Les sœurs Brontë, Autolouange et autres poèmes, Anne Brontë, Charlotte Brontë, Emily Brontë, traduit de l’anglais par Robert Davreu et Pierre Leyris, Folio 2€.

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Les sœurs Brontë, Autolouange et autres poèmes, Anne Brontë, Charlotte Brontë, Emily Brontë, traduit de l’anglais par Robert Davreu et Pierre Leyris, Folio 2€ N°6743, 2€ /80p.

Les vingt poèmes ici réunis sont extraits d’un recueil publié à compte d’auteur en 1846 – alors vendu à deux exemplaires… – et signé des pseudonymes masculins Currer, Ellis et Acton Bell. Or, les trois sœurs mythiques de la littérature anglaise se cachent derrière ces noms, celles-ci rendant lisibles leurs propres écrits respectifs.

« Nul soleil autre que le tien jamais n’a brillé dans mon ciel, / Nulle étoile autre que la tienne jamais n’a resplendi pour moi ; / La seule joie qu’ait eue ma vie m’est venue de ta chère vie./ La seule joie qu’ait eue ma vie est ensevelie avec toi. » (Souvenance, Ellis /Emily  Brontë.)

Charlotte, Emily et Anne Brontë sont nées à Thornton, village du Yorkshire, en 1816, 1818 et 1820. Tôt orphelines de mère et ayant perdu leurs deux sœurs aînées frappées par la tuberculose en 1825, elles grandissent avec leur père pasteur, le révérend Brontë, homme de plume érudit, leur frère Patrick Branwell, né en 1817, et leur tante maternelle dans le presbytère de Haworth, attenant au cimetière du bourg.

Ne se mêlant guère aux affaires du village, la famille vit en huis clos, alternant lectures, marches dans les landes environnantes et composition par les quatre d’histoires romanesques et de petites fictions. Deux lieux imaginaires naissent : le royaume d’Angria de Charlotte et Patrick Branwell, l’île de Gondal d’Anne et Emily.

En 1831, Charlotte entre comme pensionnaire à l’école voisine de Roe Hend, où elle enseigne quelques années plus tard. Emily, élève aussi, vit difficilement l’éloignement de Haworth, elle cède sa place à Anne qui, malade, rentrera en 1837.

Quelques expériences d’enseignement, des postes de gouvernante, et deux demandes en mariage plus tard – adressées à Charlotte et refusées – , les trois sœurs souhaitent créer une école de jeunes filles, projet qui ne verra pas le jour.

En 1842, Charlotte et Emily quittent l’Angleterre pour la Belgique où elles peaufinent, à Bruxelles, leur connaissance de la langue française. Pendant l’été 1845, les quatre enfants se trouvent réunis au presbytère. Patrick Branwell souffre de dépression ; Charlotte, découvrant les poèmes écrits par Emily, projette de réunir en un volume unique leurs compositions poétiques respectives.

Paraît en 1846 un recueil commun, signé de noms d’emprunt masculins : Currer, Ellis et Acton Bell. Après cette publication à compte d’auteur, tandis que leur frère s’étiole, diluant son mal dans l’alcool et l’opium, l’écriture romanesque jaillit d’elles.

« Oui, tu es parti ! et jamais plus / Par ton sourire ensoleillé je ne serai égayée ; …  Pourtant, si je ne peux plus te regarder / Reste le réconfort de t’avoir vu ; / Et si ta vie éphémère a passé / Il est doux de savoir que tu as existé… » (Un souvenir, Acton /Anne Brontë.)

L’année 1847 est déterminante : Anne fait naître Agnes Grey, Charlotte Jane Eyre, et Emily Catherine Earnshaw. Cette profusion créatrice sera bientôt endeuillée : en 1848, Patrick Branwell meurt de la tuberculose peu avant Emily, qui s’éteint le 19 décembre de la même année, suivie d’Anne l’année suivante en 1949.

