Lagarce, une vie de théâtre par Jean-Pierre Thibaudat, collection Les Solitaires Intempestifs.

Lagarce, une vie de théâtre par Jean-Pierre Thibaudat, collection Les Solitaires Intempestifs.

La biographie de l’auteur de Juste la fin du monde, un classique du théâtre contemporain.

Jean-Pierre Thibaudat, critique, ancien responsable « théâtre » de Libération et grand reporter, a écrit Le Roman de Jean-Luc Lagarce (2007), un premier livre sur cet auteur qui suivait le parcours d’un presque inconnu à travers les archives et les témoignages. Après la publication du Journal de Jean-Luc Lagarce, le même auteur propose aujourd’hui une biographie condensée et enrichie de nombreux travaux de recherche et d’une connaissance de l’oeuvre que la scène a éclairée.

Enfant de la province, fils d’ouvriers, Jean-Luc Lagarce (1957-1995) a voulu très tôt faire du théâtre. Avec quelques amis, il fonde la Roulotte à Besançon, compagnie de théâtre qui devient professionnelle en 1981, pour laquelle il écrit ses premières pièces, met en scène, adapte, joue parfois et commence la rédaction d’un Journal qu’il tiendra jusqu’à la fin de sa vie, à 38 ans.

Grand lecteur, dévoreur de films, il se nourrit de culture classique et contemporaine, mais aussi de sa famille, de ses amis, de ses amants ou encore de la vie théâtrale qui l’accapare entièrement. La  maladie, l’adieu avant la mort et le retour hantent son oeuvre de plus en plus fulgurante.

Reconnu de son vivant comme metteur en scène, il ne le sera pleinement comme auteur qu’après sa mort où la scène révélera des chefs-d’oeuvre. Jean-Luc Lagarce est aujourd’hui un auteur culte, le contemporain le plus joué en France au XXI è siècle, traduit en trente langues. Juste la fin du monde (1990) et Le Pays lointain (1995) sont les oeuvres phares de sa production théâtrale.

Reprises, raccords et répétitions, la parole expressive de Lagarce est comme distillée : l’auteur la prend « là où l’ont emmenée ses aînés, la passe à la casserole et la fait rissoler. Son sujet, c’est la langue parlée », écrit Jean-Pierre Thibaudat.

Jacques Fornier qui vient de disparaître à 94 ans, comédien et metteur en scène, fondateur de la troupe qui deviendra le Théâtre Dijon Bourgogne, a été l’un de ceux qui ont aidé Lagarce : 

« Quand Jacques Fornier arrive à Besançon pour diriger le Centre de rencontres théâtrales, il revient de loin. D’un temple sacré de la décentralisation dramatique, la maison de Jacques Copeau à Pernand-Vergelesses qui devait le conduire à fonder le Théâtre de Bourgogne à Dijon avant d’être nommé à la tête du Théâtre National de Strasbourg qu’il quitte pour partir en Inde en quête d’autre chose. Le voici de retour. » Jacques Fonier sera le père fondateur de La Roulotte, celui qui a fait confiance aussitôt et sur la durée à l’artiste inquiet, tels Lucien et Micheline Attoun.

Lagarce, attentif au travail accompli par la décentralisation dramatique – mettre à la portée de tous les grands classiques -, redoute la naissance de « l’homme de théâtre fonctionnaire ». Il s’agit donc d’offrir au public le plus large choix des auteurs et des oeuvres jusque-là réservés à une minorité ou peu joués – auteurs et oeuvres étrangers. Il écrit ainsi dans son mémoire de maîtrise –Théâtre et Pouvoir en Occident – qu’il s’agit aussi de « promouvoir une nouvelle écriture libérée des contraintes qui régissaient la production littéraire. Le théâtre doit se détacher des limites qui l’empêchent d’atteindre à de nouvelles dimensions et d’exprimer une sensibilité contemporaine. »

La profession de foi se révèle conviction artistique qui sous-tend l’écriture d’un auteur en devenir.

Le collège à Valentigney dans le Doubs, le catéchisme protestant avec un ami fidèle jusqu’à la fin, Dominique Hérard et une amie tout aussi proche Pascale Vurpillot, administratrice de La Roulotte en son temps, puis de la maison d’édition Les Solitaires Intempestifs aujourd’hui – les trois seront sur les mêmes bancs de collège puis de lycée, approximativement de la quatrième à la terminale. 

Du collège, leur viendra le goût du théâtre sous l’égide d’un professeur de lettres classiques, Mlle Faivre – fêtes de fin d’année, pièces écrites et pièces montées. Lagarce monte ensuite à Besançon pour ses études en philosophie et pour suivre enfin des cours de théâtre – théorie et pratique. 

De là, commence un goût d’écrire qui jamais ne se tarira, entre textes remaniés, inspirés ou co-écrits avec des référents classiques – Kafka, Ionesco, Crébillon, Tchekhov, Molière, Marivaux, Racine, Feydeau…- qu’il met en scène, et d’autres textes plus personnels selon sa petite musique. De lui-même ou conseillé, il ne cesse de reprendre ses textes, de les réécrire et de les retravailler.

La Roulotte fera des tournées depuis Besançon en France et en Europe, chaotiques parfois et conséquentes souvent, avec les fidèles des fidèles, le comédien François Berreur, aujourd’hui conseiller littéraire de référence des Solitaires Intempestifs, et la comédienne Mireille Herbstmeyer.

