Le Tartuffe ou L’Hypocrite, comédie en trois actes, en vers, de Molière, mise en scène de Ivo van Hove.

Crédit photo : Jan Versweyveld

Le Tartuffe ou L’Hypocrite, comédie en trois actes, en vers, de Molière, mise en scène de Ivo van Hove. Version interdite en trois actes de 1664, restituée par Georges Forestier avec la complicité d’Isabelle Grellet.

Après les créations des Damnés (2016) d’après Visconti et d’Electre/Oreste (2019) d’après Euripide, le metteur en scène belge Ivo von Hove retrouve pour la troisième fois la Troupe de la Comédie-Française pour le spectacle Le Tartuffe ou L’Hypocrite, la version interdite en trois actes de 1664, restituée par Georges Forestier avec la complicité d’Isabelle Grellet.

Les trois actes significatifs se concentrent sur les protagonistes de la pièce : Tartuffe, l’intrus que  le maître de maison Orgon a voulu obstinément accueillir, Mme Pernelle la mère dévote de celui-ci, Cléante son beau-frère éclairé, Elvire sa femme, Damis son fils et Dorine la suivante, selon la structure sous-jacente analysée par le grand spécialiste passionné de Molière, Georges Forestier :

« 1) Un mari dévot accueille chez lui un homme qui semble l’incarnation de la plus parfaite dévotion; 2) celui-ci tombé amoureux de la jeune épouse du dévot, tente de la séduire, mais elle le rebute tout en répugnant à le dénoncer à son mari qui, informé par un témoin de la scène – Damis – refuse de le croire; 3) la confiance aveugle de son mari pour le saint homme oblige alors sa femme à lui démontrer l’hypocrisie du dévot en le faisant assister, caché, à une seconde tentative de séduction, à la suite de quoi le coupable est chassé de la maison. »

Un acte d’exposition, un second acte organisé autour de la tentative de séduction, un troisième autour du piège tendu par l’épouse. Foin du cinquième acte, avec le problème de la donation des biens et la cassette de papiers compromettant Orgon politiquement, récupérés par Tartuffe; foin du deuxième acte avec les amants secrets Valére et Mariane, la fille d’Orgon. Reste la colère du fils Damis dont le mariage est contrarié par l’action sourde et délétère de Tartuffe auprès du père.

La scénographie majestueuse d’ombres et de lumières de Jan Versweyveld, est scintillante, solennelle et pompeuse. Le public embrasse sur la scène de vastes espaces que segmente une estrade métallique à hauteur de table assez élevée, près du lointain, derrière laquelle officient les servants de l’Académie de la Comédie-Française, silencieux et vêtus de noir, de même, les acteurs non présents sur le plateau. Et c’est depuis une coursive surélevée au-dessus de la première structure que surgit à jardin le maître de maison, sorti de ses vastes appartements.

Immenses bouquets de fleurs généreuses et colorées dans leurs vases de verre transparent sur lesquels joue l’éclat éblouissant des lumières de rangées de lustres ouvragés et de chandeliers. Depuis les cintres sur le vaste mur sombre du lointain descendent des fils lumineux : la scène est ainsi habitée de nuit et d’éclats seyants, si ce n’est un espace plus clair couvert d’une nappe blanche – lieu symbolique et sacré d’un petit autel de prière ou d’espace chamanique intérieur.

Cet espace de dévotion est dévolu au sans-domicile-fixe qu’Orgon recueille chez lui, après l’avoir mis à nu, lavé et habillé de neuf, à la manière policée des personnages bourgeois de la pièce. C’est depuis ce tapis clair encore que sera emporté finalement le corps de Mme Pernelle défunte.

Sous la musique d’Alexandre Desplat et la collaboration musicale de Solrey – ménagement des tensions accentuées ou atténuées, selon les temps de dramatisation et d’émotion qui vont et viennent, le spectacle est conçu comme un thriller, un épisode de série efficace et percutante.

Avec ses temps d’exposition de l’action au cours desquels les personnages s’expriment, paisibles et patients d’abord, inquiets et ironiques quand ils argumentent autour de leur position respective contre l’intrus, ils arpentent le devant de scène avec précaution tranquille, avant que peu à peu ne montent la colère et les mouvements vif d’opposition – contrariété et sentiment d’incompréhension.

Chacun des protagonistes bénéficie de son moment de gloire frontale, un portrait vivant en majesté, après avoir gravi les quelques degrés du praticable qui le hissent face à la salle. Il gronde, tempête, fulmine, déclame haut et fort ses dissensions avec le fameux hypocrite Tartuffe.