Charlotte continue à écrire et fait plusieurs séjours londoniens, sa plume est lue et reconnue ; en 1854, elle épouse le vicaire de son père Arthur Bell Nicholls. Attendant un enfant l’année suivante, elle tombe malade à son tour et meurt en 1855.

Deux romans signés de sa main paraissent de manière posthume : Le Professeur en 1857 et Emma, inachevé, en 1860.

Sœurs poétesses mythiques de la littérature anglaise, Emily, Charlotte et Anne sont respectivement les auteurs de trois grandes œuvres romanesques : Les Hauts de Hurlevent (1847), Jane Eyre (1847) et La Locataire de Wildfell Hall (1848).

Emouvants, ces vers le sont encore parce qu’ils suggèrent les proses romanesques à venir, faisant affleurer les landes frappées par le vent et les héroïnes tourmentées.

« La vie, crois-le, n’est pas un songe / Si sombre que le disent les sages ;/ Souvent une petite pluie du matin / Annonce une belle journée… »  (La Vie, Currer/ Charlotte Brontë.)

Véronique Hotte

Les Sœurs Brontë, Autolouange et autres poèmes, Anne Brontë, Charlotte Brontë, Emily Brontë, traduit de l’anglais par Robert Davreu et Pierre Leyris, Folio 2€ N°6743, 2€ /80p.

Francis Scott Fitzgerald, Le diamant gros comme le Ritz, traduit de l’américain par Véronique Béghain, Folio 2€ N°6744.

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Francis Scott Fitzgerald, Le diamant gros comme le Ritz, traduit de l’américain par Véronique Béghain, Edition Gallimard, Collection Folio 2€ N°6744.

La nouvelle Le diamant gros comme le Ritz -Folio 2€ N°6744- est extraite de Contes de l’âge du jazz – Folio N°5691de l’auteur américain Francis Scott Fitzgerald.

D’ascendance irlandaise, F. S. Fitzgerald est né le 24 septembre 1896 à Saint-Paul (Minnesota) dans le Middle West. D’origine modeste, il n’en fréquente pas moins la haute société de Saint-Paul, découvre les séductions vénéneuses du monde des fortunés et la cruauté des différences sociales – matériau de ses œuvres de fiction.

Admis en 1913 à Princeton, il y fait des études médiocres, regrettant de n’avoir pu intégrer ni l’équipe de football ni le corps expéditionnaire américain, la guerre en Europe ayant pris fin avant même qu’il ait eu la possibilité de s’embarquer.

La chance lui sourit pourtant avec son premier roman, L’Envers du paradis (1920) – un scandale puis un énorme succès. Fitzgerald devient le porte-parole de la génération nouvelle, de l’âge du jazz, des flappers, les danseuses de Charleston à la coupe garçonne – cheveux courts et genoux nus – qui frayèrent en ces années folles de la fin de la Première Guerre mondiale, en 1919, jusqu’au début de la crise économique et sociale provoquée par la crise boursière du krach de 1929.

Riche et célèbre – tel un rêve -, il peut épouser la fille qu’il convoite, la plus belle, Zelda Sayre. Or, la gloire de Fitzgerald ne dure que le temps des années Folles.

Après la crise économique de 1929-1930, son univers passe de mode – fêtes, alcool et voyages -, il travaille à Hollywood, oublié, et, depuis le début des années 1930, Zelda ne quitte guère les institutions psychiatriques. Fizgerald meurt d’une crise cardiaque le 21 décembre 1940, laissant un roman inachevé : Le dernier nabab.

Pièce maîtresse de l’œuvre fitzgeraldienne, Le diamant gros comme le Ritz déplie singulièrement l’un des grands thèmes de son auteur : le faste et ses fantômes, la séduction de l’argent, l’arrogance des puissants, et le mépris hautain envers l’Autre.