La découverte de Paris et les allers-retours entre la Franche-Comté et la ville-lumières rythment une existence en construction, au plus de l’écriture et de l’intimité : 

« C’est peut-être au carrefour des années 1983-1984 quand Jean-Luc effectue un gros re-travail sur Retour à la citadelle, met un point final au texte d’Hollywood et livre Les Orphelins, que son écriture commence à atteindre une certaine maturité, de l’assurance, que le rythme de la phrase prend ses aises avec un tempo propre à dire l’improbable, l’incertain, à dériver dans un présent flottant qui n’est jamais, à la fin des fins, que celui de la représentation, le théâtre étant là tout le temps, à vif… », écrit Jean-Pierre Thibaudat. 

Lagarce apprend le 23 juillet 1988 qu’il est atteint du Sida, « ce que vous savez », il n’en poursuivra pas moins et redoublera davantage l’effort d’écriture et de mise en scène de théâtre. 

Lauréat de la Villa Médicis hors-les-murs, il passe quelques mois à Berlin en 1990, ville qu’il va explorer, où il écrit un texte majeur de son oeuvre Juste la fin du monde, une pièce inspirée de Mes parents d’Hervé Guibert, dont il apprend qu’il est également atteint de la même maladie : il y perçoit un même amour et une même haine des parents, un même refus et une même tendresse.

La pièce estnon publiée du vivant de Lagarce – « sa seule grande souffrance d’auteur » précise François Berreur. Elle est mise en scène par Joël Jouanneau en 1999, quatre ans après la mort de l’artiste, et entre au répertoire de la Comédie-Française en 2008 dans une mise en scène de Michel Raskine. Elle est actuellement traduite en quinze langues, étudiée au lycée et à l’Université.

Lagarce commence aussi à Berlin le seizième carnet de son Journal où il consigne ses projets théâtraux et sa vie privée, ne sachant s’il parviendra à un dix-septième qui ne sera pas le dernier.

Ecrivant un texte pour un numéro de la Revue d’esthétique consacré au « jeune théâtre », paru en mars 1994, Lagarce écrit Du luxe et de l’impuissance, un texte qui, après sa mort, tiendra lieu de titre au recueil de ses éditos et autres textes. Il se sent « impuissant », « inutile devant le monde », « fragile et désemparé devant les bruits de la Guerre » – Tchétchénie et Yougoslavie :

« Raconter le Monde, ma part misérable et infime du Monde, la part qui me revient, l’écrire et la mettre en scène, en construire à peine, une fois encore, l’éclair, la dureté, en dire avec lucidité l’évidence. Montrer sur le théâtre la force exacte qui nous saisit parfois, cela, exactement cela, les hommes et les femmes tels qu’ils sont, la beauté et l’horreur de leurs échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette beauté et cette horreur se perdent, s’enfuient et cherchent à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs propres démons… »

Lui-même est ce jeune homme et ce fils éternel emblématique de son oeuvre – ce qu’il dit exactement de l’héroïne de Lulu de Wedekind qu’il adaptera à sa façon et dont les comédiens sont destinés à jouer plusieurs rôles, sauf Irina Dalle qui incarnera seule le rôle-titre, une mise en scène reprise, après la mort de l’auteur, par François Berreur, en janvier 1996, au Théâtre de l’Athénée : 

« Elle est une oeuvre qu’on construit, qui se laisse construire, modifier, une poupée facile qu’on habille et qu’on déshabille, qu’on costume en Pierrot, en femme du monde, en prostituée ou en garçon. Elle est l’actrice des autres dans le jeu des rôles, elle n’est pas elle, elle est ce qu’ils veulent qu’elle soit…. Toujours, elle sera seule, sans avoir jamais rien donné de l’essentiel, sans qu’on ait pu jamais lui prendre ce qu’elle possède au fond de l’âme, sans qu’on sache… » (Jean-Luc Lagarce, Mes projets de mises en scène.)

Or, la dernière pièce Le Pays lointain où le fils Louis aspire à se souvenir de toute sa vie est aussi la pièce où Lagarce se souvient de toutes ses pièces – J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Music-hall, Histoires d’amour (repérages)

Pour le critique de théâtre, Le Pays lointain est le caravansérail où se rencontrent « les vies parallèles à la vie même » dont parle l’ami de Louis, Longue Date, accompagnant pour la première fois l’aîné de la maison dans le noyau familial : « Toutes les vies de Lagarce réunies à son chevet. Les femmes aimées, les hommes aimés, la famille que l’on s’est choisie et l’autre que l’on n’a pas choisie, ces vies qui se sont si souvent frôlées, se croisent pour la première et dernière fois. 

Dans Juste la fin du monde, Louis venait seul chez ses parents : cette fois l’ami – Longue Date – l’accompagne et derrière la cohorte des garçons et des guerriers. »

 Lagarce, une vie de théâtre se lit d’une traite comme un roman vif et sensible qu’on aimerait ne pas quitter pour mieux connaître un artiste bien trop tôt disparu et qui avait tant à écrire encore.

Véronique Hotte

Lagarce, une vie de théâtre par Jean-Pierre Thibaudat, collection Les Solitaires Intempestifs.

La biographie de l’auteur de Juste la fin du monde, un classique du théâtre contemporain, 10€.

