Je suis encore en vie, un spectacle muet de Jacques Allaire, librement inspiré de la vie de Nadia Anjuman poétesse afghane battue à mort par son mari, et de Syngué Sabour de Atiq Rahimi (Prix Goncourt).

Je suis encore en vie, un spectacle muet de Jacques Allaire. Très librement inspiré de la vie de Nadia Anjuman poétesse afghane battue à mort par son mari et de Syngué Sabour de Atiq Rahimi (prix Goncourt)

Le spectacle de Jacques Allaire, Je suis encore en vie, compose un diptyque sur l’aliénation avec Les Damnés de la terre d’après l’œuvre de Frantz Fanon, création qu’on a pu voir en novembre 2013 au Tarmac.

Aujourd’hui, Je suis encore en vie s’attache particulièrement aux destins et exils des femmes fuyant les oppressions : guerres, régimes politiques, religions ou familles.

À l’origine du spectacle, s’imposent divers écrits féminins sur les maltraitances ou répudiations physiques ou symboliques subies – la Vietnamienne Duong Thu Huong, la Rwandaise Esther Mujawayo, la Bangladaise Talima Nasreen, la Franco-Algérienne Souâd Belhaddad. Mais l’inspiration vient d’abord du roman d’un écrivain franco-afghan, Atiq Rahimi, Singué sabour (Pierre de patience).

Ce Prix Goncourt 2008 est écrit par un homme à la mémoire de Nadia Anjuman, poétesse afghane sauvagement assassinée par son mari.

Or, la mise en scène de Jacques Allaire s’installe sur la scène comme la métaphore théâtrale de la « pierre de patience », la signification en perse de Singué sabour, cette pierre magique que l’on pose devant soi pour déverser sur elle ses malheurs et ses misères, tout ce qu’on n’ose pas révéler aux autres.

Comme une éponge, la pierre absorbe les confidences amères jusqu’à ce qu’elle éclate dans la délivrance.

Sur le plateau scénique, une femme d’un pays de religion musulmane – interprétée par la comédienne tunisienne Anissa Daoud, robe longue écarlate et voile noir en attente de prière sur les épaules, veille son mari, joué par Jacques Allaire, étendu sur sa couche et sous assistance respiratoire.

Aux musiques lancinantes et brumeuses un peu systématiques dans leurs montées ou descentes pathétiques, s’ajoutent des pleurs de bébé, des grondements de guerre et des bruits secs de déflagrations qui dessinent un univers sonore de mal-être, une ambiance d’effroi.

La femme est désespérément seule, dans une position de prière, le tasbih égrené à la main, assise près du corps de son homme gisant sur son lit de douleurs. Elle ne semble guère davantage heureuse quand elle se penche sur le berceau de son enfant. Une silhouette de théâtre d’ombres, telle l’héroïne de Persépolis, le film inspiré de la b.d. autobiographique de la Franco-Iranienne Marjane Satrapi.

À quoi pense cette femme si connotée sociologiquement par sa confession ?

Les spectateurs devinent par empathie ses incertitudes et son sentiment d’abandon. Parfois, tombe du ciel, comme par magie, un livre, des confidences littéraires ou de la poésie, qu’elle lit avec un plaisir manifeste, une occasion pour elle d’ouvrir les ailes d’un imaginaire bridé. L’épouse a au préalable recouvert le visage de son mari pour qu’il ne sache rien des transgressions cachées ni des interdits bafoués.

Et  pour illustration d’une citation d’Artaud en exergue du roman Singué sabour : « Du corps par le corps avec le corps depuis le corps et jusqu’au corps », la représentation bascule soudainement de la passivité consentie de la femme à une révolte absolue, activement physique. 

Pour plus d’aisance dans les mouvements, la femme se dévêt et s’approprie le corps inerte de son mari, le déplaçant laborieusement et le poussant de ses jambes et de ses pieds, le renversant sur le sol, l’éloignant ou bien le rapprochant à sa guise. 

Dans une violence déterminée et contrôlée – un solo chorégraphié -, la femme fait face à la difficulté de faire revivre ou mourir son compagnon. Enfin, elle redépose sur sa couche le corps inconscient.

Puis les événements basculent, et l’homme réveillé reprend les rênes ostensibles du foyer, prières et lectures du Coran, dont le livre oscille sur une cordelette, à la place même du livre intime de sa femme. Pour elle, plus aucune liberté, mais les coups et une mort assurée sans la moindre grâce. Tout est dit tragiquement sans mot.

Véronique Hotte 

Mercredi 26 mai (générale) à 18h, jeudi 27 à 19h, vendredi 28 à 19h, samedi 29 à 18h, dimanche 30 à 16h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val de Marne, Manufacture des Œillets 1 place Pierre Gosnat 94200 – Ivry-sur-Seine. Tél : 01 43 90 11 11.

Crédit photo : Baptiste Muzard.

Entretien avec Laëtitia Guédon, conceptrice et metteuse en scène de Penthésilé.e.s Amazonomachie, un texte de Marie Dilasser 75 ème édition du Festival d’Avignon.