Il en va ainsi pour Cléante, rôle auquel Loïc Corbery donne à la fois sa fougue et sa mesure; il en va ainsi pour Damis, le fils emporté, auquel Julien Frison apporte l’énergie de sa jeunesse; il en va ainsi pour l’entêtée Mme Pernelle – digne Claude Mathieu – qui ne veut pas entendre raison.

La suivante Dorine, quant à elle, que fait vivre toute l’ironie bienveillante de Dominique Blanc, elle foule la scène plus librement, ici et là, comme d’ailleurs Marina Hands pour la charmante Elmire, dominée par ses émotions et sa condition d’épouse malheureuse, un peu équivoque quant à sa tenue – petite robe courte et légère – qui ne fait qu’attirer plus ouvertement les regards inquisiteurs.

Violence physique des affrontements et des confrontations qui correspondent à l’atmosphère tendue de notre époque – agitation, agressivité et animosité, comportements excessifs et manque de réserve, de mesure et de distance dans l’appréhension des réalités et de leur perspective.

Les personnages n’hésitent pas à se livrer à des corps-à-corps virulents aux coups esquivés.

Après la scène de séduction bien engagée de Tartuffe sur Elmire, surprise par le fils, quand Orgon – Denis Podalydès, fidèle à son jeu à la fois habité et distancié – ne croit pas encore ce que tous lui révèlent enfin du félon, il « rattrape » encore celui-ci. Le Tartuffe que campe Christophe Montenez est doucereux au possible – voix mécanique et indifférence aux maux qu’il provoque alentour. 

Tartuffe et le Tartuffié s’adonnent alors à l’incohérence d’une séance de chamanisme – expression vocale de soi, cris gutturaux et graves qui proviennent du tréfonds -, si ce n’est qu’ils jouent tous deux leur propre partition, un émouvant duo musical inouï, tant la bienséance n’est plus de saison. 

Efficace, la représentation tapageuse est fidèle à l’engagement moliéresque contre les hypocrites – religieux, moraux, intellectuels et mondains – qui font un office faux d’une parole élevée pour le bien commun. Chacun ose dire ici ce qu’il est et se défend contre le faiseur illégitime habilité.

Véronique Hotte

Du 15 janvier au 24 avril 2022, matinées à 14h, soirées à 20h30, salle Richelieu de la Comédie-Française, Place Colette 75001- Paris. Tél : 01 44 58 15 15 www.comedie-francaise.fr 

Nostalgie 2175 de Anja Hilling, traduction de l’allemand par Silvia Berutti-Ronelt et Jean Claude Berutti (édit.Théâtrales), mise en scène de Anne Monfort.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Nostalgie 2175 de Anja Hilling, traduction de l’allemand par Silvia Berutti-Ronelt et Jean Claude Berutti (édit.Théâtrales), mise en scène de Anne Monfort.

Le Journal Le Monde daté du jeudi 20 janvier 2022 propose pour l’un de ses titres dont l’image est un incendie spectaculaire à Athènes en août 2021 – pompiers aux tuyaux lancés contre des flammes jaunes immenses et rougeoyantes -, car la Grèce a connu ses pires canicules depuis des décennies : « Climat : les sept dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées. Selon l‘Organisation météorologique mondiale, le réchauffement de la planète devrait se poursuivre en raison des niveaux records de gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère. » (Audrey Garric).

Et l’auteure allemande Anja Hilling a écrit, quatorze ans plus tôt en 2008 déjà, Nostalgie 2175, pièce qui fait référence à des réalités similaires menaçant l’intégrité atmosphérique de notre Terre.

En 2175, dans un monde où la température avoisine les 60 °C, l’humanité s’adapte à un environnement hostile. Nostalgie 2175 raconte une histoire d’amour et de vie entre les trois protagonistes Pagona, Taschko et Posch, seuls, perdus dans un lieu hostile et déshumanisé.

Un univers poétique et anti-utopique qui interroge le rapport existentiel à la planète, à autrui et à ce que veut dire « donner la vie » dans un monde apparemment voué à la disparition. Le spectacle de théâtre-récit post-catastrophique de la metteuse en scène Anne Monfort, Nostalgie 2175, alterne dans la tension entre scènes de dialogue avec les trois personnages et saut en avant temporel. 