Luigi Pirandello par Pierre Lepori, collection Le Théâtre de ****, éditions Ides et Calendes.

Luigi Pirandello par Pierre Lepori, collection Le Théâtre de ****, éditions Ides et Calendes.

Voici un beau Luigi Pirandello – vie et oeuvre – présenté, informé et commenté par Pierre Lepori. Une proposition au lecteur contemporain de redécouvrir, par chapitres thématiques, la trajectoire d’un auteur troublant, fasciste et cosmopolite, s’inspirant du vérisme du XIX è siècle et des audaces avant-gardistes, anticipant le féminisme, les identités fluides et les questions de genre.

Prix Nobel de Littérature en 1934, le Sicilien Luigi Pirandello (1867-1936) a écrit quarante-deux pièces, sept romans, deux cent quarante et une nouvelles, sept recueils de poèmes et des essais.

Son théâtre déstabilise les scènes de l’époque par une dé-construction audacieuse du drame bourgeois. Ses pièces phares – Six personnages en quête d’auteur, Ce soir on improvise ou Les Géants de la montagne – ont été montées par Ingmar Bergman, Giorgio Strehler, le Living Theater. 

Ces pièces cachent une incertitude dressée en forteresse par un Sicilien athée et épris de philosophie. La force de l’oeuvre ne relève pas tant de l’intelligence, selon Pierre Lepori, mais du désespoir, de la radicalité déchiffrant sans pitié les contradictions de l’existence. Il se disait ballotté « dans un tumulte des pensées et des sentiments, dans lequel quiconque se sentirait chavirer comme dans les spirales tournoyantes d’une tempête; un vertige à en mourir ou à devenir fou ».

Or, les chefs-d’oeuvre ne font pas oublier la versatilité de sa production dramatique, où l’intelligence abstraite du « pirandellisme » cohabite avec une grande humanité et un regard percutant sur les crises de la modernité : « Mon travail est comme une fresque de Tiepolo, perpétuellement balayé par un vent fantasque », clamait-il.

L’amour et le désamour du théâtre, le jeu entre le naturalisme et la volonté d’innovation.

Le vrai et le faux, les jeux de miroirs, les sophismes philosophiques et le théâtre dans le théâtre…, telles sont les formules consacrées pour caractériser sans nuances l’oeuvre de Pirandello. Ainsi la notion de « pirandellisme » – une attitude d’ironie désabusée, une lucidité extrême face à l’absurdité de la vie et de l’homme moderne.

Pirandello naît en 1867, quasi en même temps que l’Italie unitaire (1873), dans une ville du sud de la Sicile, Agrigente. Nourri d’un monde magique et féodal, il manifeste une vocation précoce pour les lettres qui le porte à quitter très jeune sa région. Ses études achevées à Bonn – avec une thèse, écrite en allemand, sur les particularités morphologiques de son dialecte natal -, l’auteur se marie et s’installe à Rome, la nouvelle capitale du Regno d’Italia. Il y fréquente les cafés littéraires et noue de solides amitiés surtout parmi les auteurs siciliens du temps. Il officie en tant que professeur de stylistique à l’Ecole normale pour jeunes filles, un poste qu’il gardera de 1898 à 1922. A l’orée de 1900, littérateur professionnel, il publie coup sur coup deux volumes de nouvelles et trois romans : le troisième – Feu Mathias Pascal (1904) – lui vaudra son premier succès.

L’oeuvre est un labyrinthe car Pirandello aime le paradoxe. Tout est dit et contredit chez cet auteur moderne : l’amour et le désamour pour le théâtre, l’ancrage dans les esthétiques du passé – le naturalisme – et la volonté d’innovation -le théâtre dans le théâtre-, l’attachement à sa terre natale. 

Le dramaturge restera fidèle au modèle du drame bourgeois – triangles amoureux et enfants illégitimes -, des thèmes obsessionnels dans les phases successives de sa production dramatique.

Les premières pièces sont des mélos naturalistes en un acte ou des comédies villageoises. Ensuite, avec un succès public croissant, l’auteur compose des drames soit-disant grotesques, les plus « pirandelliens » – Chacun sa vérité, La Volupté de l’honneur, Le Jeu des rôles – où domine le miroitement des apparences et des identités, avec joutes verbales et tensions des émotions.  

Puis le succès mondial arrive avec la géniale trilogie du « théâtre dans le théâtre » – Six personnages en quête d’auteur, On ne sait jamais tout, Ce soir on improvise -, canevas conventionnel et mise en abyme – prise en compte du dispositif théâtral pour mieux le dynamiter.

Enfin, Pirandello se tourne vers le « théâtre des mythes » – La Nouvelle Colonie, Lazare, Les Géants de la montagne -, passant aussi par quelques pièces troublantes consacrées aux figures féminines – Diane et la Tuda, L’Amie de leurs femmes, Comme tu me veux, Se trouver.

Femmes égarées ou soumises, hommes jaloux et raisonneurs, tel est le plus abondant filon pirandellien, assujetti à la violence inépuisable de la cellule familiale dysfonctionnelle, sédiment d’émotions brutes où seules deux issues s’offrent aux personnages : la folie ou la mort.

