Venavi ou pourquoi ma sœur ne va pas bien de Rodrigue Norman, adaptation de Catherine Verlaguet, mise en scène de Olivier Letellier. Tout public dès 7 ans.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Venavi ou pourquoi ma sœur ne va pas bien de Rodrigue Norman, adaptation de Catherine Verlaguet, mise en scène de Olivier Letellier. Tout public dès 7 ans.

Il faut savoir raison garder et être prudent avec les mensonges que l’on dit aux enfants pour prétendument les protéger – des mystères, des secrets et des non-dits jamais élucidés qui courent tels des feux follets dans les sas obscurs de la mémoire.

Akouété et Akouélé sont deux faux jumeaux – un frère et une sœur nés en même temps. Dans la tradition de leur pays africain, la gémellité est louée et honorée, et les jumeaux sont appréhendés comme des rois et des dieux – référents symboliques.

Or, le garçon meurt peu de temps après la double naissance, et la jeune sœur, jusqu’à ses six ans, se demande où est parti ce frère côtoyé qui l’a quittée.

Elle ne grandit plus, reste de stature enfantine et refuse de s’ouvrir au monde, en quête de ce compagnon disparu tant aimé : on lui a dit – son père et les gens du village – que son frère est allé couper du bois dans la sombre forêt impénétrable.

La sœur attend le frère en vain, estimant qu’il l’a trahie : la petite ne consent plus à s’épanouir et à gagner en maturité s’il ne la rejoint pas, elle, sa fidèle compagne.

Aussi apporte-t-elle deux assiettes quand on ne le lui en demande qu’une ; ce frère restant auprès d’elle en toute circonstance, elle ne s’autorise pas à vivre sans lui.

Il aurait fallu tout bonnement construire à la petite sœur orpheline de son petit frère une statuette, le « venavi » que l’on offre traditionnellement à celui qui reste pour remplacer son jumeau absent et pour que la première puisse grandir accompagnée.

La pièce de l’auteur togolais Rodrigue Norman se livre à la façon d’un conte de légendes et traditions populaires dont un narrateur ferait le récit avec gourmandise, celui-ci n’étant autre que le frère Akouété qui raconte l’histoire de sa sœur Akouélé.

Ce théâtre d’objets est enchanteur, créé il y a quelque temps au Festival Odyssées en Yvelines du Théâtre de Sartrouville par le même Olivier Letellier dont l’adaptation revient à Catherine Verlaguet, artistes tous deux associés au Théâtre de la Ville.

 Venavi a déjà tourné largement en région et a connu trois comédiens-narrateurs que rejoint aujourd’hui un quatrième, Alexandre Prince, plein de verve et d’enthousiasme.

Depuis le royaume des morts, avec tendresse, humour et inquiétude, Akouété revit : vrai passeur qui mène tambour battant son récit initiatique paradoxalement vivant.

La scénographie de Sarah Lefèvre, avec à la lumière et au son Sébastien Revel, s’amuse de pièces de bois qui s’encastrent, à la façon de poupées russes – stèle derrière laquelle l’enfant se cache ou bien sur laquelle il monte et grimpe pour superviser les alentours ; arbres longitudinaux de la forêt ; murs disparates d’habitat.

Alexandre Prince, qui porte bien son nom, irradie de lumière intérieure le plateau, jouant le garçon vif, la fillette têtue, mais aussi les vieux du village, courbés par un dos endolori, marchant avec difficulté, et même la mère aux talons hauts féminins.

L’acteur bondissant mène bien sa barque sur les esquifs du cours narratif, déplaçant les éléments de bois à construire et à déconstruire, les dépassant, les contournant. Il semble danser, suivant une belle chorégraphie personnelle dévouée à son seul récit. Puis, il s’assied, posture d’enfant aux jambes écartées, et se confie au public attentif.

Le regard dirigé vers la salle, il commente in vivo son aventure, prenant le spectateur à témoin alors que celui-ci éprouve un plaisir fou à vivre cette expérience universelle.