Aussi la parole poétique de Pagona s’adresse-t-elle à un enfant non encore né, dans une ambiance musicale bruitiste et des envolées harmoniques, entre contemporanéité et atemporalité. A la protagoniste, qu’interprète l’excellente Judith Henry, revient de raconter et d’expliquer l’inouï.

Ce monde de 2175 est irrespirable – les températures sont exponentielles, la combinaison est indispensable pour vivre à l’air libre, et la peau humaine, matériau précieux, est exploitée.

Les protagonistes ne peuvent plus se toucher – chair à vif  et souffrance -, le monde entier est ainsi membrane : les murs de l’entrepreneur Posch, peints par Taschko, sont faits de peau humaine.

Douleurs, meurtrissures et brûlures d’une peau qui s’amincit et finit pas disparaître peu à peu; blessures physiques et morales, viols successifs du même Posch sur Tachko, puis sur Pagona, la vie d’avant se reproduit sur celle d’après – noirceur morale et dépérissement de tout espérance.

Comment survivre à tant d’horreurs et de violences que nulle valeur humaniste ne peut défendre.

Le dispositif scénographique de Nostalgie 2175 de Clémence Kazémi est proche de l’installation plastique – un espace desséché – qui pose encore la question « brûlante » des traces du vivant.

Sur le plateau, des restes de feuilles mortes et sèches, des arbres comme pendus à l’envers et roussis par la chaleur, une eau croupissante avec sa barque, l’embarcation de Tachko qui continue à rêver, à imaginer, à se raccrocher à un passé riche d’images inconnues dont les films sont les intercesseurs. Le peintre crée à partir de cassettes VHS qui font la mémoire collective du cinéma. Un petit escabeau rouge vif – l’échelle – permet à l’artiste de monter pour reproduire le bleu du ciel.

Tachko et Pagona s’aiment, il s’adresse à elle, lui expliquant comment il peint ses fresques :

 « J’ai carte blanche. Mis à part les standards. Ciel ouvert. Bleu standard. Et tu n’as aucune idée. Tu m’as juste ouvert la porte. M’as donné une échelle. Et puis tu m’as laissé seul. » L’homme blessé use des couleurs, des pouvoirs de l’imagination et de l’intensité des souvenirs de cinéma.

Sur le devant de scène, des sortes de pieux verticaux comme suspendus, une forêt baudelairienne : « La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L’homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l’observent avec des regards familiers. » (« Correspondances », Les Fleurs du Mal, 1857)

Une maison colorée de stries verticales dont joue la lumière en transparence borde le mur de lointain : l’espace clos et intime où aimerait vivre la jeune femme. Des réminiscences paysagères de Plein Soleil et de Dirty Dancing ne sont pas absentes de ce décor de restes de la Nature. 

L’environnement sonore est dû à l’IRCAM avec Nuria Giménez-Comas, entre angoisse et lumière, obscurité et soleil, désolation et promesse d’amour, entre risques, menaces et pouvoir de la  poésie – flûte enchantée et violon virtuel dont l’archet grince sur les cordes – cris, frottements humains. L’atmosphère enveloppante épouse l’étrangeté tendue de ce propos de fin du monde – instruments virtuels ou réels, sons enregistrés et remodelés, accords retrouvés ou bien rugosité.

Un spectacle installé au-delà de la science-fiction car il n’est plus temps d’alerter les époques fascinées par le progrès, mais il est temps de construire peut-être un avenir radieux. Si l’homme est bien une « fée », « Le coeur fait ce qu’il a toujours fait. Il bat. Dans un monde silencieux. » 

« Nous sommes porteurs de miracles. Nous vivons de chaleur et d’imagination. Nous avons rempli des lacs entiers Reproduit des arbres. Avons disposé des lumières comme soleil couchant dans les cimes Et avons rapidement réussi À imiter le parfum de l’érable Et à mettre au point une semence artificielle pour la procréation. Avec le soleil et la neige ça cafouille encore. »

Dans un espace coloré aux subtilités lumineuses et musicales, le spectacle procède d’une écriture très écrite – belle prose poétique – qui sied peu finalement à la vigueur sur une scène, aux échanges éclatants sur un plateau, à l’interactivité ardente et à la respiration des êtres exposés.

Or, Mohand Azzoug pour Taschko et Jean-Baptiste Verquin pour Posch tiennent leur partition au cordeau, autour de Judith Henry qui livre pour Pagona toute sa dimension solaire.