Le rapport entre Pirandello et le régime fasciste est fluctuant. A partir de 1920, cet auteur qui tient une place de plus en plus éminente dans le théâtre italien, s’imagine pouvoir transformer de fond en comble le système de production sclérosé des arts vivants de son pays. Dramaturge écouté, il se passionne pour la mise en scène – une nouveauté absolue pour l’époque, en Italie – et se voit en grand réformateur, plaçant l’Art au-dessus des impératifs de l’exploitation commerciale.

Il se sent toutefois de plus en plus à l’étroit dans la routine commerciale du théâtre italien, qui ne bénéficie pas de soutien public et subit les aléas du marché. Il est confronté aux caprices des interprètes et à la cupidité des directeurs de salle. Il rêve d’être joué par l’immense Eleonora Duse, la Sarah Bernhard italienne. Et il finit par se prendre au jeu, son rêve de tout changer prend enfin forme, il sera désormais le chantre d’une révolution à la fois dramaturgique et scénique.

Mais après trois saisons, sa compagnie fait faillite et lui-même traverse une mauvaise passe car les puissants trusts de gérants de salles semblent entraver la diffusion de son oeuvre dramatique. Mussolini ne répond pas à ses attentes, flattant l’auteur mais ne l’aidant pas. Le Duce privilégiera l’industrie du cinéma, suivant le Secrétariat à la Propagande et son beau-fils Galeano Ciano.

Pirandello s’exile à Berlin (1928-1929), puis à Paris (1930), trompé par un régime politique italien de plus en plus contrarié par ses goûts esthétiques peu populistes. Le prix Nobel de Littérature est fêté à Paris, avant son retour en Italie où nulle réception officielle n’est préparée. Pirandello spécifie dans son testament que soit passé sous silence son décès, refusant d’être « récupéré ».

La conception du personnage, une âme flottante en attente d’incarnation.

Bien avant la mode de l’autofiction, Pirandello use pour son oeuvre des secrets familiaux. Sont même utilisés les troubles schizophréniques de son épouse, qui bouleversent sa jeune famille pendant plus de dix ans. Après la rupture de ses premières fiançailles, le père de Luigi arrange un « mariage de soufre » – en lien avec l’exploitation soufrière – , soit une alliance juteuse avec la fille d’un autre propriétaire minier, disposant d’une dot importante. Les époux s’installent à Rome, et Luigi s’éprend ardemment de la ténébreuse Antonietta Portolano, timide et juste sortie du couvent.

Plus tard, l’entreprise de mine soufrière fait faillite, et les revenus familiaux seront bien moindres.

Les thèmes de la folie et de la sexualité indomptable traversent l’oeuvre de Pirandello. Sous les convenances sociales que les personnages cherchent à respecter, la dignité individuelle est bafouée. Dans un mouvement perpétuel de déploiement et de replis, de dévoilement et de mascarade, d’aveu et d’intellectualisation, l’auteur joue à cace-cache avec le réel qu’il déguise.

Pirandello est un auteur démiurge, prisonnier de ses soucis personnels, puisant encore dans la matière sombre d’une double culture – sicilienne et européenne -, se débattant entre réel et imaginaire. La sensation d’être lui-même un personnage, de ne jamais sortir d’un état de fiction inévitable, le pousse vers son invention majeure, celle du personnage qui se sait tel, et qui revendique de « venir au monde » dans l’oeuvre d’un auteur, par le corps d’un comédien.

Six personnages en quête d’auteur (1921) est l’exemple le plus frappant de cette innovation – des personnages à l’état pur, pas encore « écrits » et qui débarquent tout simplement sur un plateau de théâtre, lors d’une répétition, et qui demandent à être écoutés, vécus, représentés.

Cette conception du personnage, âme flottante en attente d’incarnation, relève certes des courants de spiritisme et de la théosophie en vogue, mais elle fonde aussi un théâtre mental puissant.

La Première Guerre mondiale perturbera l’équilibre fragile de Pirandello, démuni face à la folie du monde, confronté à la maladie d’Antonietta et séparé de son fils Stefano mobilisé, sans parler de la mort de sa mère, en 1915. Ces drames alimentent en même temps l’expressivité de sa création.

Loin de l’esthétique symboliste ou expressionniste, le dramaturge intellectualise le réel, privilégiant les identités défaites et les incertitudes. Il écrit en 1908 un texte théorique, L’Umorismo – une théorie du fragmentaire qui fait écho au morcellement de la société et de l’homme contemporain. 

Il évoque le « sentimento del contrario », le sentiment, la perception, la hantise d’une duplicité de la vie même que l’homme – dramaturge et narrateur – tente sans fin de saisir et de restituer.

Un masque qui se découvre nu, tel est l’homme. L’angoisse de la duplicité et la hantise des faux-semblants livrent l’individu à une existence sans certitudes dans une amertume douce-amère. Et le personnage central de ses pièces devient l’homme lucide discourant sur sa condition, un existentialiste avant l’heure. 

Mais au fond, cette idée de l’homme qui se regarde vivre et du personnage « pas dupe » de la comédie qu’il joue n’est plus longtemps tenable. Pirandello sent bien qu’il court le risque de s’éloigner des passions qui le hantent, la vérité humaine qu’il poursuit. Ne pouvant pas davantage revenir en arrière dans une dramaturgie « crédule », il décide de dynamiter définitivement la forme théâtrale : la trilogie à venir du « théâtre dans le théâtre ».

Une manière inédite de s’insérer dans le renouvellement du théâtre.