« John T. Unger venait d’une famille de Hades – une petite ville au bord du Mississipi – connue depuis plusieurs générations…  Le culte rendu à l’instruction reçue en Nouvelle-Angleterre, ce fléau qui sévit dans toutes les régions provinciales et les prive tous les ans de leurs jeunes gens les plus prometteurs, n’avait pas épargné ses parents. Rien ne pouvait les satisfaire sinon qu’il aille à St. Midas, près de Boston : Hades était trop petit pour accueillir les talents de leur fils chéri.

 Cependant, à Hades – comme vous le savez si vous y êtes déjà allés -, le nom des classes préparatoires et des universités les plus prestigieuses n’évoque pas grand-chose. Ses habitants sont depuis si longtemps coupés du monde que, même s’ils font mine d’être à la page pour ce qui touche à la mode vestimentaire, aux manières et à la littérature, ils dépendent très largement de la rumeur, si bien qu’une réception que l’on jugerait sophistiquée à Hades serait vraisemblablement saluée par une héritière des fortunes bovines de Chicago comme « peut-être un tantinet vulgaire ».

 … St. Midas est à une demi-heure de Boston en Rolls-Pierce… St. Midas est l’école préparatoire pour garçons la plus chère et la plus sélective au monde…

 Les deux premières années, John y passa agréablement le temps. Les élèves avaient tous des pères qui roulaient sur l’or et John était invité tous les étés dans des lieux de villégiature à la mode… Quand il leur disait d’où il était originaire, ils demandaient d’un ton jovial : « Fait plutôt chaud là-bas en bas, non ? » Humiliation.

Puis, un jour, il se lie d’amitié avec un jeune homme peu causant, Percy Washington. Celui-ci l’invite dans l’Ouest, un été, se vantant que son père était de loin le plus riche du monde, prétendant qu’il avait un diamant plus gros que l’hôtel Ritz-Carlton.

Et les voici tous deux, au bout d’un long périple en train, puis en boghei, au milieu des Rocheuses du Montana, sans que John ne puisse jamais en savoir le lieu précis.

Avant d’arriver dans un château de conte de fée avec père, mère et sœurs, les jeunes gens auront monté dans une immense automobile de taille et de splendeur inédites pour le jeune invité, accueillis par « Deux Noirs, vêtus de somptueuses livrées comme on en voit sur les photographies des cortèges royaux à Londres… ».

Le lendemain, le père Mr. Braddock Washington, une canne de bouleau gris à la main dont le pommeau est constitué d’une grosse opale, leur fait visiter les lieux.

Les esclaves noirs sont logés dans un cloître en marbre d’architecture gothique qui ceint le flanc de la montagne, des descendants du Nord amenés par le père du père.

Plus loin, une fosse où sont parqués une vingtaine d’aviateurs punis pour avoir repéré l’endroit non localisable sur les cartes de géographie, château sur un diamant.

Il ne faut pas prendre le risque de se voir confisquer les biens et les richesses par d’autres usurpateurs, et les amis des enfants invités sont éliminés avant leur départ.

Effroi, terreur, John, amoureux d’une des sœurs, s’applique à s’enfuir. Avant, lors de la découverte nocturne du château sur son roc en diamant par des forces aériennes, via un Italien enfui de la fosse et geôle, il assiste à une scène de folie paternelle prédatrice.

A Dieu, le père ne demande rien moins que de mettre à bas ces avions intrusifs pour qu’il récupère son bien. En échange, marchand vulgaire, il offre un énorme diamant :

« Braddock Washington cherchait à acheter Dieu ! »

Pour John qui parle à son amoureuse, il n’est pas si agréable d’être fou, comme le pense la jeune fille : « Quoiqu’il en soit, aimons-nous quelque temps, un an ou deux, vous et moi. C’est une forme d’ivresse divine à la portée de tous. Le monde entier est fait de diamants, de diamants et peut-être du misérable don de la désillusion … Il a beaucoup péché, celui qui a inventé la conscience. Perdons-la quelques heures. »

Nous n’en dirons pas plus de ce conte noir d’où le héros s’échappe heureusement, entre rêve et cauchemar, songe et veille, fiction et brutalité coupante de la réalité.

