Olivier Masson doit-il mourir ? de François Hien – L’Harmonie Communale, mise en scène collective.

Crédit Photo : Simon Gosselin.

Olivier Masson doit-il mourir ? de François Hien – L’Harmonie Communale, mise en scène collective et jeu de Kathleen Dol, Arthur Fourcade, Estelle Clément-Bealem, en alternance avec Laure Giappiconi, François Hien et Lucile Paysant.

Olivier Masson doit-il mourir ?, un texte de François Hien, mis en scène collectivement et joué par L’Harmonie Communale, est une fiction inspirée de l’affaire Vincent Lambert – dont le retentissement médiatique en a fait l’affaire de tous – une question d éthique.

Olivier Masson, victime d’un accident de moto en ratant un virage en pleine vitesse, marié et père d’une petite fille, vit depuis six ans dans un état végétatif. Toute communication avec lui est impossible ou empêchée : on ne sait s’il est conscient, un peu ou pas du tout.

Le conflit éclate au sein de sa famille quand l’équipe médicale décide d’entamer une procédure permettant de cesser de le maintenir artificiellement en vie : d’un côté, Laurence, l’épouse d’Olivier soutient la démarche, et de l’autre, Bénédicte, sa mère, s’y oppose. Alors que le combat pour l’arrêt des soins n’aboutit pas, un infirmier, Avram Leca, met fin à la situation bloquée du patient en interrompant ses jours via une injection létale.

La représentation commence par le procès de l’infirmier, jugé pour homicide, qui provoque le mise au jour d’un drame intime, au coeur des machines juridiques, médiatiques et médicales. Inspirée de faits réels, la pièce de François Hien s’en détache pourtant pour frayer avec la fiction et atteindre une dimension objective dont se réclame l’auteur, comédien et co-metteur en scène, pour un théâtre à la fois documenté et romanesque.

La fresque est humaine et sociale, et l’histoire est un piège quand les média radicalisent les deux positions. Olivier Masson raconte un conflit d’interprétation autour d’un homme dont deux femmes prétendent détenir la vérité : les personnages appartiennent à la fiction.

Un dilemme : d’un côté, un corps impossible à guérir, et de l’autre, un corps impossible à tuer. Le professeur Jérôme tente de convaincre la mère réfractaire : « Je suis chrétien comme vous, madame Masson. Comme vous, je pense que l’euthanasie est une ignominie. Une fausse bonne idée, comme bien des initiatives humanistes, qui finissent par engendrer le contraire de ce qu’elles visaient ». 

L’homme de science explique encore à Bénédicte la loi Léonetti sur la fin de vie qui réaffirme le droit du malade à l’arrêt de tout traitement : « Notre loi, notre petite procédure imparfaite, se tient en équilibre sur une ligne étroite, entre deux écueils : l’acharnement thérapeutique, qui est une abomination de la technique ; et l’euthanasie, qui impose aux médecins un acte contraire à leur vocation pour complaire à l’esprit du temps. »

La mère, catholique, se sentirait coupable de n’avoir pas suffisamment protégé son fils quand il était enfant, elle aimerait « se racheter » en restant auprès de lui, à présent, persuadée qu’une vie consciente l’habite toujours. L’épouse s’est battue des années dans l’espoir de la guérison de son mari; à présent, toute espérance anéantie, elle se souvient d’une promesse faite à Olivier : le libérer, le délivrer, s’il se trouvait en grande dépendance.

Quand l’épouse ou la mère parle au malade intimement, l’’infirmier, doué de chamanisme et en lien avec son patient en état pauci-relationnel, semble parler en son nom d’une voix profonde qui percute la résonance du vide, une position « sainte » d’abandon à l’autre.

Portrait est fait d’une société qui se nourrit de cas concrets pour révéler ses valeurs à travers un abîme inépuisable de commentaires dont se saisissent des êtres soumis à l’ivresse de la médiatisation, trop rigides dans le rôle qu’on leur fait tenir. La pièce fait entendre tous les points de vue, toutes les positions, en bonne foi, sans prendre parti.

Pour François Hien, « peu à peu, ce procès devient une sorte de lanterne magique qui fait surgir des situations passées, des discussions brûlantes, des scènes intimes… »

Olivier Masson doit-il mourir ? ne désigne pas de coupable mais raconte une affaire prise au piège de la récupération idéologique, un cas concret devenu symbole de causes qui le dépassent à travers les discours des journalistes, militants, avocats et médecins.