Pirandello se départit tardivement de sa posture d’écrivain-poète, de son renoncement à la conception de l’auteur qui serait supérieur à l’interprète, pour s’adonner à un théâtre enfin trouvé.

Dans Six personnages, le tragique d’un récit brut croise le portrait désabusé de la vie d’une compagnie routinière, regardée avec malice.

Sachons que l’italien n’est qu’une langue littéraire, calquée sur les grands exemples classiques de Dante, Bocacce et Pétrarque, et ce jusqu’au XIX è siècle. Après l’unité italienne (1873), chacun parle son dialecte régional, plus ou moins proche du standard florentin des intellectuels. L’oeuvre de Pirandello relève bien de l’indécidable : thèmes, histoires, doutes identitaires et langue – cette  étrangeté linguistique dans le jeu des miroirs fuyants et la description d’une réalité diffractée.

Auteur européen par ses voyages et par ses préoccupations esthétiques, Pirandello semble de plus en plus inspiré par les courants avant-gardistes, qui prônent un changement radical du théâtre et des différents rapports de force qui s’y jouent : entre public et plateau, entre cocon bourgeois et grande fresque collective, entre quatrième mur et décloisonnement de l’espace.

Si l’Italie est très en retard dans ce renouveau, Pirandello commence à connaître de mieux en mieux les travaux de Piscator et de Gropius, de Gordon Craig et d’Adolphe Appia… Lecteur vorace et désordonné, il côtoie les futuristes, admire le cinéma expressionniste, s’intéresse à la musique et aux techniques d’éclairage – ses didascalies de plus en plus fournies en témoignent.

Le retard, à la fois structurel et esthétique, de la scène italienne de l’entre-deux-guerres est flagrant, et la troupe portraiturée dans Six personnages, poussiéreuse et velléitaire, est réaliste.

Depuis un bon demi-siècle déjà, l’idée de la mise en scène – une conception globale du spectacle, avec une plus grande attention sur le jeu des acteurs, l’espace scénique, les nouvelles techniques d’éclairage et la coordination générale des différents plans esthétiques – a traversé l’Europe.

La troupe des Meiningen en Allemagne (1826-1914), les artistes du Cartel en France (dès 1924) et la scène russe des Stanislavski et Meyerhold au tournant du siècle, ont insufflé au théâtre une envie d’en finir avec un théâtre désuet aux conventions usées. Sans compter les ondes de choc des avant-gardes, du symbolisme au futurisme, du dadaïsme au surréalisme, nombreux sont les mouvements qui ont renouvelé la conception de l’art et de l’art dramatique, l’Italie est à la marge.

Pirandello doutait de tout, des identités, anticipant d’une certaine façon ce qu’on nomme le queer.

Le chercheur queer américain John Champaigne a consacré un chapitre déterminant de son beau livre Aesthetic Modernism and Masculinity in Fascist Italy à la performativité de genre des personnages pirandelliens. Par une analyse sans complaisance de plusieurs spécimens mâles, il souligne la composante parodique, distanciée et féminine de ces figures, dans une période où le mythe viril dominait la vie sociale : « Par sa focalisation sur une masculinité blessée et une féminité comme mascarade, les pièces de Pirandello étaient une méditation perpétuelle sur l’interchangeabilité des rôles de genre ». Quelques années plus tard, Champagne a poussé encore plus loin son intuition interprétative. Dans une conférence pour la Society for Pirandello Studies, il s’est engagé dans le magma identitaire de Comme tu me veux, interprétant « acting as a man as a woman », le monologue de l’Inconnue, personnage qui essaie vainement d’emprunter l’identité d’une autre. La pièce se termine par le cri « être n’est rien ! Être c’est se faire ! ».

Une jolie promenade sur les chemins de la création sicilienne, italienne et européenne d’un maître.

Véronique Hotte

Luigi Pirandello par Pierre Lepori, collection Le Théâtre de ****, éditions Ides et Calendes, 10€.

Parages 08 -La revue du Théâtre National de Strasbourg avec deux focus : l’un sur l’auteur Martin Crimp et l’autre sur les éditions Les Solitaires Intempestifs.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Parages 08 -La revue du Théâtre National de Strasbourg – Revue de réflexion et de création consacrée aux auteurs contemporains – deux focus : l’un sur l’auteur Martin Crimp et l’autre sur les éditions Les Solitaires Intempestifs.

Parages est une revue de réflexion et de création, fondée par Stanislas Nordey – directeur du Théâtre National de Strasbourg, conçue et animée par Frédéric Vossier, auteur et conseiller artistique au TNS. Parages 08 propose deux focus : l’un porte sur un auteur majeur de notre temps, Martin Crimp, et l’autre sur les Solitaires Intempestifs, maison d’édition rayonnante.

Martin Crimp – un auteur de notre temps.

Martin Crimp est un auteur dramatique majeur de la scène européenne actuelle, écrit Frédéric Vossier. Ses textes en France sont publiés aux éditions de l’Arche et ont été créés par de nombreux metteurs en scène depuis 2000 – Rémy Barché, Hubert Colas, Daniel Jeanneteau, Stanislas Nordey, Christophe Rauck… 

L’écriture de Martin Crimp, intime et politique, renouvelle les « territoires mouvants de la dramaturgie contemporaine », questionnant autant les violences des hommes aujourd’hui que les « systèmes perceptifs » de ces violences. Sylvain Diaz, chercheur en études théâtrales, inscrit d’ailleurs cet auteur dans la tradition d’un théâtre clinique et non pas critique. Martin Crimp serait l’héritier singulier d’un autre grand dramaturge anglais, Harold Pinter.