Laëtitia Guédon est nommée en 2016 à la direction des Plateaux Sauvages – Fabrique artistique de la Ville de Paris – dans le XIX è arrondissement, où elle accompagne des artistes professionnels dans le développement de leur projet. Au carrefour de la création professionnelle et de la transmission artistique, ce lieu actif est une pépinière de talents ouverte à tous les publics. Engagée dans la transmission artistique et la pédagogie, l’artiste a développé de nombreux projets ambitieux de territoires, en partenariat avec la Comédie de Caen – CDN de Normandie, le Théâtre de la Commune – CDN d’Aubervilliers et la Manufacture des Œillets – CDN d’Ivry-sur-Seine.

Laëtitia Guédon conçoit et met en scène des spectacles où se mêlent délibérément tous les arts – théâtre, danse et musique live -, attentive aux écritures contemporaines, associant à ses spectacles les auteurs vivants, tels Koffi Kwahulé, Kevin Keiss et aujourd’hui Marie Dilasser.

En 2020 pour la 74 è édition du Festival d’Avignon qui n’a pas eu lieu, la metteuse en scène devait créer Penthésilé.e.s/Amazonomachie dont l’écriture était confiée à Marie Dilasser. Or, bonheur : la création est honorée en 2021 du 6 au 13 juillet à la Chartreuse – CNES de Villeneuve Lez Avignon, puisque l’évolution positive de la crise sanitaire permet la 75 è édition du Festival d’Avignon.

Le spectacle est polymorphe – écriture, partition sonore, musicale et chorégraphique -, à partir d’un mythe très ancien qui n’en révèle pas moins l’actualité brûlante d’un monde en évolution où les femmes tentent de prendre une place nouvelle.

Rencontre

Comment s’annonce aujourd’hui cette création reportée de Penhésilé.e.s Amazonomachie ?

Laëtitia Guédon : L’équipe et moi-même sommes ravies de pouvoir mener à bien le projet. Nous avons eu deux semaines de répétitions cet automne, puis deux autres semaines cet hiver, et nous reprendrons quatre semaines de répétitions en juin, avant de partir pour Avignon. Soutenus par le Festival d’Avignon, nous avons eu le privilège de pouvoir accomplir nos engagements, même s’il a fallu, comme nombre de compagnies plus ou moins chanceuses, faire preuve de patience.

Comment en êtes-vous venue à circonscrire la figure de la Reine des Amazones ?

L.G. : A l’origine, l’envie de travailler sur la figure mythologique de Penthésilée est inspirée de la pièce magnifique de Kleist que j’ai lue, jeune. Avec le temps, les mises en scène que j’ai réalisées ont défini une esthétique choisie – des créations privilégiant les auteurs vivants -, et je me suis dit que l’écriture lyrique de Marie Dilasser retrouverait ce « poumon » de la tragédie, jouant en même temps de la réalité politique et corrosive du mythe et d’un humour dont ne manque pas l’auteure. 

Quel est ce titre à écriture inclusive de Penhésilé.e.s Amazonomachie ?

L.G. : En se penchant sur le mythe de l’amazone, alors qu’il ne reste que peu de traces de la figure antique, on s’est éloignées de l’héroïne de la pièce de Kleist pour offrir un autre regard, soit trois figures de Penthésilée – deux figures féminines et une masculine – qui « constellent » le personnage. Ainsi, les marques de l’écriture inclusive du titre de la pièce notent moins l’affirmation du féminin que celle de l’altéralité, de la pluralité, de la diversité. Est à l’honneur finalement la mise en valeur du savoir-faire des amazones, inspiré des traces de la mythologie et de l’archéologie, de la pièce de Kleist, de l’inspiration également de Monique Wittig dans l’écriture de Marie Dilasser.

Que ressort-il de l’analyse de cette image de Penhésilé.e.s Amazonomachie ?

L.G. : La figure de Penthésilée dessine le lien entretenu des femmes avec le pouvoir d’un côté, et avec la puissance, de l’autre. Les deux notions sont différentes, la femme étant assignée à un rôle et à un destin par le biais du pouvoir, alors que la puissance lui proposerait une identité ouverte et plurielle, à partir de laquelle elle peut se choisir une destinée. Le spectacle est articulé sur deux volets dont le premier recouvre le pouvoir issu du mythe ancien de Penthésilée et le second, celui d’un temps plus neuf ou nouveau qui pose la question de la puissance et du « nous » – la possibilité de la réconciliation entre le féminin et le masculin.

Comment seront configurées les trois instances que vous mettez en avant .

L.G. : Je procède un peu de la même façon que pour le spectacle que m’a inspiré le peintre Jean-Michel Basquiat en 2017, SAMO A tribute to Basquiat dont l’écriture avait été confiée à Koffi Kwahulé : en privilégiant une forme triangulaire des consciences, selon une volonté d’être davantage oblique que frontale. Dans le traitement du mythe de Penthésilée, trois figures sont convoquées. La première, plus ancienne et primitive est incarnée par la Franco-québécoise Marie-Pascale Dubé, dont la voix très grave remonte à ses origines inuit, initiée à leur chant de gorge. Elle recèle un vrai langage issu de lointaines origines, ralliant la parole des amazones, un peuple de violences, de cris et de sang. Le souvenir de Cassandre a inspiré ce personnage primitif, quand Euripide notamment écrit qu’« un Dieu danse en elle » : la danse prend le relais des mots.