Les comédiens passent d’un rôle à l’autre dans l’urgence, une sorte de débordement des corps contraints, une précipitation sans maîtrise du temps ni pause ni retour sur soi. 

Le public ne verra jamais le patient, le corps fragilisé d’Olivier Masson absent est caché – en toute pudeur – par un rideau qui laisse entrevoir la chambre mais non le lit médicalisé.

Cinq comédiens interprètent trente-et-un personnages, insufflant mouvement et vie – à la fois, une respiration et une oppression – une urgence en accord avec l’esprit du temps.

Kathleen Dol interprète l’avocat de la défense de l’infirmier Avram Leca joué par Arthur Fourcade, mais les acteurs incarnent beaucoup d’autres figures encore, comme la fille d’Olivier Masson pour la première et le juge pour le second, assis au premier rang du public, portant sa robe de magistrat. Infirmier, il est mystérieux, énigmatique, impénétrable.

Estelle Clément-Bealem, en alternance avec Laure Giappiconi, est Bénédicte – rôle ingrat de figure maternelle abusive mais pas seulement, habitée également par des valeurs humanistes, quand elle se penche sur l’enfance de son fils qu’elle n’a pas su protéger : « C’est cela que m’a reproché Olivier, n’avoir pas osé déranger. Avoir choisi la tranquillité plutôt que la justice. C’est cela qu’il m’a fait payer de son silence. Mais je ne commettrai pas la même erreur. Je choisis l’intranquillité, professeur. Je reste auprès de mon fils. » 

François Hien joue le rôle d’un chef de service de réanimation, le professeur Jérôme, avec conviction et engagement, patience et distance, mais aussi empathie avec l’épouse et la mère. Lucile Paysant porte le visage inquiet et expressif d’une épouse douloureuse.

Un moment grave de pensée et de réflexion sans jamais que parti soit pris pour tel ou tel.

Véronique Hotte

Représentation professionnelle du 6 mars au TGP- Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, Centre dramatique national (Seine-Saint-Denis). Tournée prévue au Centre culturel Charlie Chaplin à Vaulx-en-Velin (Rhône); à L’Usine à gaz à Nyon (Suisse); au Centre Culturel de La Ricamaire (Loire).

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, traduction-adaptation de Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz et Paolo Sandoz, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin.

Crédit photo : Kenza Vannoni.

Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, traduction-adaptation de Clémence Barbier, Paul Moulin, Maïa Sandoz et Paolo Sandoz, mise en scène de Maïa Sandoz et Paul Moulin.

Le Prince Don Pedro et ses hommes reviennent à Messine d’une guerre victorieuse où le premier entreprend de faire régner l’ordre sur ses terres – autorité sur le monde et autorité sur les femmes. La guerre des sexes remplace celle des armes : l’épée est devenue le verbe. La bataille se tient dans le palais et le verger de Léonato, gouverneur de Messine.

Claudio, seigneur de Florence, confie au Prince son amour pour Héro, la fille du gouverneur Léonato. Aussitôt, le Prince masqué, se faisant passer pour Claudio, fait la cour à la jeune fille, pour « servir » celui-ci : éveiller l’intérêt de la belle pour l’amoureux.

Le mariage étant affaire de famille et de souverain, le Prince négocie avec le gouverneur.

Héro, la fille héritière de Léonato, est riche, vertueuse et silencieuse, comme le commente avec beaucoup de facétie Anny Crunelle-Vanrigh (pour la traduction par Jean-Michel Déprats de Beaucoup de bruit pour rien, éd. Théâtrales, 2004). Or, Héro a pour amie sa cousine, Béatrice, au verbe mordant – réparties acérées et piquantes-, une double rebelle.

Si Héro est la femme idéale silencieuse, rêvée par le patriarcat, la volubile Béatrice représente la femme indocile qu’il faut réduire au silence, ce que tente Bénédict, seigneur de Padoue, qui en pince pour elle pourtant – et réciproquement – mais s’en cache. Les deux discoureurs forment un couple subversif de célibataires endurcis qui seront malgré eux pris au piège de l’amour, un miroir comique du couple tragique de l’intrigue principale.