Du drame bourgeois à la réécriture des mythes antiques, passant par la pièce-paysage, Atteintes à sa vie, il « façonne une poétique impitoyable pour la scène d’une autonomie irréductible ».

Parages publie l’incipit d’un texte de Crimp en cours, livrant le début d’un vaste projet d’écriture dramatique et choral, composé d’une multitude de voix – Not one of these people – Aucun d’entre eux -, commencé en mai durant le confinement et proposé pour la réouverture post-confinement, du Royal Court Theatre de Londres. Christophe Pellet et Guillaume Poix traduisent l’oeuvre.

Christophe Pellet raconte la complicité épisodique de son histoire croisée avec l’auteur anglais, tandis que l’auteure Pauline Peyrade et le metteur en scène Rémy Barché inventent une fiction sur un couple d’artistes échangeant sur les constructions dramaturgiques d’une oeuvre tentaculaire.

Le photographe Jean-Louis Fernandez saisit – bureaux des éditions de L’Arche, rue ou restaurant -, l’instant partagé entre Martin Crimp, Anglais à Paris, et Claire Stavaux, son éditrice en France. 

Quant à la romancière Alice Zeniter, elle avoue sa frayeur devant le sort réservé aux enfants dans les pièces de Crimp, re-dessinant avec soin le paysage dramatique de cette enfance malmenée. 

Enfin, la grande comédienne Dominique Reymond nous invite à suivre au jour le jour à travers son carnet les étapes d’un travail de répétition – corps et esprit immergés dans la pièce Le reste vous le connaissez par le cinéma, une réécriture des Phéniciennes d’Euripide par Martin Crimp. Une de ses dernières créations marquantes en France, présentée au Festival d’Avignon 2019 et mise en scène par Daniel Jeanneteau. L’actrice écrit, dessine, illustre, souligne et fait vivre des pages intenses : un bonheur de lecture, la découverte d’un beau paysage mental et artistique.

Parages propose la réécriture par Julien Gaillard, auteur associé au Théâtre du Peuple à Bussang, du mythe d’Oreste – Oreste ou l’Adolescence (théâtre-poème) -, dans le cadre d’un atelier théâtral avec des adolescents. Poème inspiré des Choéphores d’Eschyle, de l’Electre de Sophocle et du monologue dramatique de Yannis Ritsos, Oreste ou l’Adolescence. Les voix de ce théâtre-poème résonnent du « silence d’où se détachent les mots qui le dénudent», commente Olivier Neveux.

Quant à Sarah Cillaire dramaturge et traductrice, elle propose un témoignage-récit – Dire la langue – sur ses traversées dramaturgiques de textes contemporains. Avec le metteur en scène Tommy Milliot, elle a exploré les territoires textuels de Fredrik Brattberg, Lluisa Cunillé, Frédéric Vossier, Naomi Wallace. Et si Tommy Milliot découvre au lycée de Béthune les auteurs flamands, Josse de Pas, Jan Fabre, Jan Lauwers…, Sarah Cillaire, depuis son lycée de Montluçon, bénéficie du voisinage des Fédérés avec l’utopie rurale d’Olivier Perrier et des spectacles sous chapiteau du Footsbarn Travelling Theatre. Elle se souvient des répétitions de Chantal Morel adaptant Jean Vautrin ou celles de Didier Bezace montant Le Piège d’Emmanuel Bove. Elle croise la route de Philippe Delaigue, Eugène Durif… Un événement marquant, Violences de Didier-Georges Gabily.

Et Fanny Mentré signe un inédit, L’Idole, un texte hantologique – formule derridienne – où est discutée la question de notre rapport aux morts, une parole-force d’affrontement et de libération.

Notre confrère particulièrement attentif Hugues Le Tanneur livre un entretien passionnant – L’écriture est une quête absolue de l’inconnu – avec Hubert Colas, auteur, metteur en scène, acteur et scénographe, pour qui le théâtre réconcilie sa vocation initiale pour les arts visuels et ses talents de dramaturge. Parallèlement à son oeuvre d’auteur, Hubert Colas se penche naturellement sur les écritures contemporaines auxquelles il offre une visibilité dans ses propres créations, mais aussi depuis 2002, dans le cadre du festival Actoral à Marseille, chaque automne.

Claudine Galéa écrit A chacun ses capacités, une forme brève pour la manifestation Faits d’hiver organisée tous les ans par Simon Delétang au Théâtre du Peuple à Bussang. Une exploration décalée de ce qu’on nomme le « fait divers », menée par un Questionneur – quarantenaire ou cinquantenaire -, une Reine – octogénaire et plus – et son Arrière-petit-fils de vingt-deux ans.

Par ailleurs, Olivier Neveux offre Une étoffe brûlante – Les drames de la sensation de Laura Tirandaz, un « portrait dramaturgique » de l’auteure Laura Tirandaz, une exploration de la texture sensible et tonale de cette écriture. Pour Olivier Neveux, « chaque pièce invente, sans esbroufe, presque discrètement, son dispositif singulier d’énonciation impressionniste, direct ou indirect, parfois épique, d’autres pris en charge par les personnages… » Un regard engagé et avisé.