Véronique Hotte

Un Eté solidaire -Théâtre Les Abbesses – Théâtre de la Ville, 31 rue des Abbesses 75018, du 8 au 11 juillet 2020, le 8 juillet à 15h et à 19h, le 9 juillet à 19h,  le 10 juillet à 15h et à 19h et le 11 juillet à 15h. Tarif : 10€, et gratuit pour les moins de 14 ans & le personnel soignant. Tél : 01 42 74 22 77. Avec les Tréteaux de France, La Filature,  Scène Nationale du Mulhouse, du 15 au 17 juillet. Dans le cadre de L’Ile de France fête le théâtre, Île de Loisirs de Port aux Cerises (92), du 19 au 26 juillet. Ile de Loisirs de Cergy-Pontoise (95), du 9 au 16 août. Ile de Loisirs de Saint-Quentin-en-Yvelines (78), du 23 au 30 août 2020.

Alice traverse le miroir de Fabrice Melquiot d’après Lewis Carroll, mise en scène de Emmanuel Demarcy-Mota. Tout public dès 8 ans.

Alice traverse le miroir de Fabrice Melquiot (L’Arche Editeur), sur une idée d’Emmanuel Demarcy-Mota d’après Lewis Carroll, mise en scène de Emmanuel Demarcy-Mota. Tout public dès 8 ans.

 Après une éclatante mise en scène enfantine d’Alice et autres merveilles, Emmanuel Demarcy-Mota récidive en créant une nouvelle féérie – un dialogue entre théâtre et cinéma, d’après Lewis Carroll toujours et avec la troupe du Théâtre de la Ville.

Le nouveau spectacle Alice traverse le miroir se présente comme une suite du précédent Alice et autres merveilles, « une suite dans laquelle Alice, imaginée à la fin du XIX è siècle (en 1865), rencontrerait d’autres héroïnes de la littérature, qu’elle a largement inspirées et qui seraient ses descendantes », selon le metteur en scène.

Aussi, le public a-t-il le plaisir de voir Alice traverser le miroir, par-delà psychés sans tain, voiles et voilages qui sépareraient le réel du rêve, par-delà écrans de cinéma – tous ces obstacles qui voudraient qu’on ne parvienne jamais à « toucher » l’image.

Or, Alice va d’un bon pas – la fiction théâtrale l’autorise – à la rencontre de la mythique Dorothy du roman du Magicien d’Oz créé par L. Franck Baum (1900), et le public voit Dorothy – image filmique et être vivant – marcher, cherchant son chemin sur une allée dessinée de briques jaunes jusqu’à ce que son image devienne corps.

Une balade d’un rideau et voilage à l’autre, d’un monde virtuel au réel tangible.

Dorothy est passée du lointain du cinéma au devant du plateau de scène : d’image initiale, la vivante Valérie Dashwood incarne Dorothy des lecteurs du Magicien d’Oz.

De même, se produit une rencontre contemporaine des sixties, avec la  Zazie de Zazie dans le métro (1959) de Raymond Queneau, jupe noire et blanche aux motifs seyants d’époque qu’interprète sur le plateau avec sa verve populaire, Sandra Faure.

Grace Seri joue une jeune fille d’aujourd’hui, Rose, une Alice du XXI è siècle. Peut-être est-elle celle qui rêve à ces rencontres inédites en compagnie des spectateurs ?

Est mise à la question l’éternité des personnages à travers le temps et l’espace. Alice expérimente, sans le savoir, différentes réalités, mobilisée par la quête de ses origines, de la mémoire et de l’avenir, par-delà un présent, un réel, un peu déceptifs.

Une Alice intellectuelle et philosophe que la physique et la métaphysique habitent.

Si la petite fille traverse le miroir, l’objet qu’elle tient de la main gauche se trouve à droite et inversement, d’où l’émerveillement d’Alice posant le regard sur le monde.