Or, Claudio va être trompé par les manipulations de Don Jean, frère bâtard du Prince, qui veut se venger, en cherchant à nuire à son frère Le Prince, mieux servi par la fortune. Don Jean calomnie la douce Héro, mettant en scène – théâtre dans le théâtre – une situation mensongère faisant de la jeune fille une infidèle ou une catin, piège où est pris Claudio. 

Beaucoup de bruit pour rien : quel est ce  « rien » dont on fait tant de bruit ? Une réputation injustement diffamée quand une femme a été vue en compagnie de son amant la veille de son mariage. « Rien»  (Nothing) dans la langue crue de l’époque, désigne la femme, et plus exactement le sexe de la femme, le « sans-chose » (no-thing) : description utile à une société patriarcale qui justifie l’autorité masculine par l’anatomie féminine. 

Aussi la « sans-chose » devient par glissement une « pas-grand-chose ». Chaste et silencieuse, soumise à son père, ensuite à son époux, la jeune fille idéale Héro sera l’objet que les hommes s’échangent dans la transaction connue sous le nom de « mariage ».

Pour les jeunes metteurs en scène, Maïa Sandoz et Paul Moulin, la comédie shakespearienne bouscule les normes, tendue par la querelle de l’ambiguïté de la parole, du désir, de la représentation et de l’illusion – une question théâtrale, éthique et politique. 

Sur le plateau, le sourire règne – humour, vivacité, sensualité, jubilation et esprit festif. Les représentations figées de l’amour sont moquées, de même la rumeur et les fake-news.

Beaucoup de bruit pour rien est une comédie bouffonne animée par des personnages de farce typés, caricaturaux et satiriques, des figures à la fois de la bourgeoisie et du peuple de la cité de Londres – ce dernier transposé dans les quartiers de banlieues remuantes.

Les filles ont de l’esprit plus que les garçons dans ce Beaucoup de bruit pour rien, coup de foudre et charme de jeunes gens espiègles qui veulent affirmer leur désir face à la vie.

Tendresse, ingéniosité et raffinement des mots d’esprit entre les amoureux non déclarés : jeux de mots à double sens et un beau langage parlé jusqu’aux calembours obscènes.

Dans ce badinage, les jeunes filles avisées excellent à pratiquer ce duel verbal qui traduit le duel des sexes – fougue, finesse et maîtrise de soi de Béatrice et Héro. Elles sont à l’écoute de leurs sensations, burlesques, fantasques ou désabusées, usant d’ironie. Bénédict qui tient si bien tête à Béatrice finira par se soumettre à la passion qui l’emporte.

Dans la scénographie ludique et plaisante de Catherine Cosme, l’espace – un beau livre d’images – coloré et illustré des mouvements des préparatifs de la fête, se met sur son trente-et-un. La troupe de comédiens investit les lieux en joyeux lurons accueillants. Les jardins du gouverneur éveillent l’amusement, évoqués par des panneaux de bois peint – arbres aux gais feuillages verts et mobiles pour la reconstitution d’un joli puzzle enfantin.

On se croirait dans le rêve enchanté d’un conte merveilleux, avec la nature pour paysage.

Léonato joué par Gilles Nicolas invite à sa table le Prince et consorts, déployant une danse loufoque, courant, volant, à l’écoute des uns et des autres et interpelant même le public. Serge Biavan en Prince Don Pedro a l’allure de l’aristocrate. L’arrogant Don Jean de Maxime Coggio est l’ombre négative d’un Hamlet lointain, un jeune homme calculateur.

Christophe Danvin incarne Balthazar, le chanteur du Prince, avec prestance et aisance, et Mathilde-Edith Mennetrier dessine un Borachio qui a du peps, individu trouble et bouffon – musicien, chanteur et comédien. Soulaymane Rkiba en Claudio, amoureux de Héro, exprime fougue et passion. Mélissa Zehner est une Héro transgressive, forte d’une singularité bien frappée car elle interprète, en alternance antithétique, un rustre cocasse de banlieue « à la face de cul ». Paul Moulin jouant Benedict est une sorte de Matamore déluré, tandis qu’Aurélie Verillon en Béatrice est une forte tête acidulée et pleine d’allant.

Un moment récréatif, une comédie souriante et printanière mettant à mal les prétentions velléitaires des hommes à vouloir toujours conduire le monde, les affaires et les femmes.