Une maison d’édition respectée – Les Solitaires intempestifs – 

En 1992, Jean-Luc Lagarce et François Berreur fondent Les Solitaires Intempestifs au sein de la compagnie le Théâtre de la Roulotte, d’autant que les textes d’Olivier Py ne trouvent pas d’éditeur. 

L’auteur du Pays lointain disparaît en 1995, la compagnie est mise en liquidation judiciaire et la maison d’édition renaît en 1998 sous la forme d’une SARL, qui rachète les titres déjà édités : La Nuit au cirque (pour des enfants) (1992) et les Aventures de Paco Goliard (1992) d’Olivier Py, Mon père qui fonctionnait par périodes culinaires et autres…(1993) et Les Drôles : un mille-phrases (1993) d’Elizabeth Mazev, enfin Music-hall (1992) et Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne (1995) de Jean-Luc Lagarce.

Dès lors, « le travail et l’image des Solitaires Intempestifs dépendront complètement de la personnalité de François Berreur et de la figure fondatrice de Jean-Luc Lagarce », écrit fort à propos Pierre Banos dans sa thèse sur l’édition théâtrale en France, soutenue en 2008.

François Berreur a vaillamment bâti, note à son tour Frédéric Vossier, une maison dont la ligne éditoriale ne se départit pas de l’exploration d’un théâtre de création audacieuse et innovante.

Sont publiés, entre autres auteurs, le Théâtre complet de Jean-Luc Lagarce (Tomes 1, 2, 3 et 4), les textes dramatiques de la collection « Bleue », les emblématiques Ronan Chéneau, Rodrigo Garcia, Jean-René Lemoine, Angélica Liddell, Pascal Rambert, Pauline Sales, Jean-Pierre Siméon, Ivan Viripaev, Mohamed El Khatib, Lazare et Pauline Peyrade. S’impose la collection « Du désavantage du vent », avec les ouvrages d’Anne- Françoise Benhamou et Bruno Tackels, celle des « Classiques contemporains » – le mythique Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel.

Jean-Pierre Thibaudat brosse un portrait amusé et tendre d’un homme discret, François Berreur : « …Quelques aventures, ruptures, éloignements et brouilles plus tard, La Roulotte se résume à un trio : Jean-Luc (l’auteur s’affine et s’affirme comme metteur en scène), Mireille Herbstmeyer  (l’actrice) et François (le « beau jeune homme »devenu acteur). « Peu à peu, constitution d’une troupe secrète entre Mireille, François et moi », écrit Lagarce dans son Journal en novembre 1982.

Marie-José Sirach, responsable du service Culture de L’Humanité, dresse l’inventaire des fulgurances païennes d’Angelica Liddell, l’empêcheuse de tourner en rond, tandis que la féministe  Bérénice Hamidi-Kim livre, à travers le travail théâtral de Gurshad Shaheman, une réflexion poussée sur les rapports entre la masculinité et la virilité. 

L’entretien croisé que mène notre consoeur Fabienne Arvers avec Elizabeth Mazev et Olivier Py est particulièrement vif et malicieux. Les deux se souviennent avec émotion de leurs relations avec Jean-Luc Lagarce, riant de leurs facéties respectives et du soutien réel de ce maître un peu plus âgé dans les premiers temps de leur propre carrière théâtrale. Et Olivier Py d’insinuer que Jean-Luc en pinçait bien pour Elizabeth Et en écho à l’entretien, un texte de Jean-Luc Lagarce adressé aux journalistes et aux libraires lors de la publication de Drôles d’Elizabeth Mazev en 1993.

Brillent les photos de Jean-Louis Fernandez sur la maison d’édition, bâtiment, bureaux et équipe de travail, le conseiller éditorial François Berreur, la directrice Pascale Vurpillot, la responsable de la communication, Eulalie Delpierre, et la secrétaire d’édition Martine Broussaudier.

Un Parages 08 qui fait du bien, à voir ainsi les choses se construire avec patience et constance.

Durant ce confinement, le TNS poursuit son soutien aux auteurs à travers un projet de commande d’écriture lancé en cette fin d’année 2020. Dans le cadre de la continuité pédagogique pour les élèves de l’école du TNS, quinze auteurs sont invités à écrire une forme brève sur ce même thème : « Ce qui (nous) arrive ». A suivre…

Véronique Hotte

Parages 08 -La revue du Théâtre National de Strasbourg – Revue de réflexion et de création consacrée aux auteurs contemporains – deux focus : l’un sur l’auteur Martin Crimp et l’autre sur les éditions Les Solitaires Intempestifs, 15 €.

Michel Robin, ancien sociétaire de la troupe de la Comédie-Française, nous a quittés.

Éric Ruf, administrateur général, la société des Comédiens-Français, la Troupe et l’ensemble des personnels de la Comédie-Française ont l’immense tristesse d’annoncer le décès de Michel Robin survenu le 18 novembre 2020, à l’âge de 90 ans, des suites de la Covid-19. 

« Cette époque nous éprouve cruellement et nous la haïrons de nous priver soudainement des plus fragiles et des meilleurs d’entre nous. Nous avons tous un souvenir précis de Michel, parti il y a dix ans déjà de notre théâtre. De sa tendresse et de son humour dévastateur. De sa dent aussi, carnassière et drôle. Nous comptions énormément pour Michel qui gardait un attachement indéfectible à notre Maison. De sa retraite, il prenait de nos nouvelles et suivait nos activités avec le même intérêt qu’il lisait L’Équipe et le destin de ses formations sportives préférées. 