Véronique Hotte

Du 18 au 20 janvier 2022 au Centre Dramatique national de Besançon France-Comté (Doubs). Du 25 au 28 janvier 2022 au Théâtre de la Cité – Centre Dramatique national de Toulouse Occitanie (Haute-Garonne). Le 1er février 2022 aux Scènes du Jura, Scène nationale – théâtre de Dôle (Jura). Le 3 février 2022 à L’Arc – Scène nationale du Creusot (Saône-et-Loire). Les 15 et 16 mars 2022 à Espace des Arts – Scène nationale de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Saison 2022/2023, Théâtre national de Strasbourg (9 représentations).

Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Avec Nicole Garcia.

La recherche de l’autre et la quête identitaire soutiennent l’architecture des romans de Marie Ndiaye, marqués par un sens aigu du dérisoire, de la salve ironique, railleuse et sarcastique. 

Une fin d’après-midi, à son retour du lycée par les rues ensoleillées de la ville de Royan, elle est soumise à la tension d’une présence sourde insolite, dès l’entrée dans l’escalier de son immeuble.

Elle sait intuitivement que l’attendent sur son palier, à l’étage, les parents de Daniella, l’adolescente de sa classe qui s’est suicidée, couple « demandeur » qu’elle a toujours évité de rencontrer, sentant qu’elle n’a pas su peut-être suffisamment protéger cette élève plus fragile.

Professeure de français, Gabrielle se laisse aller, en dépit d’elle, au vertige d’une introspection – allées et venues entre un présent oppressant à Royan et un passé solaire à Oran : elle se confie ouvertement à ces deux êtres, invisibles et intrus, auxquels elle n’accordera l’explication attendue.

En apparence, dure, indifférente, insensible et sèche, elle refuse tout dialogue, niant la moindre culpabilité ou compassion, tout sentiment qui porterait à plaindre et à partager le malheur d’autrui. Nulle pitié choisie ni apitoiement, ni commisération, ni miséricorde, ni humanité : de l’antipathie.

Marie Ndiaye se méfie des trop bons sentiments.« Il y a souvent plus d’orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis : c’est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d’eux que nous leur donnons des marques de compassion. » (La Rochefoucauld, Maximes)

Dans l’impossibilité de rentrer chez soi, Gabrielle revient sur son enfance libre et un peu sauvage à Oran, et son départ pour Marseille avec sa mère où les deux disposent alors d’un petit logement.

Depuis, pour « arriver socialement », elle n’a cessé de prendre sur elle-même afin de se contrôler et de se mettre au pas, offrir au monde une image bien policée – élégance, aisance et blondeur.  Il est vrai, à force de renoncements et de sacrifices, de rigueurs consenties, d’abnégation et d’oubli – un combat tonique pour se construire et « se retrouver » contre les assignations et leur humiliation.

Un reproche implicite est fait aux parents aimants : n’avoir pas assez préparé leur fille à la dureté. La professeure quant à elle, s’est forgé une allure, une silhouette, une figure fière et invincible.

« Je marche dans les rues de Royan comme je marchais dans les rues d’Oran, forcenée inquiète et séductrice sombre aussi mais acharnée à réussir à me déployer à m’étendre comme si chaque fibre de ma chair devait parvenir à la connaissance exacte intime des replis de la ville je veux pénétrer tout savoir et l’assujettir afin que rien ne puisse me saisir au dépourvu. » (Royan. La professeure de français, Marie Ndiaye, collection Blanche, Gallimard).

Finalement, la carapace et les armes qu’elle s’est fabriquées patiemment pour affronter le monde et s’en protéger – paresse, goût de la tranquillité et du retrait -, s’est fissurée dans sa classe de lycée à Royan, une proie mise en pièces et jetée aux fauves pour une dévoration cruelle à satiété.

Selon le bestiaire mythologique de la chasse, la professeure se compare à une biche affolée que les élèves traqueraient, tels des lions voraces ensanglantés se disputant les restes de leur victime.

Consomption, destruction de celui qui diffère, dévastation, ravages de guerre et passion ardente.

Cette violence indirecte ne s’est pas retournée directement contre la professeure, mais par ricochets, comme si le but projeté était bien de s’en prendre à elle – fascinante beauté convenue. 

Toujours est-il qu’en échange, la violence s’est portée sur l’élève différente qui ne répond pas aux conventions d’une génération d’adolescents inaptes à saisir le sens d’un choix libre et subversif. 

Injonctions de haine et de rejet depuis la force du plus grand nombre tout relatif dans lequel on se glisse, le groupe vu comme dépositaire d’un pouvoir rejoint par les faibles pour leur sauvegarde.