Véronique Hotte

Présentation professionnelle du 5 mars au Théâtre de la Cité – CDN de Toulouse (Haute-Garonne). Tournée prévue à l’EMC à Saint-Michel-sur-Orge (Essonne); à La Piscine à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine); à la MC2 à Grenoble (Isère); à L’Equinoxe à Châteauroux (Indre); Les 3 T à Châtellerault (Vienne); à L’Agora, Scène Nationale de l’Essonne (Essonne); au Théâtre 71 à Malakoff (Hauts-de-Seine).

La très excellente et très pitoyable tragédie de Roméo et Juliette de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Paul Desveaux.

Crédit photo : Laurent Schneegans.

La très excellente et très pitoyable tragédie de Roméo et Juliette de William Shakespeare, traduction de Jean-Michel Déprats, mise en scène de Paul Desveaux.

Pour le metteur en scène Paul Desveaux, co-directeur avec Tatiana Breidi du Studio-Esca – Ecole supérieure de Comédiens par l’Alternance – d’Asnières-sur-Seine, la pièce de Roméo et Juliette créée ce début mars au Théâtre partenaire Montansier de Versailles, est une pièce sur l’élan d’une jeunesse qui se hisse au-dessus du conflit des générations. 

Le Prince de Vérone est une autorité morale qui rappelle aux ennemis en lice, Montaigu et  Capulet, qu’ils doivent cesser leur haine ancestrale; de même, dans la vie privée à laquelle le Prince ne fait pas allusion, les parents de Juliette devraient cesser de régenter la vie de leur fille. Le monde va vers un humanisme qui se méfie des certitudes, attentif aux doutes et aux instabilités d’un monde incertain que les guerres de religion attisent.

La pièce de Shakespeare renvoie sans cesse à deux clans opposés – le clan Capulet de Juliette et le clan Montaigu de Roméo. Or, la présence des citoyens sur la scène souligne que le conflit n’est pas seulement familial mais politique. Roméo est un héros romantique mélancolique, amoureux sans espoir de la belle Rosaline; à côté de lui, ses compagnons bruyants sont prêts à faire tourner leurs couteaux – Mercutio et Benvolio –  pour en découdre avec leurs adversaires traditionnels, tel le vindicatif Tybalt, un vrai Capulet.

D’obédience personnelle pacifiste, Roméo s’éprend de la vive Juliette dans la démesure d’une passion qui lui tiendra lieu de vie brève, comme à elle, et vécue dans la plénitude. 

L’évolution de Juliette est plus spectaculaire, soumise et obéissante d’abord, elle s’affirme subversive, en reconnaissant d’emblée l’amour éprouvé pour Roméo, mue par le désir de l’épouser. Elle refuse, en échange, haut et fort, le mariage que son père lui arrange avec Pâris, parent du Prince; déterminée à sauver sa passion, elle transcende les conflits et la mort. Tolérante comme Roméo, elle affirme, en femme libre, son désir à la face du monde.

Paul Desveaux s’est amusé à saisir de cette situation conflictuelle les scènes de rue turbulentes de West Side Story (1961) de Jerome Robbins, drame lyrique américain inspiré de Shakespeare, guerre de territoires et de pouvoir entre deux bandes rivales, socialement opposées. On pourrait évoquer aussi les faits divers de nos temps incertains, comme les affrontements meurtriers récents de bandes rivales urbaines de jeunes gens.                              

La mise en scène vivante de Paul Desveaux diffuse sur le plateau de théâtre une joie de vivre invincible, ce plaisir des jeunes gens entre eux qui goûtent l’instant présent, selon leur appartenance politique, tel clan ou tel autre, en signe de reconnaissance identitaire.

La chorégraphie de jean-Michel Hoolbecq est libre et rigoureuse, donnant de l’ampleur et du mouvement aux attroupements de jeunes gens déployés et mobiles qui s’affrontent; est  perçue aussi l’ambiance festive des bals et des réceptions depuis les palais de Vérone.

Sous les arrangements musicaux de Pierre-Antoine Lenfant – rythmes rock et contemporains ou variétés  mélos-, les garçons et les filles n’hésitent pas à dégainer leurs armes blanches, couteaux et dagues que chacun cèle personnellement dans sa botte.

Les compagnons de Roméo sont excellents, peps et humour, porteurs de cette langue shakespearienne traduite par jean-Michel Déprats, avec à-propos et distance rieuse.