La deuxième figure est interprétée par Lorry Hardel, comédienne qui conjugue talent et jeunesse. N’oublions pas que ces héros de la Guerre de Troie, Ulysse, Achille, n’ont que vingt ans, la « vielle Hécube » elle-même n’étant peut-être que quarantenaire. Cette deuxième figure représente une très jeune guerrière dans l’oratorio de Marie Dilasser. 

Et quelle est la troisième figure davantage paradoxale ?

L. G. : Elle est portée par le danseur admirable Seydou Boro, interprète, dès 1993, de nombreuses créations de Mathilde Monnier. Seydou Boro joue, dans la première partie, le rôle d’Achille, s’opposant à Penthésilée à travers une manière de dualité hybride, de dialogue entre deux mondes – une confrontation voulue et rêvée entre deux égo ou deux égalités, ce qui oblige à éviter le prétendu romantisme de leur rencontre. Deux égalités qui se rencontrent et se reconnaissent, Achille pousse Penthésilée à se révéler, tandis qu’il se révèle lui-même, à cette occasion. Plus âgé que Lorry Hardel, il représente la figure du vieux guerrier abîmé par la violence des hommes.

Cette figure symbolique se transforme pourtant dans le second volet du spectacle.

L.G. : Le rôle de Seydou Boro – incarnation d’une figure masculine – se métamorphose dans la deuxième partie, au carrefour de l’homme, de l’animal et de la femme. La figure du cheval s’impose dans l’évocation des amazones, et l’interprète joue de cette physicalité animale en mouvement. Soit une évocation du carrefour de mondes autres à travers lequel se croisent les questions de pouvoir, de puissance et, en creux, de la mort, non plus négation mais séparation.

Quels sont les tableaux de ce spectacle à la fois onirique et charnel ?

L.G. : Le spectacle s’ouvre sur un prologue – situation de départ – qui serait le dernier affrontement sur le champ de bataille : Penthésilée meurt. La chute de l’héroïne est-elle due aux coups d’Achille ou à son suicide, le débat est ouvert. Or, l’enjeu de la femme de pouvoir est posé. Comment, plus près de nous, font les Margaret Thatcher ou les Angela Merkel pour « tenir » dans un monde masculin ? La première partie est un « entre-deux-mondes » qui serait pour certains, le Purgatoire, pour d’autres, le Styx, les Enfers. Un endroit situé entre la vie et la mort où Penthésilée, défunte, n’en s’exprime pas moins et se révèle, livrant sa version des faits. Les lieux mettent à nu ce qui est de l’ordre du voilé, du secret et de la magie, du féminin – une grotte, un sanctuaire, un hammam. Dans la deuxième partie, Penthésilée quitte ce monde – une figure d’élévation -, accédant à une autre niveau de conscience pour les générations futures, livrant un legs, un héritage de pensées. 

Une formation lyrique apparaît également sur le plateau.

L. G. : Un quatuor de jeunes filles – Sonia Bonny, Juliette Boudet, Lucile Pouthier et Mathilde de Carné – qui représentent les amazones d’ici et maintenant, soit l’accompagnement de l’oratorio-manifeste de Marie Dilasser. Et trois artistes singuliers assurent le son et la musique de l’ensemble : le créateur sonore Jérôme Castel – accords métalliques et électroniques- , le chef de choeur Nikola Takov, et Grégoire Touvet pour les arrangements et la prise en charge des quatre jeunes chanteuses lyriques dans un répertoire baroque, classique ou contemporain, de Mozart, Haendel à Cristobal de Morales… Chants de deuil issus du répertoire sacré araméen ou Kaddish, prières pour la vie et la mort, chants masculins d’élévation, réadaptés et repris par un quatuor féminin.

Comment évoqueriez -vous encore ce spectacle sur la Reine des Amazones ? 

L.G. : L’aventure d’une porosité entre l’ancien et le moderne, la tradition et la quête d’une énergie contemporaine à travers les voix, les sons, les chants – un autre versant de l’écriture de la pièce. Penthésilé.e.s Amazonomachie est un oratorio, un spectacle indéfini, au carrefour du théâtre, de la danse, de la musique, de l’opéra, du chant et de la vidéo. Non pas un spectacle sur le féminisme, mais sur les femmes, une réflexion encore sur le pouvoir et la puissance et sur les chaînes dont on serait prêtes à se libérer – la conscience d’un lâcher-prise – pour être au plus près de soi-même.

Propos recueillis par Véronique Hotte

Penthésilé.e.s Amazonomachie, texte de Marie Dilasser, mise en scène de Laëtitia Guédon 75 ème édition du Festival d’Avignon. Les 6 7 8 | 10 11 12 13 juillet 2021, à 16H à la Chartreuse-CNES de Villeneuve Lez Avignon.