Véronique Hotte

Francis Scott Fitzgerald, Le diamant gros comme le Ritz, traduit de l’américain par Véronique Béghain, Edition Gallimard, Collection Folio 2€ N°6744.

Anonyme – Le Classique des poèmes / Shijing, traduit du chinois, présenté et annoté par Rémi Mathieu, Gallimard, Folio Bilingue N°221.

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Anonyme – Le Classique des poèmes / Shijing, traduit du chinois, présenté et annoté par Rémi Mathieu. Avec une introduction à la poésie chinoise, Gallimard, Folio Bilingue N°221, 160 p./ 6, 20 €

Les Classique désignent en Chine les ouvrages qui sont considérés comme des incontournables de la littérature, des œuvres permanentes que tout lettré connaît.

A l’origine, il existait cinq classiques : Yijing (Le Classique des Changements), Shijing (Le Classique des poèmes), Shujing (Le Classique des Documents), Lijing (Le Classique des Rites) et Yuejing (Le Classique des Musiques).

Le Shijing est le plus ancien recueil de poésie chinoise, datant de l’Antiquité.

Ces textes compilés par Confucius forment un ensemble disparate de chants amoureux et de chants officiels, témoignage de la vie et de la pensée d’une époque.

Pour Rémi Mathieu, le traducteur et auteur de la préface, la poésie chinoise de formation intellectuelle classique est un beau chemin pour s’incorporer le monde et briser la distance ritualisée que les Chinois ont toujours instaurée entre les hommes.

Dans une société hiérarchisée, la poésie a sa place en chaque couche sociale. Chez le paysan, elle rythme les fêtes et les travaux ; chez le lettré, elle perpétue l’amour des Anciens et encourage la création ; chez le souverain ou le dirigeant politique, elle marque son humanité et sa majesté, puisqu’il compose et calligraphie ses œuvres.

Dénonçant le chaos social comme le désordre intérieur des êtres, la poésie aspire à transcender et à dépasser les classes et les époques pour une harmonie globale.

« Le champ poétique est un vaste espace de liberté dans une société qui n’en connaît guère, un domaine où règne le lâcher-prise dans un cadre socio-politique qui le pratique fort peu. En Chine, sans doute plus qu’ailleurs, la poésie est le mode d’expression privilégié, perpétuellement vivant, d’un monde de tensions qui voit en elle le lieu unique de formulation d’un idéal de civilisation harmonieuse. »

Le « Classique des poèmes »

 Les poésies du Classique des Poèmes (Shijing) qui remontent au – X è siècle et, pour les moins anciennes, aux – VI è et – V è siècles, auraient été compilées sous la responsabilité de Confucius dans le but volontaire d’éducation morale et artistique.

Est offerte la première section de l’œuvre, Guofeng ou Chants des principautés – un sixième du recueil-, le cœur du Shijing qui porte largement sur les chants amoureux.

Le sujet – homme ou femme, individu ou groupe – se lamente d’une absence de l’aimé, s’enthousiasme de sa venue, l’accable de reproches pour son indifférence…

La langue classique ne distingue pas le sexe du locuteur : l’identification en genre et en nombre est aléatoire, l’identité genrée des personnages est approximative.

Ces chants ont une origine populaire – paysanne pour la plupart -, même s’ils ont été mis en forme par les aèdes des cours princières et royales. Une langue non familière aux lettrés des siècles suivants ni même aux savants contemporains : ces chants relèvent d’une extraordinaire pluralité ethnique, linguistique, culturelle et religieuse.

Dans ces traductions, une place majeure est apportée aux rythmes et aux sons.

Le rythme chinois dominant est un vers quadrisyllabique, parfois irrégulier, et rimé.

Les nombreuses onomatopées, intraduisibles, évoquent la vie rurale, les cris des bêtes, les bruits des éléments de la nature – vents, cours d’eau, pluies, orages…

Cette œuvre fondatrice et incontournable de la littérature chinoise est un recueil particulièrement vivant, évocateur des mouvements du cœur et de la nature qui bat.