Kim Verschueren est une Mercutio sûre d’elle, emblématique d’un bel esprit combattif. La comédienne fait duo avec Benvolio qu’incarne avec une grâce chorégraphiée le moqueur Anthony Martine. Pierre-Antoine Lenfant est l’ennemi Capulet, hargneux et velléitaire.

Pierre-Loup Mérieux, joue Pâris, le parent du Prince avec aménité et certaine élégance quoiqu’il soit l’ennemi de Roméo;  Ulysse Robin a toute l’urbanité du Prince de Vérone. 

Le sublime et le grotesque des esthétiques shakesperiennes tiennent bien leur partition.

Léna Bokobza-Brunet, quant à elle, joue Samson, le serviteur des Capulet avec bonhomie et sens du comique; de même, Léa Delmart est à la fois, Grégoire, autre serviteur fanfaron des Capulet, alors qu’elle est, par ailleurs, Balthazar, le serviteur fidèle de Roméo. Sur l’écran du lointain, on les voit filmés, conversant  sur la route de l’exil à Mantoue.

D’ailleurs, puisqu’il est question de scènes filmées, le public verra, en alternance avec les scènes de la représentation sur le plateau, les comédiens parlant librement, en solo, devant la caméra, de confinement coercitif et de couvre-feu trop long dont il faudra sortir.

Revenons à Shakespeare : Malou Vigier qui joue aussi Lady Montaigu, est une Nourrice ironique, clownesque, dansante, partagée entre le sérieux de la tragédie et le plaisir de l’instant sensuel de la comédie. Luca Bondioli est un Montaigu bon enfant et Fabrice Pierre en Capulet a la dimension machiste d’un père traditionnel, méprisant épouse et fille, quand il sort de ses gonds, soucieux de tranquillité. Lady Capulet, le verre à la main, ne se fait guère d’illusion, à travers le jeu désenchanté de Céline Bodis. Hervé Van der Meulen est un Frère Laurent humain et bienveillant qui fait plaisir à voir dans un monde aussi noir.

La scénographie de Paul Desveaux fait la part belle au volume de la scène qui laisse voir des structures métalliques étagées, avec leurs échelles, qui tiennent lieu d’appartement – la prison symbolique de Juliette chez les Capulet, parents qui l’empêchent de vivre. Sur le plateau de scène, s’animent la rue et les salles de réception des puissants, le cimetière silencieux et le tombeau des héros et des victimes afférentes, la chapelle de frère Laurent.

Et le couple du jour tient bien haut le flambeau sentimental et  poétique : Thomas Rio, pour Roméo, distille une verve sincère et une intensité juvénile rare, scandant sa partition verbale de grands vertiges lyriques; de même, Mathilde Cessinas pour Juliette, frêle héroïne mais solide, elle n’hésite pas à parler la langue âpre et hachée des banlieues, rythmant son phrasé de silences et d’arrêts, impulsant des sonorités graves dans sa mélodie intime – les jeunes d’hier parlent à ceux d’aujourd’hui, rebelles et déterminés. 

Véronique Hotte

Présentation du 2 mars au Théâtre Montansier 13, rue des Réservoirs 78000 – Versailles.

Hermann de Gilles Granouillet (édit. L’Avant-Scène Théâtre, 2013), mise en scène de François Rancillac.

Crédit photo : Christophe de Raynaud de Lage.

Hermann de Gilles Granouillet (édit. L’Avant-Scène Théâtre, 2013), mise en scène de François Rancillac.

Hermann est un conte, une enquête, un voyage scénique, du passé au présent et à l’avenir, un road-movie entre sud et nord hexagonal, via la Russie et la Pologne.

Dans le service de neurologie d’un hôpital du sud, est conduit par la police un jeune égaré qui ne se souvient que de quelques mots de russe et du prénom Olia. Hermann est un malade Alzheimer précoce que prend en charge la jeune neurologue Léa Paule .

L’épouse russe d’un de ses collègues, le cardiologue Daniel Streiberg, s’appelle Olia qui connaît Hermann. Vrai ou faux ? : « Mais comment dire non à la fenêtre qui s’est ouverte ? », dit Olia qui refuse de le voir, il est bien trop jeune. Ils s’enfuiront ensemble.