La Loi de la gravité, texte d’Olivier Sylvestre (Editons Hamac, Québec), mise en scène de Cécile Backès, dès 11 ans.

Crédit photo : Simon Gosselin.

La Loi de la gravité, texte d’Olivier Sylvestre (Editons Hamac, Québec), mise en scène de Cécile Backès, dès 11 ans.

Cécile Backès, metteure en scène et directrice de la Comédie de Béthune, CDN Hauts-de-France, crée La loi de la gravité de l’auteur québécois Olivier Sylvestre. 

La question du genre se pose parfois à l’adolescence de façon très cruelle, une occasion scénique rêvée d’interroger et de mettre en question tous les préjugés.

« Fred (Frédéric) – D’abord, qu’est-ce que t’es ?

  Dom (Dominique)  – ça dépend des jours.

Un cactus, un oiseau.

Je veux pouvoir changer quand ça me tente, être l’un pis l’autre en même temps, ni l’un ni l’autre quand ça me tente plus pis m’habiller comme je veux. »

Cécile Backès, attentive aux écritures significatives qu’elle met en scène – Marguerite Duras, Annie Ernaux…-, a été interpelée par la langue québécoise et musicale d’Olivier Sylvestre et par la jeunesse de ses jeunes gens contemporains. Dans les années 2020, on évoque d’emblée le « profil » de chacun sur les réseaux sociaux, à distinguer d’une « vraie vie » dans sa life, soit une dualité des données, métaphorique de l’intériorité des deux adolescents en souffrance – trouble expressif de l’ambiguïté de la fille/garçon ou du garçon/fille, justesse d’un regard instable.

Douze courtes séquences font apparaître Dom et Fred, deux jeunes élèves scolarisés qui traînent dans une zone indéterminée, Presque- La-Ville. L’une préfère sécher les cours d’abord, alors que le second serait plus assidu. Chacun des deux hésite sur son genre, explore les jeux à jouer pour être fille ou garçon, et laisse paraître son malaise, ses doutes et incertitudes. Et s’il ne fallait pas obligatoirement choisir entre les deux pour chercher finalement le non-binaire ? Etre l’un et l’autre à la fois, ou bien l’un puis l’autre, ce sera selon l’humeur du moment.

L’auteur évoque la non-binarité comme l’un des derniers tabous, à travers une histoire d’amitié, de complicité et de confidences qui aident à tenir debout et à oser affronter le monde ensemble et non plus seul, à marcher vers lui, précise Cécile Backès. On n’accepte tout simplement pas que quelqu’un soit « entre les deux ».

La Loi de la gravité propose un théâtre où ce qui est énoncé devient possible, du moment qu’on le profère. Par le récit, le dialogue ou la voix intérieure. Tenter de passer le pont qui relie la Presque-Ville à La Grande Ville, un vrai projet.

Les deux acteurs – Marion Verstraeten qui joue Dom et Ulysse Bosshard Fred – correspondent exactement à la justesse de cette confusion de genre assumée. Autant l’une paraît décidée, porteuse d’une belle colère rebelle éloquente, autant l’autre semble disposer d’une conscience de soi et des autres plus intériorisée. Or, tout cela n’est que fantômes et fantasmes, l’un et l’autre éprouvent une même difficulté à communiquer avec leurs semblables, qui ne se ressentent pas différents.

Autour d’eux, dans un espace situé à la lisière de Presque-La-Ville et de la Grande Ville, les oiseaux tournent et le vent se lève, selon une nature intensément présente.

A chaque fois que Dom fait un pas, il lui semble que La Ville s’éloigne. Pourtant, elle a rencontré une autre élève, sans lendemain. Quant à Fred dont la mère est décédée, il souffre, et consent parfois à ce que Dom le maquille. Il a mal à l’âme : il faut qu’il « décrisse » : la langue québécoise est savoureuse. 

Est reconnaissable la voix universelle de qui se pose la question du genre et des stéréotypes concernant le genre, ainsi le dernier roman de Camille Laurens, Fille.

Aussi Fred fait-il ce commentaire douloureux et clairvoyant sur ses sensations :

« Tous les jours… y a un comédien qui prend possession de mon corps, il est là, il est tout le temps là, c’est un gars qui joue au gars, qui essaie d’être plus grand, plus fort, plus viril, qui aime tout ce que les gars aiment, qui se prend une voix grave… »

La mise en scène de Cécile Backès est joyeuse et lumineuse au possible, apte à détecter dans sa direction d’acteurs la force propre à ces figures juvéniles joliment peintes, pleines à la fois de niaque et de réserve, de quant à soi et d’ouverture.

Le jeu de Marion Verstraeten pour Dom est inénarrable tant le rôle lui colle à la peau, vive et imprévisible, tant du côté de la haine ou de la hargne que de l’émotion celée.

Quant à Fred qu’incarne Ulysse Bosshard, il représente la face solaire de ce couple improbable, si on estime que Dom en est la face ténébreuse et mystérieuse : l’un et l’autre tissent entre eux une toile solide de correspondance éthique et esthétique.