« Vent humide, pluie glacée…/ Déjà le coq a claironné. / Quand je verrai mon bien-aimé, / Ne serai-je pas apaisée ?… » (extrait du poème Le vent, La pluie)

Véronique Hotte

Anonyme – Le Classique des poèmes / Shijing, traduit du chinois, présenté et annoté par Rémi Mathieu. Avec une introduction à la poésie chinoise, Gallimard, Folio Bilingue N°221, 160 p / 6,20 €.

 

Henry James – La Princesse Casamassima, édition d’Annick Duperray, traduction de René Daillie, revue par Annick Duperray, éditions Gallimard, collection Folio Classique, N° 6748.

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Henry James – La Princesse Casamassima, édition d’Annick Duperray, traduction de René Daillie, revue par Annick Duperray, éditions Gallimard, collection Folio Classique, N° 6748, p. / 11, 40 €.

Londres, années 1870-1880. Hyacinth Robinson, jeune typographe engagé dans les milieux anarchistes, rencontre un soir au théâtre la belle princesse Casamassima, une aristocrate qui s’efforce de tourner le dos à son milieu d’origine, vit séparée de son mari et fréquente désormais les radicaux. Il en tombe amoureux, malgré son engagement envers son amie d’enfance. Au même moment, il se trouve impliqué dans un complot terroriste. Séduit par la découverte d’un univers où richesse, art et beauté semblent se conjuguer, va-t-il se consacrer à son amour pour la princesse ?

Ou va-t-il se résoudre à commettre l’assassinat politique auquel il s’est engagé ?

La préface de l’éditrice du Folio Classique, Annick Duperray.

La préface d’Annick Duperray est plutôt éloquente qui, dans la distance, examine le projet de Henry James, avant qu’on ne lise celle de l’auteur de l’Edition de New-York.

Henry James (1843-1916) s’installa à Londres en 1876 et y mourut. La Princesse Casamassima relève d’une époque particulière de l’écriture romanesque de James, la décennie des années 1880, correspondant à un regain d’intérêt, de la part de l’écrivain américain, pour le groupe parisien du Cénacle, fréquenté avec assiduité en 1876, lorsqu’il avait élu domicile à Paris avant de s’établir définitivement à Londres.

En vérité, James avait été déçu par la vie parisienne, et rebuté par les aspects les plus crus du réalisme français, tout autant que par la relative indifférence de ses amis du Cénacle vis-à-vis de ses propres créations. Or, lorsqu’il reprend contact avec eux, en 1884, lors d’un séjour à Paris, l’écrivain a évolué, éprouvant un regain d’intérêt pour Zola, Maupassant et Flaubert, en dépit de la « crudité » de leur style.

Il admet que la génération naturaliste française innove dans la voie de l’imagination via un traitement littéraire de la misère, jamais vu ni Angleterre ni aux Etats-Unis.

Les Français, pense-t-il, savent préserver « l’idée », au milieu des désastres, quand les Anglo-Saxons traitent de la vulgarité commune en restant strictement vulgaires.

Le traitement littéraire est un jeu de distanciation et de sublimation, selon lequel éthique et esthétique se conjuguent, se fondant sur ce concept de « l’énergie intérieure » de l’artiste. L’auteur fait allusion dans sa propre préface à sa posture de « rôdeur pédestre » qui  prend des notes et dont l’imagination active transforme les rues londoniennes en « scène humaine » :

« L’explication la plus simple que je puisse donner de l’origine de La Princesse Casamassima, c’est, je crois, que ce roman procède en droite ligne de mon habitude, durant la première année d’un long séjour à Londres, de parcourir les rues et de l’intérêt que j’y prenais. »

Prendre des notes, c’est « regarder, réfléchir, sentir, reconnaître » des impressions au service d’une quête de sens, au-delà du piège des préjugés et des apparences, et de ce que la société essayait de ne pas voir, « ce qui se tramait d’une façon irréconciliable et subversive, sous la vaste surface de la suffisance bourgeoise ».