La comédienne facétieuse, Isis Ravel, dans sa petite robe de fée – les costumes de Fanny Brouste sont de la partie pour éveiller et aiguiser le regard des plus jeunes -, apprécie la gauche comme la droite, le haut comme le bas, tête en l’air et tête en bas, elle va d’un promontoire scénique engagé dans la salle à l’image projetée d’un escalier en colimaçon qu’elle descend, suivant les tours et détours de l’installation.

Tournis pour un univers onirique – rêves, imaginaire, fictions inventées –, un bien à soi.

Et les écrans de tablette fonctionnent à plein régime ; il suffit à Alice de placer sa main sur l’écran agrandi de la scène pour que l’image se rapproche. Aussi voit-on un rhinocéros de plus en plus énorme envahir l’écran, selon les mains plates apposées.

Autocitation et humour du metteur en scène que l’œuvre de Ionesco a marqué.

Les questions d’Alice fusent, tout va très vite, ne serait-ce que le train engagé sur des rails dont on découvre à l’intérieur des passagers imprévus et garants d’un billet payé qu’Alice et Dorothy ne possèdent pas – malchance -, mais elles s’en sortiront.

Autour d’elles, assises à leur place, les monstres les plus imprévus, plutôt des animaux fantasmagoriques qui rassureraient plutôt qu’ils ne feraient craindre.

Un feu d’artifice de couleurs chatoyantes et d’inventions plastiques – bêtes et Nature.

Se côtoient le Cavalier blanc, le Scarabée, Humpty-Dumpty, le Bouc, le Faon, le Cheval, L’Arbre, la Violette, une Pâquerette, la Reine Blanche, le Roi blanc, Le Lis…

L’unité visuelle prend le pas sur la dramaturgie, qui avec ses successions de scènes  rêveuses et ses pauses écourtées, marque le temps à grands coups de gongs de portes fermées violemment, évoquant un chaos indescriptible – le matériau de la vie.

Un concert de formes et de figures colorées – réinventées et renouvelées – grâce au brio de tous les acteurs, dont ceux que nous n’avons pas cités, Jauris Casanova, Philippe Demarle, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérard Maillet.

Un livre ouvert d’images fantastiques et éloquentes, destiné aux enfants médusés.

Véronique Hotte

Un été Solidaire – Théâtre de la Ville – Espace Cardin, 1 avenue Gabriel – 75008 Paris, du 7 juillet au 11 juillet 2020, les 7 et 8 juillet  à 19h30, les 9 et 11 juillet à 15h et à 19h30. Tarif : 10€, et gratuit pour les moins de 14 ans & le personnel soignant. Tél : 01 42 74 22 77.

Au Théâtre 13/ Seine, le 2 juillet 2020 – Lecture des deux premiers épisodes, Les 3000, série théâtrale en 10 épisodes, textes de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defait et Hakim Djaziri.

Au Théâtre 13/ Seine, le 2 juillet 2020 – Lecture des deux premiers épisodes, Les 3000, série théâtrale en 10 épisodes, textes de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defait et Hakim Djaziri. Episode 1 : Ammar, la transmission sacrifiée, texte et mise en scène Hakim Djaziri. Episode 2 : Audrey, le cabinet d’abîmes d’une convertie, texte de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defait.

Hakim Djaziri a grandi dans le quartier de la Rose Des Vents à Aulnay-sous-Bois, appelé « Les 3000 », un quartier difficile.L’adolescent fait l’épreuve, plus que de raison, de la violence, du reniement, du communautarisme, de l’embrigadement religieux, des problèmes avec la justice et, finalement, du dégout de la France. 

Un malaise social dû à l’isolement, la frustration, la peur, l’impuissance – des causes de ruptures identitaires observables et observées.  Hakim Djaziri est à présent comédien depuis dix-sept ans, auteur, metteur en scène et fondateur de la compagnie Teknaï, un collectif d’artistes pluridisciplinaire situé à Aulnay-Sous- Bois. 

En pratiquant le théâtre, celui qui ne « se trouvait » pas a découvert non seulement le trésor des différences culturelles mais aussi celui de l’expression des sentiments.