Il était revenu la saison dernière témoigner de son immense parcours lors d’un Paradoxe(s) au Studio-Théâtre. Il avait un trac fou de revenir mais un désir taraudant de remonter sur un plateau devant un public. J’ai aussi le souvenir ému, quelques mois avant, des longs plans séquences glissant sur son visage, ses yeux mouillés et malicieux, son cou, ses mains interminables, filmé par Florence Viala pour illustrer sa lecture au grenier des acteurs d’une nouvelle de Gabriel Garcia Márquez. Michel comme un vieil enfant, un oiseau décharné au duvet disséminé sur ses maigres épaules, un Ange que Wim Wenders n’aurait pas renié. Michel a été mon copain de promotion dans notre théâtre et nous avons beaucoup échangé pendant des années. Très vite, il m’a confié de son air détaché et malin qu’il était l’acteur le plus vieux de sa génération et le plus connu de son immeuble et, me désignant d’un doigt vengeur et levant un maigre sourcil, il m’a prévenu qu’il pouvait me faire un tort considérable. Tout Michel, quoi. Deux jours après, il m’a soufflé que ses parents l’avaient obligé à devenir acteur alors qu’il désirait être notaire. Michel, donc.
Les répétitions ne lui servaient qu’à contrarier sa solitude tant son art était simple. Dès la première lecture tout était là, de son évidence et de son charme. Un monde d’humanité et d’intelligence contenu dans cette longue et humble silhouette courbée. 

Michel a toujours joué les vieux, très tôt dans sa carrière. Il concédait il y a peu qu’il avait enfin l’âge du rôle et que cela le contrariait. Nous perdons un grand-père, un père de théâtre, un ami, un grand comédien. 

Toutes nos pensées et notre tristesse accompagnent Amélie, sa fille, et Gaspard, son petit-fils, que Michel adorait. »

Eric Ruf

Michel Robin quitte la Comédie-Française en 2010 et n’en poursuit pas moins sa carrière au théâtre, à la télévision et au cinéma. En 2014, nous l’avons vu interpréter le protagoniste dans Les Méfaits du tabac de Tchékhov. Voici quelques lignes de critique.

Les Méfaits du tabac, concert en un acte, Anton Tchekhov, Jean-Sébastien Bach, Luciano Berio, Piotr Ilitch Tchaïkovski, mise en scène Denis Podalydès, conception du spectacle Floriane Bonanni

Sur la scène nue des Bouffes du Nord, le public admire d’abord la sobriété éclatante des instruments de musique, avec à cour une chaise et son chevalet ; à jardin, au centre du plateau, un piano que guette le siège de l’instrumentiste.

Des pas à la fois précipités et indécis se font entendre dans les coulisses, et un vieil homme grand et voûté, portant un costume d’époque, apparaît sur le plateau en bougonnant, traversant l’espace, le quittant, puis semblant revenir encore.

C’est le grand acteur Michel Robin qui interprète Nioukhine, l’anti-héros incertain et inquiet des Méfaits du tabac de Tchekhov, du nom de la conférence à venir de cet autodidacte.

Il ne parviendra jamais à dérouler le fil de son discours pseudo-savant, mais on comprendra au cours de ses aveux qu’il juge son existence inutile, rendant presque légitime le mépris de sa femme à son sujet qui le traite d’épouvantail. Celle-ci, directrice d’une académie de musique – le lieu de l’intrigue -, l’a enjoint à produire une conférence « dans un but de bienfaisance ».

On devine que cette femme autoritaire inflige à son mari une vie sans armature, une existence apeurée et sans désir. Le portrait de vieil homme en mouvement est comique et charmant, d’un charme émouvant et navrant, ne s’avouant jamais vaincu et prétendant fuir.

Heureusement, pour donner un peu de baume à la blessure intime du vieil homme, survient sur le plateau, comme en rappel des Trois Sœurs de Tchekhov, trois belles musiciennes habillées de robes dessinées par Christian Lacroix.

On ne sait si ces figures sont les filles de Nioukine ou bien des pensionnaires de l’académie. Toujours est-il que grâce au piano, au violon et au chant, la « petite musique tchekhovienne » s’est aimablement invitée sur la scène, en prenant une vie autre – du côté de la musique et non plus du texte.

La Sonate N°1 en si mineur BW1014 pour violon et piano de Bach apporte sa nostalgie et sa tendresse mutine tandis que la Partita N°2 pour piano en do mineur se fait plus sombre et austère en vue de la venue finale de l’épouse supposée.

Ces deux morceaux de Bach encadrent le monologue de Nioukhine sur l’amer descriptif de ses jours. 

Quant à La Sequenza VIII pour violon de Berio, inspirée par ailleurs de Bach encore, elle ajoute de la rage et de la colère aux propos du vieil homme et un désespoir plus incisif.

Et la tourneuse de page, qui est aussi chanteuse soprano lyrique, offre à tous La Romance (op.47 N°1) de Tchaïkovski, un instant pur de voix profonde et aérienne.

Véronique Hotte

Du 18 mars au 12 avril 2014, du 18 au 22 mars au Théâtre des Bouffes du Nord.