Henry James délaissa ainsi les thèmes internationaux et les subtilités de la vie intérieure pour « couvrir » Boston avec Les Bostoniennes (1886) et Londres, avec La Princesse Casamassima (1884), à la manière dont Zola avait « couvert » Paris.

Dans ces deux romans, la même spécificité d’un caractère politique et subversif et une critique acerbe de l’aristocratie américaine et britannique : les deux œuvres se focalisant sur des milieux politiques – chose rarissime dans l’œuvre de James.

La Princesse Casamassima dérange les canons de l’écriture jamesienne, par le regard porté sur les classes déshéritées et la violence latente de son sujet – radicalisme idéologique, projet terroriste d’assassinat -, sans oublier la lente démarche suicidaire du protagoniste et la brutalité de son passage à l’acte.

Par-delà une vie formelle bien réglée en apparence, le roman témoigne des bas-fonds sinistres, soulevés par leurs souffrances et et leur haine. James s’appuie sur le contexte historique – un univers urbain clandestin relié à l’évolution de l’anarchisme à Londres de 1880 à 1914, après le retour en France de la majorité des communards exilés.

« Si les organisations ouvrières britanniques restèrent le plus souvent à l’écart des cercles de réfugiés politiques, le retour des difficultés économiques à la fin des années 1870 suscita un regain d’intérêt pour les groupes minoritaires inspirés par des théoriciens comme Pierre Kropotkine, réfugié à Londres en 1881, lors d’un congrès international, en faveur de l’action violente, de la « propagande par le fait ».

 Pendant la période où est censée se dérouler l’action du roman, le militantisme et la violence deviennent partie intégrante de la rhétorique anarchiste et contribuent à créer l’atmosphère trouble et diffuse de James, associée à une menace terroriste.

Ces groupes demeurèrent minoritaires en Grande-Bretagne et la violence ne s’imposa pas là-bas comme elle le fit en France, à partir de 1886, avec la vague d’attentats meurtriers qui culmina en juin 1894, à l’assassinat à Lyon du président Sadi Carnot. L’adhésion idéologique à Londres était peu existante pour Kropotkine : les différents groupes anarchistes étaient composés de quelques communards qui avaient préféré rester en Angleterre malgré les amnisties de 1879 et 1880.

Henry James, apprend-on, a eu dès son enfance l’occasion de côtoyer les radicaux puisque son père était disciple de Fourier et que les enfants James avaient fréquenté à Paris, en 1856, une école expérimentale fouriériste. Quant à Henry, il s’est intéressé très tôt aux premiers balbutiements de la lutte des classes, conseillant ses amis, dès 1879, de lire Zola et Jules Vallès. Il a rencontré plusieurs nihilistes émigrés dans l’entourage de son ami Tourgueniev – qui lui-même connaissait Kropotkine.

Le roman témoigne de l’intuition de la spécificité de l’univers clandestin et souterrain des organisations anarchistes et de leur capacité à capter le malaise existentiel des classes déshéritées – celui que la suffisance bourgeoise persistait à ne pas voir.

S’impose ainsi une prescience de la dynamique du pouvoir, de la relation entre l’idéalisme et la manipulation des êtres. Paul Muniment, dans le roman, est un opportuniste ambitieux, sectaire et carriériste, indifférent à ses compagnons de route.

Le lecteur contemporain, désillusionné après avoir éprouvé l’évolution du monde dès les années soixante et partagé le discrédit croissant jeté sur les actions révolutionnaires et leur violence stérile, est préparé à concevoir le désarroi existentiel du roman, le dilemme du héros, conspirateur déçu et repentant (Edwin Yoder).

La Princesse Casamassima serait un roman de notre modernité, analysant les motivations de l’engagement politique, réflexion « trans » ou plutôt « post-politique ».