Hakim Djaziri a créé un spectacle précédent, Désaxés, qui a vivement marqué les esprits dans la mise en en scène de Quentin Defalt, créé en février 2019 au Festival Oui ! de Barcelone, puis repris au festival d’Avignon 2019 au Théâtre du Train Bleu.

L’auteur fait le récit d’une jeunesse : rupture identitaire, quête de sens, et attrait pour le djihadisme, selon des parcours hasardeux qui auraient pu être évités. 

Or, au-delà d’un bel éloge rendu à la famille, la pièce est un témoignage sur une communauté rapprochée, posant la question de l’identité des jeunes qui s’engagent. 

« L’Occident est donc un nu, il est nu. Abdellah voudra le convertir à la voie juste et à la volonté de son dieu, le rendre décent, lui faire avouer le crime d’avoir voulu convertir ceux qu’il a dominés par ses modes sanguinaires durant les colonisations. C’est le mouvement inverse des trois derniers siècles : le missionnaire n’est plus l’Occidental qui veut convertir les barbares, les « autres » ; mais l’Autre qui débarque chez l’Occidental et veut le convertir au nouveau Dieu colérique. L’Occident n’est plus une expansion mais une rétraction. Il n’est plus ordonnateur mais sommé. » (Kamel Daoud, Le peintre dévorant la femme.)

 La série théâtrale Les 3000 approfondit le travail sur cette jeunesse, « dévoilant » franco de port, le racisme, la place des femmes dans les quartiers populaires, l’homophobie, les dérives islamistes… L’expérience est amère face à la sensation de ne plus appartenir à la société – cristallisation maudite des tensions et des blessures.

Une immersion dans le quartier des 3000, dès janvier 2020, a eu lieu pour une confrontation nécessaire à la réalité économique, culturelle et sociale de ce territoire.
Les 3000 est une série théâtrale en dix épisodes, dix portraits, dix histoires vraies, dix occasions de cerner des mécanismes qui subvertissent et dénaturent les liens.

Ainsi, est mise en lumière la parole de ces « oubliés de la France ». Sans manichéisme, sans moralisation, sans partialité, un processus de travail de cinq ans. 
 
Les dix individus dont l’itinéraire est dépeint ont tous le point commun de s’être rencontrés au moins une fois, dix épisodes aux destins vrais. Deux épisodes par an seront crées simultanément. L’un, mis en scène par Quentin Defalt et l’autre par Hakim Djaziri. Chacun aura donc la responsabilité de mettre en scène 5 épisodes. 

La cité des 3000 est le lieu commun entre tous les protagonistes, par lequel chacun passera un jour ou l’autre. Les acteurs du projet seront sollicités sur, au moins, deux épisodes. Les deux épisodes créés annuellement seront présentés au public en exclusivité au Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay-Sous-Bois. 

Les 3000 – épisode 1 : Ammar, la transmission sacrifiée, texte et mise en scène de Hakim Djaziri.

Ammar a grandi dans une famille profondément traditionaliste : les communautés diverses vivent ensemble. Adulte, Ammar s’émancipe en devenant haut fonctionnaire. C’est à cette période qu’il rencontre sa femme Zohra avec laquelle il aura deux enfants, une relation heureuse. 

Mais la guerre civile algérienne des années 90, le force à s’exiler vers la France : 

« On ne peut plus vivre ici. On observe le monde tel qu’il est, dur, âpre ». Fini l’insouciance et le bien-être face à la contemplation des paysages oranais, la famille emménage en plein cœur de la cité des 3000 à Aulnay sous Bois. Une bascule sociale difficile : Ammar vendra des vêtements sur les marchés…

Ayant vécu les guerres algériennes, ayant fui la violence, il la retrouve encore dans les banlieues ghettos – un « territoire oublié de la République où s’entasse la misère du monde ». Malik « a la haine » quand il voit son père écouler ses stocks sur un marché du Blanc-Mesnil, estimant qu’il se dégrade, se mésestime, se méprise.