La neurologue se rend chez Daniel Streiberg dont l’épouse vient de le quitter : Lea et Daniel se lient. Celui-ci retrouve Olia délirante et internée à Bialystok sur la frontière russo-polonaise. Nulle trace de Boris Hermann, disparu. Olia et Boris, étudiants à Moscou, se sont aimés. Parti sur le front afghan, il en est revenu anéanti alors que l’URSS s’effondrait. Désespérant de l’état de son amant, Olia suit en France le cardiologue Daniel Streisberg.

Or, selon la perspective temporelle, Hermann ne peut être Boris qui devrait être plus âgé de vingt ans. Olia refuse d’entendre la réalité et passe désormais son temps à l’attendre, internée en France. Treize ans plus tard, Léa croit le retrouver fortuitement, porteur des mêmes obsessions – retrouver Olia. Il est pris en charge dans un hôpital du nord de la France où Léa vit désormais avec Daniel Streisberg dont elle a deux enfants…

Le récit oscille entre le fantastique et la réalité, entre le passé et le présent, d’autant que Léa Paule, neurologue radieuse, agent-clé de l’histoire, est en même temps la narratrice.

Le spectateur intrigué entre dans le conte et se laisse porter dans ce drôle de rêve éveillé.

Ecrivant sur la pièce que crée le metteur en scène François Rancillac, l’auteur Gilles Granouillet met en avant la question du temps passé, le surplomb des années qui accorde le sentiment d’un accomplissement chez la narratrice de cette étrange aventure humaine : « Léa… essaie de se souvenir, c’est la femme de quarante-deux ans qui fait remonter la jeune femme de 29 ans…, tentative fragile de reconstitution qui nous fait réécrire le roman de nos vies. Mais nos vies ont-elles été ce dont on veut bien se souvenir ? Le souvenir n’est-il pas le mensonge avec lequel on choisit inconsciemment de s’arranger ? »

Hermann est encore la sixième pièce de Gilles Granouillet que monte François Rancillac.

La maladie d’Alzheimer neuro-dégénérative est une atteinte cérébrale progressive avec, entre autres, une perte de la mémoire fragilisant le quotidien; le passé récent disparaît.

Selon la vision proustienne d’A la recherche du temps perdu, la vie donne à la mémoire involontaire l’occasion de s’éveiller à travers des détails, des impressions qui permettent de déplier le passé et de mettre en scène les sensations. Aussi Hermann, dans ses exercices de ré-appropriation de son passé, sous le regard de la neurologue Léa Paule, se souvient-il d’un petit chat noir qu’il tenait, enfant, dans ses bras, avant que l’animal ne se noie dans un bac rempli d’eau, sur le devant du jardin de la maison parentale russe.

Des murs de lattes verticales laissent passer les ombres derrière eux – les personnages scéniques – que les jeux de lumières assombrissent ou éclaircissent selon leur inclinaison. A l’avant-scène, un rideau de théâtre sombre, translucide en partie, qui reçoit des images documentaires vidéo et des diapositives, pour l’enquête et la reconstitution du passé.

Claudine Charreyre est une neurologue rigoureuse, touchée par ce jeune Hermann qu’elle a connu une première fois alors qu’il avait à peu près son âge, vive et sensible. Daniel Kenigsberg  joue le cardiologue Daniel Streiberg, bonhomme patient et philosophe. Lenka Luptakova incarne la mystérieuse Olia, figure mystérieuse qui circule entre deux mondes. Clément Proust invente le héros énigmatique à accent russe, l’éternel jeune homme.

Un joli spectacle de conte à la fois grave et lumineux, servi par un beau quatuor de comédiens, sur l’amour de la vie, celui du passé et de sa survivance dans la mémoire.

Véronique Hotte

Présentation professionnelle du 3 mars au Théâtre des 2 Rives à Charenton (94). Tournée prévue à L’Espace culturel Albert Camus du Chambon Feugerolles, en co-accueil avec La Comédie de Saint-Etienne – CDN (42); La Maison des Arts du Léman, Scène nationale de Thonon-Evian (74); Espace Saint-Exupéry de Franconville (95); Théâtre Victor Hugo de Bagneux (92); Théâtre de l’Onde à Vélizy-Villacoublay (78);

Tournée en 2021/2022, Scène nationale de Dieppe, Théâtre d’Aurillac, Théâtre de Roanne…