Quant à la Princesse – la belle Christina Light issue d’un roman précédent, Roderick Hudson (1874) -, en tant qu’épouse du Prince Casamassima, appartient à deux mondes, celui de la haute société et celui de l’anarchisme dit révolutionnaire.

Mais son engagement paraît peu crédible et relève dune forme de bien-pensance qui évoque le « radicalisme chic » qui se développe dans les années soixante-dix.

C’est donc à cet intermédiaire peu fiable que l’auteur confiera le rôle d’établir pour Hyacinth une « liaison » avec le « monde paisible et civilisé », et lui fera découvrir, dans le luxe spectaculaire des demeures aristocratiques chargées de livres et de tableaux, « le rayonnement plus chaud des choses qu’il doit contribuer à saper ».

La Princesse déménage dans les quartiers populaires de Paddington, et abandonne peu à peu son « protégé », lui préférant l’activiste Paul Muniment, viril et dominateur.

Or, le roman n’est pas que politique mais développe également les thèmes jamesiens favoris, le lien entre l’art et la vie, ou plus encore, la primauté de l’expérience artistique : « C’est l’art qui fait la vie, fait l’essentiel. »

Les périples européens de Hyacinth et de ses promenades urbaines se transforment en itinéraires artistiques et existentiels. A Paris, il est « pris d’ivresse » au contact de l’extrême vitalité de « l’essaim humain », de son énergie, de son esprit de création. Cette ville « s’exprime elle-même » et « avec énormément de style », alors que Londres demeure « vague et brouillée, inarticulée, sombre et sans relief ». A l’esprit de destruction révolutionnaire, a succédé à Paris « l’énergie d’un esprit de création ».

Ayant pris engagement – accomplir une mission périlleuse et mortelle au nom de la cause révolutionnaire -, le héros prend conscience de la valeur de sa vie et de « tout ce qui peut vous attacher au monde » – qu’il s’agisse « des charmes du voyage », de la fascination exercée par les grandes villes ou « de la douceur de ne pas mourir ».

A Venise, il adresse à la Princesse une lettre dans laquelle il devient, par la maturité et la maîtrise de son propos, l’authentique porte-parole de son auteur et tourne en dérision le matérialisme borné, horrible par cette jalousie odieuse qui fonde l’idée de redistribution. Hyacinth est tombé dans le piège de l’amitié, manipulé par Muniment.

Or, cette sombre histoire de trahison se conjugue tant sur le mode comique que sur le mode tragique, le roman relevant de l’imagination mélodramatique caractéristique du XIX è siècle des écrivains dits réalistes, comme Balzac ou Dickens.

Des personnages secondaires, haut en couleurs, sont plus sceptiques, quant aux lendemains enchanteurs de l’action révolutionnaire. A l’autre extrémité, se distingue une panoplie de « sots », militants bornés, piètres représentants de l’engagement politique. La conscience du protagoniste passe par cette étape obligée du croisement de la bêtise, la démasquant sur son cheminement vers la clairvoyance.

Peter Brooks traite à ce propos de la « modernité du mélodrame » dans une société en voie de démocratisation : « Je continue à croire que le triomphe du mélodrame n’est pas sans rapport avec la perception d’une désacralisation du monde, d’un reflux de l’histoire sacrée comme explication de la vie et de la nature humaine. »

Une désacralisation qui met en jeu la figure du père, père indigne et absent, emblématique de la dégradation des valeurs, et symboliquement représenté par l’aristocrate que Hyacinth a pour mission d’assassiner. Sa mère elle-même a attenté à la vie du supposé père naturel de son enfant : Hyacinth n’a pas répété ce geste.

Par sa démarche suicidaire, le héros accède au libre-arbitre, incarnant la résistance à la fatalité de son environnement et de sa naissance. Dans sa préface à un volume ultérieur de l’Edition de New-York, l’auteur précise que son héros est doté d’une conscience aiguë qui confère de l’intensité à son aventure ; sa perspicacité est telle que ses jugements sur le monde qui l’entoure sont des révélations. Mais sa clairvoyance est plus destructrice que libératoire, tant l’entrave sociale est forte.