Aussi ce que l’on appelle aujourd’hui le « harcèlement scolaire » a-t-il pu s’installer si aisément.

Malaise de l’adolescence, un mal-être qui n’autorise pas à se dissoudre dans les autres crus plus forts. Du coup, on s’arme soi pour déstabiliser et mettre à mal la petite communauté satisfaite. Daniella a ainsi choisi d’aller plus loin dans sa stratégie de reconnaissance, s’enlaidissant à l’image du monde observé, se façonnant en Méduse, en Gorgone, signe de menace et de danger.

Ce que Gabrielle regrette beaucoup, ce dont elle se lamente intérieurement, c’est de ne pas avoir voulu parler avec cette élève – échanger simplement, recevoir ses doléances, l’écouter, tenter de tisser un lien amical. Elle sent que l’élève lui ressemblait au même âge, à la fois fragile et battante. 

En dépit de mari et enfant de la bourgeoisie marseillaise quittés volontairement, la professeure a suivi son chemin, vivant la vie « rêvée » – invention mensongère d’une liberté entrevue à Oran. Elle déplore régulièrement la disparition de celle qui n’a pas pu aller jusqu’à sa propre reprise en main.

Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye a été écrit pour la comédienne Nicole Garcia dont le fils Frédéric Bélier-Garcia est le metteur en scène, fin connaisseur de l’oeuvre de l’auteure, pour avoir créé trois de ses pièces, Hilda, La Règle, Honneur à notre élue, puis Royan,à présent.

Une actrice immense, dévolue entièrement à la figure qu’elle incarne, décidée et altière, fragile et forte, en dialogue permanent avec soi, douée d’une force intérieure vivace et énergique, maîtrisant les ficelles d’une marionnette qu’elle a construite elle-même, contre les autres et la peur de vivre.

Un moment admirable de tension dramatique acérée auquel le public consent avec plaisir.

Véronique Hotte

Du 17 janvier au 3 février 2022, à 20h, dimanche à 15h, à L’Espace Cardin, Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel 75008 – Paris. Tél : 01 42 74 22 77 theatredelaville-paris.com Du 7 au 11 juin 2022, Théâtre Nouveau Monde, Montréal, Canada.

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Anne Coutureau.

Crédit photo : Attilio Marasco

Andromaque de Jean Racine, mise en scène de Anne Coutureau.

Un an après la chute de Troie, le victorieux roi Pyrrhus, fils d’Achille, s’est approprié Andromaque, veuve d’Hector, et de leur très jeune fils, pour les conduire en Epire, en tant que butins de guerre. Or, les Grecs ne sont pas tranquilles de savoir cet enfant en vie – ce pourrait être un vengeur potentiel des Troyens. Voilà pourquoi Oreste, fils d’Agamemnon, vient en leur nom le réclamer. 

Pyrrhus s’oppose à ce projet, décidé d’en finir avec la logique de la vengeance. Il espère ainsi devenir aimable aux yeux d’Andromaque qui le rejette pourtant, éplorée, profondément affectée. Pyrrhus reporte son affection sur Hermione, l’accordée initiale qui s’est éprise de lui; mais il se rétracte une nouvelle fois pour épouser Andromaque, décidée à sauver son fils par cette union.

Délaissée, Hermione utilise la passion ardente qu’Oreste éprouve pour elle, afin de le sommer de tuer le roi. Mais les Grecs l’ont devancé et Hermione se donne la mort après avoir maudit Oreste, fou à présent. Andromaque la Troyenne, seule rescapée de cette chronique, règnera sur l’Epire.

Pour la metteuse en scène Anne Coutureau, passionnée et inspirée par le théâtre classique, la troisième pièce de Racine,créée en 1667 au succès immédiat, est un tournant dans le théâtre du XVII è siècle, « en remisant d’un coup la tragédie héroïque de Corneille à un autre temps ».

Racine invente la tragédie humaine, dans l’absence du conflit entre le devoir et le coeur, révélant des personnages qui se débattent avec leurs désirs et pulsions : style nouveau, pur et simple.

Après l’Andromaque d’Euripide qui rassemble en un épisode romanesque plusieurs légendes de la Guerre de Troie, dénonçant les conséquences de la guerre, Racine tisse les entrelacs subtils d’une intrigue galante dans le goût de son temps. Captivité d’Andromaque, menaces pour la vie de son fils, jalousie d’Hermione, complot d’Oreste et mort du roi Neptoloméne dit Pyrrhus.

