du lundi au vendredi à 20h, samedi 18h, relâche dimanche, à Théâtre 13/ site Bibliothèque – en partenariat avec le Centquatre, Paris, 30 rue du Chevaleret 75013- Paris. Tél : 01 45 88 16 30 www.theatre13.com. Le 10 décembre Espace culturel Dispan de Floran – Haÿ les Roses, le 8 février2023 Théâtre de Charleville-Mézière, le 11 février Théâtre Louis Aragon – Tremblay-en-France, du 6 au 10 mars NEST – CDN de Thionville, le 21 mars Salmanazar – Epernay,le 24 mars Espace 1789, St-Ouen, le 7 avril Espace de l’Huveaune – La Penne-sur-Huveaune, les 13 et 14 avrilLa Comédie de Colmar – CDN.

Pour que les vents se lèvent – Une Orestie, texte Gurshad Shaheman, mise en scène de Catherine Marnas et Nuno Cardoso au TnBA – Bordeaux.

Crédit photo : Frédéric Desmesure

Pour que les vents se lèvent – Une Orestie, texte Gurshad Shaheman, mise en scène de Catherine Marnas et Nuno Cardoso. Avec six comédiens français, Zoé Briau, Garance Degos, Félix Lefebvre, Léo Namur, Mickaël Pelissier et Bénédicte Simon, et six comédiens portugais, Carlos Malvarez, Gustavo Rebelo, Inês Dias, Telma Cardoso, Teresa Coutinho, Tomé Quirino. Lumières Carin Geada, scénographie Fernando Ribeiro, musique Esteban Fernandez, costumes Emmanuelle Thomas.

Le projet a reçu le label du Comité de Programmation franco-portugais, figurant dans la programmation officielle de la Saison France-Portugal. Comme associé à ce projet européen de co-mise en scène, Catherine Marnas, directrice du TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine – a pensé à Nuno Cardoso, directeur du TNSJ – Teatre National Sao Joao à Porto -, qui est déjà intervenu à l’éstba – école supérieure de théâtre de Bordeaux en Aquitaine. Les deux artistes se sont arrêtés sur L’Orestie dont le sujet, entre autres, est d’abord celui de la démocratie.

Et les élèves sortant de la promotion 4 de l’éstba sont naturellement intégrés aux comédiens portugais du TNSJ, de même, les collaborateurs artistiques issus des deux théâtres.

L’Orestie est une trilogie d’Eschyle de 498 avant J.-C., trois tragédies centrées sur les Atrides : Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides, trilogie antique parvenue dans son intégralité.

Dans ce récit, Eschyle retrace le meurtre du roi Agamemnon par la reine Clytemnestre, à son retour de Troie, puis la vengeance d’Oreste, le fils exilé qui assassine sa mère pour défendre la mémoire paternelle. Enfin, se clôt l’oeuvre emblématique – mythologie antique et tragédie – avec la résolution du conflit grâce à l’intervention de la sage Athéna et la naissance du droit.

Quelle mémoires des générations précédentes trainons-nous derrière nous, à notre insu ?, se demande Catherine Marnas. L’Orestie s’installe au coeur de l’origine de l’Europe, Eschyle fait l’éloge de la démocratie athénienne, modèle de nos démocraties européennes, avec la fin du cycle « barbare » des Atrides, fondé sur la vengeance, pour entrer dans l’ère de la civilisation où trône le tribunal, espace théâtral de la parole et de l’argumentation dans une prise en compte de l’altérité.

Gurshad Shaheman a réactualisé la pièce avec rigueur, distance et humour : mêmes personnages mais dramaturgie re-visitée – flashbacks, barbarie et procès. L’auteur, habitué des textes autobiographiques ou auto-fictionnels – Les Forteresses, Pourama Pourama – accepte le challenge et le réalise avec brio, offrant « un bras de fer entre les dominants et les dominés, les oppresseurs et les oppressés : L’Occident/le reste du monde, les riches/les pauvres, les blancs/ les personnes racisées, le patriarcat/les féminismes, les vieux/ les jeunes…», des rapports de force à bousculer.