Une fois son approche expérimentale fixée, James fait de son personnage un anti-héros dont le suicide serait l’étape ultime d’une démission, d’une capitulation. Un suicide de littérature naturaliste où la mort volontaire est une énigme, un indécidable.

Or, en choisissant de se donner la mort, Hyacinth parvient à détourner la fatalité d’un geste meurtrier : cette « résurgence d’héroïsme », cette accession tardive et douloureuse au libre arbitre, permet de rétablir la cohérence et le lien entre les deux visages de l’un des personnages les plus attachants de l’œuvre de James.

La préface de Henry James, l’auteur de La Princesse Casamassima.

 « Durant la première année d’un séjour à Londres… », raconte Henry James, qui finalement s’installa à Londres en 1876 et y mourut en 1916, « je marchais énormément – tant pour faire de l’exercice que par plaisir et pour m’instruire, et par-dessus tout, je rentrais toujours chez moi à pied à la fin de la soirée lorsque celle-ci, comme il arrive plus souvent que pas du tout, s’était passée ailleurs ; et comme ce faisant je recevais force impressions, celles-ci agissaient en moi et cherchaient une issue, ce qui au bout d’un certain temps, donna naissance au livre. »

Yacinth, le personnage de La Princesse Casamassima, est comme Henry James, un observateur ardent de Londres, un promeneur ouvert aux surprises et aspirations, mais chez le premier, plus de souffrances et de déceptions amères imprévisibles.

Henry James estime que le protagoniste du roman est doté d’une conscience aiguë, à la façon de Hamlet ou de Lear – héros shakespeariens -, « c’est ce qui donne son intensité absolue à leur aventure ». Et Hamlet et Lear, au milieu de leurs complications, sont entourés d’imbéciles et d’aveugles qui servent leur destinée.

De même, Yacinth, assailli de toutes parts et sensible à tout, s’aventure, tel Hamlet, à faire, à rêver, à risquer, à tenter : il incarne notre propre conscience attentive, observant avec concentration la vie qui l’entoure et dont il participe. Il importe pour sa propre vie de savoir ce qu’il fait vraiment des choses à travers cette passion de vouloir comprendre, ce qui le rend précieux à notre curiosité et à notre sympathie.

L’auteur se compare au peintre dont l’affaire n’est pas le champ immédiat, mais le champ réfléchi de l’existence ; le domaine, non de l’application, mais de l’appréciation, vérité qui donne une tout autre allure à notre mesure de l’effet produit.

Pour lui, ce qu’un homme pense et sent constitue l’histoire et le caractère de ce qu’il fait, son intensité : « Sans l’intensité, où est la vie, et sans la vie, qu’y a-t-il de présentable ? » De plus, nulle histoire n’est « possible » sans ses sots – comme l’ont senti la plupart des grands peintres de la vie – Shakespeare, Cervantès et Balzac, Fielding, Scott, Thackeray, Dickens, George Meredith, George Eliot, Jane Austen…

Les notes de l’auteur relèvent de la conscience manifeste et secrète de son héros – impressions accumulées, perceptions éveillées d’une imagination active, visuelle et constructive de Londres : « Parcourir la grande ville et de cette façon la pénétrer, en imagination, en autant d’endroits que possible – c’était cela être informé… »

Ce à quoi travaille le romancier révèle, autant qu’il est possible, ce que la société ne sait pas, mais ne fait que soupçonner et essayer de ne pas voir : ce qui se trame – irréconciliable et subversif -, sous la vaste surface de la suffisance bourgeoise.

Et Yacinth, c’est James, jailli tout vif du trottoir de Londres : « Je n’avais qu’à l’imaginer en train d’observer le même spectacle public… » Un roman passionnant.

Véronique Hotte

Henry James – La Princesse Casamassima, édition d’Annick Duperray, traduction de René Daillie, revue par Annick Duperray, éditions Gallimard, collection Folio Classique, N° 6748 p. / 11, 40 €.