Justesse, précaution et attention, ils multiplient les égards mutuels et réciproques. 

Leur salle de bal est plutôt bien agencée dans la scénographie de Marc Lainé et Anouk Maugein, un échafaudage à un étage – une sorte de coursive dominant les eaux avec ses barrières de métal qui simulent le parapet du fameux pont à franchir.

Des escaliers des deux côtés, des parois ou volets qui ouvrent et ferment l’espace, telles des fenêtres d’immeubles avec ses centres d’achat, ses cinémas. Des espaces muraux peints, tagués et colorés, propres à nos espaces urbains d’aujourd’hui.

Les interprètes n’en finissent pas de monter et descendre, de se poser à peine sur un chemin de cailloux de Petits Poucets enfantins, dessinant une courbe mouvante.

Au bas du pont, entre ses piles, en alternance le musicien Arnaud Biscay ou la musicienne Héloïse Devilly qui dispense ses bruits d’ambiance – cris des oiseaux, souffle du vent, feuillages en mouvement et bruits incertains d’une nuit insaisissable. 

Le musicien ou  la musicienne n’hésite pas à monter sur l’entrée du pont quand les protagonistes descendent du panorama pour se rapprocher en bas de leur douleur. Et la liberté qu’ils portent en eux rappelle les droits mis enfin au jour des Premières Nations et Inuit, comprenant au Québec cinquante communautés autochtones, des figures métaphoriques, emplumées et magnifiques de l’entre-deux de tous les temps.

Un joyaux scénique scintillant d’éclats noirs mélancoliques et de lumières joyeuses.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville – CDN Yvelines › du 25 au 27 mai 2021. Comédie de St-Etienne-CDN › du 2 au 4 juin 2021. Comédie de Béthune – CDN Hauts-de-France › du 8 au 11 juin 2021. La Manekine – Scène intermédiaire des Hauts de France : 7 et 8 octobre 2021. Scène National de Maubeuge : 1er et 2 février 2022. Scènes du Golfe, Théâtres Arradon-Vannes :12 et 13 mai 2022.

Focus Festival de la Ruche : étapes de travail, maquettes, performances, lectures, les 6 et 7 mai 2021, TnBA – Théâtre national  de Bordeaux en Aquitaine -, direction de Catherine Marnas. 

Crédit photo : Pierre Planchenault.

Focus Festival de la Ruche : étapes de travail, maquettes, performances, lectures, les 6 et 7 mai 2021, TnBA – Théâtre national  de Bordeaux en Aquitaine –, direction de Catherine Marnas. 

Avec Baptiste Amann, Jérémy Barbier d’Hiver, Collectif Les Rejetons de la Reine, Collectif OS’O, Julien Duval, Monique Garcia – Glob Théâtre, Catherine Marnas, Yacine Sif El Islam et Aurélie Van Den Daele et la complicité de Vanasay Khamphommala, Bénédicte Simon et Julie Teuf. 

Construit en collaboration avec les artistes, le festival invite les professionnels à vivre deux jours d’immersion au coeur de la création dans un Centre dramatique national. Il s’agit, d’une certaine manière, d’une radiographie à l’instant « T » d’expressions artistiques complices; certaines formes sont déjà abouties, d’autres sont des esquisses, des brouillons ou bien un désir naissant. Des propositions de découvertes des univers artistiques de l’émergence qui a trouvé au TnBA  – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, – un lieu précieux de partage et de croisements.

La directrice du TnBA, Catherine Marnas, a rassemblé des artistes aux démarches singulières, aux interrogations communes. Focus invite à découvrir à la fois leur univers personnel et leurs réflexions partagées – contradictions et synergies. Dans la diversité des parcours se dessine une interrogation sur les enjeux de la création contemporaine, sur la diversité : esthétiques, processus. 

Recherches en cours ou gestes spontanés et éphémères, performances, esquisses, table ronde : soit les intuitions, les convictions et les questionnements qui sous-tendent tout geste artistique.

Mine de rien, lecture, projet porté et texte de Jérémy Barbier d’Hiver, avec Julie Teuf au Studio de création.

Dans le cadre d’un compagnonnage plateau avec la Cie Florence Lavaud, Jérémy Barbier d’Hiver de la compagnie Les Rejetons de la Reine écrit, met en scène et interprète, aux côtés de Julie Teuf, avec la complicité de Simon Delgrange, un regard sur la brutalité et la douceur de l’existence. 

Près de sa mère en chaise roulante, un homme se confie au public sur la tombe d’un père qu’il n’a pas connu. Il partage ses rêves, ses questions, sa façon d’aimer. Jérémy Barbier d’Hiver questionne cet héritage social et culturel – la façon de vivre, d’être ensemble, selon des codes de conduite reproduits dans l’absence de recul; instinct domestiqué à contrôler et qui refait surface. 

L’interprète est un fils un peu « habité » et mal habillé, façon sans domicile fixe, faisant rouler le fauteuil de sa mère handicapée dont il s’occupe avec soin, la rhabillant, l’embrassant. Il s’adresse au spectateur droit dans les yeux : « C’est bien de se voir, de se regarder, ça fait exister ! » Ou encore : « Ici c’est calme, on s’entend penser… On se dit que tout est possible… Le silence… ».