Commence pour la famille, un long et difficile chemin vers l’intégration. Les sacrifices consentis par Ammar pour offrir un avenir heureux aux siens, ne sont pas récompensés puisque son aîné sombrera dans l’extrémisme religieux, que lui et sa femme ont tant rejeté. Sa vie bascule, Ammar se lance alors à corps perdu dans la bataille la plus difficile de sa vie : sauver son fils du radicalisme religieux.

Hakim, le fils, pourrait être l’un de ces jeunes gens qui, rejetés, préfèrent s’opposer :

« Vaniteux et se cherchant de nouvelles parentés. Tout le problème de son genre est qu’il n’a pas une histoire. Une histoire à laquelle s’adosser, dans laquelle il pourrait puiser des variantes, un mythe pour sa vie, une croyance. Il n’a aucun récit valable pour sa vie et sa mort et son corps. Il ne peut pas s’insérer dans un conte ou une narration, un roman, un feuilleton. Il ira donc se proposer à la théo-fiction de son époque. Se prétendre porteur d’u ordre ou d’une mission pour corriger le monde autour de lui, s’offrir un suicide collectif qui atténuera le sien propre. » (Kamel Daoud, Le peintre dévorant la femme.)

Donner un sens à sa mort à défaut de donner un sens à sa vie.

Hassam Ghancy et Leïla Guérémy forment un couple parental apaisé, des référents adultes pleins d’une dignité émouvante, tendus par le souci des leurs et des autres.

Eliott Lerner joue les compagnons de jeu ou bien les conseillers pédagogiques. Joël Ravon incarne plutôt les figures tutélaires d’autorité. Quant à Hakim Djaziri lui-même, il entre à point nommé et à plaisir dans son rôle radical de jeune subversif, et Vanessa Callhol apparaît à la fin, ponctuant l’épisode avant d’initier le second. 

Un récit mis en lumière par une lecture vive et incisive, à la parole engagée et percutante, portée par la volonté d’en découdre : convaincre le public et l’entraîner.

  Les 3000 – épisode 2 : Audrey, le carnet d’abîmes d’une convertie, texte de Hakim Djaziri, mise en scène de Quentin Defait.

Depuis la maison d’arrêt de Versailles, en banlieue parisienne, Audrey est assaillie par ses pensées. Elle revoit son enfance à Ambeyrac, petit village aveyronnais. Elle revoit cette immense maison familiale dans laquelle elle a grandi entourée de ses parents et ses dix « frères et sœurs » de la DASS. Elle revoit leur divorce, son déménagement à Lyon, son incapacité à s’accoutumer à sa nouvelle vie, son mal-être et sa rencontre avec l’islam qui lui offre, un temps, la paix qu’elle cherchait. 

Audrey va finalement basculer dans la radicalisation après avoir rencontré Maeva, « marieuse » pour la cause de Daesh. Cette rencontre va la conduire à embrasser l’idéologie mortifère portée par l’extrémisme islamiste. A la croisée des chemins, Audrey va céder à la haine, devenant djihadiste.

Mais Audrey ne pourrait se résoudre à représenter une de ces houris, femmes très belles destinées par Le Coran aux Musulmans fidèles qui accéderont aux paradis.

« La maladie, la pathologie, c’est quand on inverse l’ordre de la quête dans les récits. C’est alors que l’amant, pour pouvoir jouir, tue la femme, détruit le château, se transforme en monstre, casse la couronne de l’homme et défenestre ses enfants, juste pour accélérer le temps, encourager le néant à faire table rase et à précipiter le Jugement dernier. Ainsi, assouvi, il ira jouir non de l’amour, mais de son émiettement en butins et esclaves dans le Paradis. Ce n’est plus une quête, c’est un mercenariat ! L’érotisme retombe dans l’ordre de l’obéissance à un Dieu et perd son panache… »

(Kamal Daoud, Le Peintre dévorant la femme). 

Saisi par le désir d’en savoir davantage, le public doit attendre la suite de la série.

Vanessa Cailhol assure le rôle d’une Audrey lumineuse, jeune fille de son temps, paradoxalement décidée et insatisfaite, dynamique, énergique, habitée par sa foi authentique pour la vie d’abord, malgré son incapacité d’en cerner les contours.