L’écriture de Gurshad Shaheman, feuilleté ouvragé et malicieux de paroles populaires et de citations hasardeuses de politiques, en même temps que poétiques et lyriques, convainc le public, saisi par cette fresque audacieusement efficace et significative des travers pérennes du monde.

Troie est transposé dans un Moyen-Orient ravagé par les guerres; Agamemnon, une figure pathétique de l’impérialisme américain; les choeurs, des groupes féministes et écologistes résistant à la barbarie et à la destruction…

Selon l’auteur de Pour que les vents se lèvent, « la Guerre de Troie n’est que l’histoire d’un génocide : il ne peut y avoir de héros parmi les guerriers assassins qui s’en sont pris lâchement à des plus faibles. Le mythe originel est obsolète; il nous faut d’autres figures à valoriser, qui  remplacent les guerriers saccageurs et violeurs, témoignant qu’ils n’en font qu’à leur tête. »

Se succèdent sur la scène le choeur des femmes assassinées et ensanglantées, dont les Troyennes qui suivent Cassandre; dans l’absence d’Agamemnon, Clytemnestre a pris le pouvoir: blessée dans la perte d’Iphigénie, elle lutte désormais avec rage contre le patriarcat…Dans le vent des populismes, Electre s’impose pour le second volet – Les Choéphores -, parti d’extrême-droite nostalgique du règne d’Agamemnon, et porte-flambeau de la vengeance aveugle et des discours de haine face à Pylade – raison et sagesse – et Oreste, l’amant indécis et errant intellectuellement, manipulé jusqu’au matricide par sa soeur et les instances divines. Les Erinyes regroupent tous les mouvements féministes provoqués par le patriarcat…

Enfin le dernier volet – Les Bienveillants -: Apollon est est un magnat des médias, fabricant les politiciens et leur image publique acceptable. Et Athena oeuvre à la construction d’Oreste comme nouveau roi – un exemple à la fois de la nouvelle génération de politiciens criminels et décomplexés, Bolsonaro, Trump, ou Poutine et consorts. Le temps du procès et de ses boxes.

Le regard est arrêté par l’admirable scénographie de Fernando Ribeiro, dont les longues branches d’arbres penchés depuis les hauteurs, près du mur du lointain, sont renversées sous les lumières de Carin Geada, protégeant un columbarium – mur latéral d’urnes funéraires avec petites lumières ou fleurs de couleur des pays du sud, installé face public, puis latéralement, à jardin, puis à cour. A côté de ce mur, siègent des gradins mobiles – l’espace de la cité sur lequel ont lieu les débats.

Mystère du théâtre, fantastique merveilleux et paradoxe salvateur, surgissent depuis les cases des urnes, les ombres défuntes des disparus qui renaissent sous nos yeux, fantômes animés, esprits incarnés des grandes figures mythiques que sont les beaux acteurs qui interprètent Cassandre, Electre, Polyxène, Artémis, Iphigénie, la Pythie… Ces spectres évanescents entament une danse lente et patiente après s’être contorsionnés pour se hisser hors des limbes de l’Enfer des disparus.

Des figures qui font partie de notre mémoire et de notre passé inconscient et qui réclament justice.

Musique, danse, expression corporelle apportent de la légèreté aux discours politiques, aux propos qui relèvent de la clarté et de la fluidité d’une réflexion complexe, non binaire. Il est heureux que cette Orestie fasse retour sur les fondements de la cité – une éthique et une esthétique soignées -, pour battre en brèche la perte dangereuse des valeurs en les reconsidérant et les renouvelant encore.

Un spectacle clairvoyant et solaire.

Véronique Hotte

Du 4 au 8 octobre 2022 à 19h30 au TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, 3 place Pierre Renaudel 33800 – Bordeaux. Du 20 octobre au 6 novembre 2022 au Teatro Nacional Sao Joao (TNSJ), Porto, Portugal. Les 10 et 11 novembre 2022, au Teatro Municipal Sa de Miranda, Viana do Castelo, Portugal. Du 19 au 30 novembre 2022 au Festival Cluj, Roumanie. Les 16 et 17 mars 2023 à La Meta, centre dramatique national de Poitiers. Du 1er au 7 avril 2023, à Le Préau, centre dramatique national de Vire.