Il tient un sac de provisions à la main qu’il accroche au siège roulant maternel – Julie Teuf, l’oeil hagard, est à moitié endormie ou inexpressive, si ce n’est en de rares instants où « elle fait le chat la nuit avant de se battre au-dedans ». Elle parlait avant, raconte le fils. Quant à lui, il tient un récit zappé et éclaté de sa propre existence – des anecdotes effervescentes égrainées depuis la matière d’une histoire – la sienne -, essentiellement perçue à travers sensations et impressions.

Des comparses ou voisins surgissent des bribes de paroles du fils – Petit Homme, Papy d’Amour et surtout Audrey, la copine à bicyclette dont il aime ressentir « le froid du dehors », quand il se tient serré contre elle dans l’ascenseur de l’immeuble, le vélo à ses côtés. Le rêveur aime sa mère, comme il aime « le mou », les bananes, le sable… Monde réduit à des sensations diverses, l’image même de ce que la mère handicapée peut éprouver et que le fils reprend à son compte.

Il attrape au vol le chant des oiseaux contre les bruits de la ville : « soit je brûle, soit je fais semblant ». La langue est brute, approximative et bancale, Et les choses peuvent se retourner, la mère comique devient à son tour protectrice d’un fils fragilisé. Tous deux sont à la recherche de ce qu’il appelle « un peu de vie », avec la parole comme répit à la solitude, une existence à partager.

Deux belles présences scéniques que le public suit, à l’écoute de cette étoffe brute des jours.

Le Courage des oiseaux  (carnet de bord), lecture performance, projet porté par Baptiste Amann de la Compagnie L’Annexe, texte et performance de Baptiste Amann – Salle Vauthier.

En solo, Baptiste Amann présente son journal de bord, assumant seul ce projet subjectif et intime – de la composition musicale à l’écriture, de la construction de l’espace à l’interprétation. Autour d’un piano, instrument révélateur d’un « autre niveau de l’existence », il partage les souvenirs de l’aventure artistique de la trilogie Des Territoires. Du début 2014 où tout le monde était bénévole à la fin, 7 ans plus tard, avec la préparation de la version intégrale pour le Festival d’Avignon 2021. 

Échanges de mails, anecdotes de répétitions, témoignages des difficultés d’écriture, coupures de journaux, échanges critiques avec le public, le capitaine de ce spectacle en solitaire ouvre ses archives personnelles pour retracer la genèse d’une fresque où l’Histoire fait écho aux histoires.

À son récit autobiographique, Baptiste Amann, selon les crises sociales, culturelles, sanitaires du temps, mêle en même temps, celui d’une actualité qui va des attentats à la pandémie, de Nuit debout aux Gilets jaunes. Soit la nécessité de maintenir une utopie vivante au milieu du tumulte. 

Les compagnons de route cités se sont connus à l’ERACM – Ecole régionale d’acteurs de Cannes & Marseille -, dont le narrateur, à la fois auto-biographe et personnage, fait partie, originaire d’Avignon, de milieu très modeste, insiste-t-il, même si ses parents, en lui achetant, à sa demande, à l’âge de cinq ans, un vieil instrument sec d’étude, lui ont permis d’apprendre et d’aimer le piano. 

Baptiste Amann n’épargne aucun détail de cette fabuleuse aventure théâtrale, pleine de fougue et de fureur, d’élans et de goût de vivre, alors que la mort sera au rendez-vous de certains proches. 

Une aventure collective dont le discoureur est le principal artisan, « faiseur de théâtre », réduisant le monde à son projet personnel, Des Territoires, une oeuvre en trois parties et en trois temps, selon l’intimité des familles et des groupes reliés à l’Histoire, la première ayant à voir avec la Révolution française, la deuxième avec la Commune et la troisième avec la Révolution algérienne.

Réussites et échecs, les parties Des Territoires sont inégalement reçues, positivement d’abord puis les critiques sont plus réservées, et l’auteur en est profondément affecté; il retravaille. Les détails, noms des critiques, ne sont pas épargnés au public confidentiel, ce qui n’intéresse que peu l’essentiel des spectateurs placé hors-champ du petit réseau de théâtreux qui tient lieu de monde à l’auteur. Pourtant, le concepteur croit évoquer la société de son temps à coups de colère via les mouvements des Gilets jaunes et Nuit Debout, qu’il analyse à grands traits – pensée simpliste et populiste: au début du XXI ème siècle, les réformistes d’un côté, et les réactionnaires à l’esprit néo-colonialiste de l’autre, au sein d’une société fragmentée en communautarismes juxtaposés.

Or, le protagoniste n’en est pas moins authentique, quand il relate ses recherches de résidences artistiques de la toute jeune compagnie – Marseille, Reims, Paris-, et l’escapade bourguignonne à Saint-Germain Le Rocheux : pour le groupe de comédiens et techniciens soudés, la convivialité est vécue avec le village  – le festival d’été est organisé avec les habitants, proximité et collectivité. 