Vanessa Betanne joue la mère et les amies diverses – musulmanes de religion modérée ou extrémiste – de sa fille, avec tact et justesse. Florian Chauvet incarne tous les jeunes gens – ami, époux, ennemi… – avec élan, verve et assurance.

Les deux premiers épisodes des 3000 épousent un rythme tenu et tendu dont les échanges font mouche à travers un verbe – dialogues et commentaires – acéré.

Véronique Hotte
Le calendrier de production

Les 3000 – Episode 1 : Ammar, la transmission sacrifiée > de et mise en scène Hakim Djaziri (Juin 2021.)Les 3000 – Episode 2 : Audrey – le carnet d’abîmes d’une convertie > de Hakim Djaziri, mise en scène Quentin Defalt (Juin 2021.) Les 3000 – Episode 3 : Souleymane – 2005, au cœur des émeutes > de et mise en scène Hakim Djaziri (Juin 2022.)Les 3000 – Episode 4 : Safiah – l’émancipation > de Hakim Djaziri, mise en scène Quentin Defalt (Juin 2022.)Les 3000 – Episode 5 : Nassim – l’engendrant égaré > de Hakim Djaziri, mise en scène Quentin Defalt (Juin 2023.)Les 3000 – Episode 6 : Karina – première imam de France > de et mise en scène Hakim Djaziri (Juin 2023.)Les 3000 – Episode 7 : Honoré – De la rue au soufisme > de et mise en scène Hakim Djaziri (Juin 2024.)Les 3000 – Episode 8 : Sarah – le dernier combat d’une boxeuse > de Hakim Djaziri, mise en scène Quentin Defalt (Juin 2024.) Les 3000 – Episode 9 : Yahia – l’héritage d’une éducation genrée > de Hakim Djaziri, mise en scène Quentin Defalt (Juin 2025.) Les 3000 – Episode 10 : Zohra – l’histoire de mère courage > de et mise en scène Hakim Djaziri (Juin 2025.) 

L’Iguane de Anna Maria Ortese, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Gallimard, L’Imaginaire.

L’Iguane de Anna Maria Ortese, traduit de l’italien par Jean-Noël SchifanoGallimard, L’Imaginaire n°723, 216 p/10,50€.

Le héros du roman un rien fantastique L’Iguane (1965) d’Anna Maria Ortese, dont le lecteur  suit les aventures pour le moins étranges, est le jeune et noble Aleardo, dit Daddo, architecte et « acheteur d’îles », selon le traducteur Jean-Noël Schifano ; un honnête homme qui acquiesce à la demande d’un ami éditeur, en mal d’inspiration :

« … Il faudrait quelque chose d’inédit, d’extraordinaire. Toi qui voyages tant, Daddo, pourquoi ne me procurerais-tu pas quelque chose de bien primitif, et même de l’anormal ? Tout a déjà été découvert, mais on ne sait jamais …

– Il faudrait les questions de quelque fou, si possible amoureux d’une iguane, répondit Daddo sur un ton badin ; et qui sait comment cela lui était venu à l’esprit… »

Or, sans qu’il n’y paraisse, le sort en est scellé, et l’insouciant est pris au piège de sa légèreté. Quand Daddo aborde avec son yacht dans une île inconnue, au large du Portugal, il ne sait pas quelle rencontre fatale l’attend, face à des personnages presque désuets qui semblent habiter un autre temps. Pris entre les pouvoirs de l’argent et les séductions de la nature, Daddo va vivre – lente agonie –  un amour fou.

Il rencontre sur l’île un jeune marquis Ilario à la beauté authentique mais déjà abîmée, fin lettré qui fait lecture d’œuvres à ses deux frères plus rustres. Non loin de leur modeste maison, se trouve un puits autour duquel s’escrime une « vieille » :

« Grande fut alors la surprise de Daddo, quand il s’aperçut que celle qu’il avait prise pour une vieille n’était rien d’autre qu’une bestiole très verte et de la taille d’un enfant, à l’aspect d’un lézard géant, mais habillée en femme… » C’est Estrellita.