                               Le théâtre comme un baume au « problème de l’âme ».

Au fil du temps, le narrateur prend conscience des fratries fictives issues des Territoires, ayant appris, en dépit de lui et à travers l’épreuve de destins tragiques autour de lui, ce que grandir peut bien vouloir dire, à partir du temps du déni, puis de celui de la colère et enfin celui de la réparation. Le bateleur estime que son enthousiasme n’a rien à voir avec le pouvoir ni l’argent mais avec le panache d’une vie, « l’architecture de l’âme » vue comme objet esthétique à méditer. 

Depuis les paroles initiales chantées – Le Courage des oiseaux de Dominique A , « Si seulement nous avions le courage des oiseaux Qui chantent dans le vent glacé », à la réplique tchékhovienne  « Voilà, il neige. Où est le sens ? », une pleine existence est brossée, enfance, vie et mort mêlées.

Baptiste Amann est édité chez Tapuscrit Théâtre Ouvert, ainsi sa trilogie Des Territoires qui sera présenté du 7 au 12 juillet au Festival d’Avignon In en 2021, et ouvrira la première grande saison    deThéâtre Ouvert au 159, avenue de Gambetta, du 15 au 25 septembre prochains. Auparavant du 2 au 5 juin, à voir un autre de ses textes, Rapports sur toi, mis en scène par Rémy Barché.

Herculine Barbin : archéologie d’une révolution, lecture, projet porté par Catherine Marnas, d’après Herculine Barbin dite Alexina B. de Michel Foucault, mise en scène de Catherine Marnas, dramaturgie de Vanasay Khamphommala, avec Yuming Hey au Studio de création.

Née en 1838, Adélaïde Herculine Barbin est élevée « comme une fllle », parmi les femmes. En 1860, un examen médical révèle qu’elle est un homme et un jugement modifie son état civil : Adélaïde devient Abel. Jusqu’à la mort qu’elle se donne, Adélaïde/Abel tient un journal intime dans lequel elle/il décrit la violence d’une société genrée, propriétaire de son corps et de son identité. 

Elevée comme une jeune fille pauvre et méritante dans un milieu exclusivement féminin et religieux, Herculine Barbin, surnommée dans son entourage Alexina, a été finalement reconnue comme un « vrai » garçon; obligée de changer de sexe légal, après une procédure judiciaire et une modification de son état civil, incapable de s’adapter à son identité nouvelle, il/elle se suicide.

En avant-première de sa création en janvier 2022, Herculine Barbin : archéologie d’une révolution, Catherine Marnas propose la lecture d’un texte inspiré de la vie de ce personnage inter-sexué. Après s’être posé la question de sa légitimité, en tant que personne cisgenre, à s’emparer de ce texte d’une personne non genrée et de le mettre en scène, en échangeant aussi avec le dramaturge Vanasay Khamphommala qui l’accompagne et le philosophe Paul B. Preciado, l’artiste et directrice du TnBA choisit de partager poétiquement ce trouble, au-delà des communautés. 

D’une évolution progressive à une révolution du changement du regard de tous sur une réalité « discrète » qui reste continue et récurrente, et jette progressivement le masque librement.

À partir du récit autobiographique exhumé par Michel Foucault et de l’accompagnement du dramaturge Vanasay Khamphommala, analyse est faite par la metteuse en scène de la révolution sociale que les corps portent en eux. Que penser du classement des humains par genre ? Des rapports de force et du système de domination et d’inégalités qui en découlent ? Nos corps sont-ils le reflet de notre place sociale ? Faut-il enrayer la notion de genre ? La penser autrement ? Et s’approprier enfin ces histoires singulières afin que ces voies alternatives soient entendues.

Avec le témoignage d’Herculine, de la douceur de ses années féminines à son brutal changement d’identité, Catherine Marnas s’interroge : la construction personnelle est-elle biologique et/ou culturelle ? Notre corps nous appartient-il ? Ni manifeste, ni exposé : un trouble. 

Un grand écran surplombe le plateau – une reproduction projetée de L’Hermaphrodite Borghese, ou L’Hermaphrodite endormi, sculpture en marbre grandeur nature; de temps à autre, apparaît à l’écran l’interprète Yuming Hey, lisant des extraits de la préface de Michel Foucault (1980), Le Vrai Sexe,ou des extraits du texte d’Herculine Barbin

Clémence Boucon et Franck Manzoni, lecteurs au plateau, partagent la lecture avec Yuming Hey,lisant ici et là un extrait du Registre d’état civil de Saint-Jean d’Angély en 1860, qui « corrige » l’identité d’Herculine, et aussi un extrait du journal local de la même année, L’Echo rochelais -« la jeune fille était un jeune homme »-, et la Lettre de Jean Cocteau à Herculine (2007).

Le récit est tressé d’autres textes plus contemporains, de témoignages issus de rencontres avec des associations, et des réflexions sur le genre et la binarité. Le texte  retrouvé par Michel Foucault, à partir d’un document mutilé est un document unique sur les minorités sexuelles. Les fictions depuis l’origine sont marquées par ces questions : Les Métamorphoses d’Ovide, la figure de Tirésias qui a connu l’extase dans les deux sexes, S/Z de Roland Barthes…

De la fiction à la réalité…

Herculine Barbin, texte littéraire écrit par une brillante institutrice de l’Ile d’Oléron,est une bombe à retardement qui, du mythe, passe aujourd’hui à la réalité et au politique – projet sensible qu’attrape au vol avec à-propos et grande délicatesse la mise en scène prometteuse de Catherine Marnas.

Un poignard dans la poche, lecture théâtralisée, projet porté par Les Rejetons de la Reine, texte de Simon Delgrange, avec Jérémy Barbier d’Hiver, Clémentine Couic, Alyssia Derly et Julie Papin, au Studio de création.

Une mère et un père de famille reçoivent à déjeuner leur fille et sa petite amie, activiste anticapitaliste. Le père porte un regard romantique sur la lutte politique de cette dernière, la mère est tant fascinée que terrifiée, tandis que leur fille observe la rencontre de ces deux mondes. 

C’est l’occasion d’assister alors à une scène de vie quotidienne – un dimanche en famille. 

Mais, insidieusement, le réalisme de cette situation vrille. Une réplique répétitive, un silence, une sensation de déjà-vu. Les variations d’une même scène se succèdent dans une boucle infernale. Petit à petit, la monstruosité des personnages est mise en lumière, les situations deviennent de plus en plus cauchemardesques, jusqu’au délire, pour mieux revenir à une réalité glaçante. 

Les Rejetons de la Reine s’interrogent sur la notion de fiction et sur sa place dans la vie quotidienne, dans ce que nous projetons sur les autres, dans ce qu’ils pensent de nous.

Simon Delgrange signe une pièce protéiforme où, avec une table et quatre chaises, quatre comédiens transportent les spectateurs dans un univers parallèle – quatrième dimension de fiction. On le voit affalés sur un coin de table, presque allongés, et tête pendante dans le vide…

Un poignard dans la poche est le premier projet collectif de la compagnie, une mise en scène collective avec les quatre interprètes sur le plateau, Jérémy Barbier d’Hiver, Clémentine Couic, Alyssia Derly et Julie Papin. La réflexion de départ de l’aventure procède d’un thème-noyau, précise en introduction, l’auteur Simon Delgrange, celui de la fiction dans la vie quotidienne, à travers ce qu’on imagine de soi et des autres, comme si nécessité était faite d’être héros de sa vie.

A la collaboration artistique, à la direction d’acteurs et à la dramaturgie, Franck Manzoni.

La fable familiale se glisse à l’intérieur de ce « moteur », dans les rôles qu’on se choisit et échange avec l’autre dans le cocon privé, selon les jeux de pouvoir et de ré-attribution des postes. La réflexion se poursuit sur la dislocation de la souche originelle jusqu’à sa dé-construction, celle-ci étant devenue un enjeu, quand on ne sait où se raccrocher au milieu des tempêtes actuelles.

Et lutter encore contre les courants de pensée qui déstabilisent la notion de vérité -complotismes. Comment s’y prendre pour construire enfin un avenir, une famille, en dépit des obstacles ?

La présentation d’Un poignard dans la poche au Focus est un flash, une précipité de spectacle.

L’écriture au début rappelle la mélodie lagarcienne : les parents posent d’emblée des questions à leur fille et à son amie, questions banales en apparence dont la récurrence en cache le sens autant qu’il l’expose : « ça va?… Mais oui !… Elle nous dira de toute façon… Vous avez fait bonne route ? On a préparé un agneau au basilic… Que font-elles ? …On ne peut pas faire tout ce qu’on veut…Notre fille est là … Vous êtes de la famille déjà …A l’aise, Lise… A Lise, l’aise…Il essaie d’être drôle… »  

Des questions et commentaires qui ne s’adressent à personne, mais à soi. La mère est souriante mais elle fait état de sa fatigue : le travail, le trajet, le besoin de vacances. Elle court au burn-out, dit-elle. Quant au père, il ne cesse de répéter : « Je suis le roi » , couronne sur la tête satisfaite. La langue s’amuse à se déployer autour d’elle-même, courant d’un personnage à l’autre.

Peu à peu, les lecteurs se font personnages, l’absurde et la folie s’emparent du plateau, à la façon de La Cantatrice chauve de Ionesco. La fille et le père s’embrassent étrangement, et la mère assiste à leur étreinte sans savoir quoi dire, sinon des banalités et des lieux communs inopportuns; sourires et rires, tandis que l’amie se laisse aller à un étrange comportement animal ou sauvage.

De jolies découvertes prometteuses de ce Focus ressaisissant et tonique.

Véronique Hotte

Focus Festival de la Ruche : étapes de travail, maquettes, performances, lectures, les 6 et 7 mai 2021, TnBA – Théâtre national  de Bordeaux en Aquitaine, 3 place Pierre Renaudet, Square Jean-Vauthier BP7 33032 – Bordeaux Cedex. Tél : 05 56 33 36 80.