La servante se métamorphosera en jolie demoiselle bien née, de même Ilario et ses frères changeront-ils étrangement, une nuit, d’apparence : de la misère, à l’éclat aristocratique des atours. Les conversations philosophiques entre le marquis et le lombard battent leur plein, s’interrogeant sur la présence manifeste du Mal en l’être.

Mais le visiteur lombard se sent mal à l’aise face à l’humiliation à laquelle ses hôtes, pense-t-il, acculent Estrellita, pauvre créature couchée à ses pieds, à la table des convives. Le narrateur s’adresse au Lecteur, lui signifiant ainsi son doute existentiel :

« Mais as-tu jamais pensé, Lecteur, quel peut-être le supplice de la Perversité et de la Méchanceté même, placée dans l’impossibilité, pour des raisons mathématiques, dirons-nous, de lutter avec soi, de fuir de soi, et qui, toujours, le jour et la nuit, doit supporter l’horreur de sa propre présence désespérée – cette présence étant soi-même ? Non, tu n’y as certes pas pensé. »

La petite servante et « iguanette » Estrellita, est-elle la Personnification du Mal ? Et de son côté, le jeune comte Aleardo, aristocrate lombard, a-t-il la certitude d’être « un néant, une conscience inhabitée, un nuage plein d’eau, qui bientôt disparaîtrait… »

L’horreur le saisit quand il voit son ami, le jeune et timide marquis de l’île, Ilario, se transformer en Mendès, jeune homme insolent, dur, beau et sûr de soi à l’extrême.

Mais le comte lombard si prévenant se sent condamné, lors d’un procès kafkaïen : 

« Il avait changé, parce qu’il sentait que, dans la vie, le côté terrible était vraiment la compassion, dans la mesure où le mal voilait ainsi ses crimes, et le bien laissant place à une profonde faiblesse. »

Cet univers de fable tend à dramatiser le sentiment d’attente et de dépossession, fixé sur un personnage. La réalité du monde quotidien – soumission et mélancolie de la victime, cruauté des maîtres – est incarnée par Estrellita, l’héroïne de L’Iguane

Mi-animal, mi-humain, objet et marionnette, ce personnage dont le vêtement est lui-même composé de pièces et de morceaux est une figure qui trouve sa plus troublante manifestation hybride, mêlant la grâce d’une fillette et l’horreur d’un reptile, elle n’est pas une simple allégorie – le réel tout à la fois dénigré et exploité –, mais un personnage qui apparaît et disparaît selon le mouvement du récit et ses brusques changements à vue. (Gilles Quinsat, Encyclopedia Unieversalis).

Fable et théâtre, exploration subtile des métamorphoses, masques et déguisements.

Dans L’Iguane, cependant, le merveilleux n’est pas conventionnel : l’homme règne comme un maître tyrannique, tandis que la nature hésite entre servitude et duplicité. 

Les traces d’une mémoire existentielle se dissimulent dans l’animalité de l’iguane que nul ne peut plus délivrer d’elle-même, son corps est devenu le réceptacle d’une vérité hors d’atteinte. Spectateur impuissant, Aleardo, dit Daddo, meurt de cette révélation. 

« Jamais le comte n’avait été plus calme et beau… mais en plus, il y avait dans son visage blanc et affiné un rien de sombre, comme si l’ombre de ce que le noble avait souffert au cours des deux derniers jours de son existence, quand le pressentiment du mal et le doute sur les vrais coupables le tenaillaient, cette ombre le persécutait encore… » Restait encore et pourtant, sans raison, « le merveilleux sourire de ceux qui ont depuis peu surmonté la moindre des deux épreuves (l’autre, c’est la vie). »

Un récit entre fantastique et onirisme, littérature et métaphysique, un objet à méditer.

Véronique Hotte

L’Iguane de Anna Maria Ortese, traduit de l’italien par Jean-Noël SchifanoGallimard, L’Imaginaire n°723, 216 p/10,50€.