« La parole fait du passé une arme terrible : elle renvoie chacun à une hérédité héroïque dont il doit assumer l’excès d’honneur jusqu’à l’indignité. Priam à travers Hector pour Andromaque et Astyanax, Achille pour Pyrrhus, Agamemnon et Clytemnestre pour Oreste, Ménélas et Hélène pour Hermione; on est toujours « fils de quelqu’un », selon l’expression de Jacques Scherer.

(…) Héritage d’autant plus terrible à assumer qu’il est consacré par la disparition du père et le souvenir de sa mort violente : Achille et Hector tués au combat, Priam et Agamemnon massacrés; désarroi encore plus accablant pour Oreste hanté par l’horreur du matricide. Hermione est la seule dont les parents sont encore vivants mais, abandonnée très jeune par une mère infidèle et un père parti la reconquérir, elle a sans doute connu la détresse des orphelins nourrie de solitude. »

(Racine, Euripide/Andromaque, préface et commentaires Annie Collognat-Barès, Presses Pocket.)

« (…) A l’aliénation schizophrénique du passé s’ajoute celle de la passion : chacun y perd l’intégrité du « je »…, la quiétude pour Andromaque, l’esprit pour Oreste, la vie pour Pyrrhus et Hermione. La séduction est une emprise de détournement de l’autre, de dépossession qui se joue en termes d’oppression, de victoire et de défaite, de « fers » et de « feux. » Une guerre enfin.

La Guerre de Troie recommencerait, d’une certaine façon, grâce à l’amour dans l’âme de Pyrrhus – un duel occulte entre Pyrrhus et Hector à travers le regard d’Andromaque. La jalousie d’Hermione, devient le catalyseur de la catastrophe. « L’équivalence de l’amour et de la haine, nés sans cesse l’un de l’autre, cet axiome qui est la négation même du dévouement chevaleresque, est au centre de la psychologie racinienne de l’amour. » (Morales du Grand Siècle, Paul Bénichou).

Tous les personnages sont seuls : chacun est perdu dans la nuit de son passé, de sa solitude physique et morale. Ils pleurent sur leur sort, s’attendrissent parfois, guettent une parole, mendient un regard, mais toujours les yeux se détournent et les mots ne font que blesser sans convaincre.

Un plateau nu habité par les interprètes, deux à deux ou parfois quatre à quatre – les maîtres et leur confident respectif, seuls dépositaires d’une parole non entendue. Les lumières de Patrice Le Cadre jouent avec la noirceur appuyée d’un palais tendu de mystère. Le désir impulsif et vif de ces jeunes gens s’exprime en des mouvements spontanés et chorégraphiés entre les actes par Serena Malacco, et sont convoqués aussitôt les spots lumineux fluo des boîtes de nuit.

La musique de Woodkid est au rendez-vous, imposant une résonance insaisissable énigmatique.

Et, une fois données ces séances ordonnancées d’expression corporelle déjantée et explosive – défoulement magistral et exubérant -, scintille la parole racinienne et tragique – sensibilité et majesté des acteurs. Eléonore Lenne est Andromaque, figure de dignité et de conviction personnelle qui remonte à son histoire blessée; et sa suivante Céphise, que joue la délicate Clara Foubert, recèle en elle la peine immense de sa maîtresse qu’elle voudrait soutenir.

Hermione, incarnée par L’Eclatante Marine, un peu déstabilisée par ses émotions – interprétation légitime – déploie douloureusement les signes de sa gloire, soumise aux pleurs et petits gestes instinctifs. Elle s’accroupit, selon les postures identifiables de l’art des Orientalistes qui ne donnent guère la belle démesure contrôlée de ses états d’âme. Certes, les costumes de Frédéric Morel ne facilitent pas les déplacements de la fille d’Hélène, juchée sur de hauts talons rouge spectaculaires.

Le rôle de Cléone, perchée aussi sur de hauts talons blancs foulant le parquet à la résonance sèche, confidente d’Hermione, est porté par Alexiane Torrès, admirable de réserve policée et de nobles sentiments.

Louka Meliava – Pyrrhus – est un sombre roi altier d’Epire – poitrail ouvert -, égaré. Sébastien Gorski – Phoenix, gouverneur d’Achille puis de Pyrrhus – convainc par sa foi sincère en Pyrrhus.

Pylade, interprété par Bellamine Abdelmalk, évoque l’énergie attendue et dévolue à son ami Oreste, un soutien moral et physique de tous les instants. Théo Askolovitch qui joue Oreste – verbe vif et gestuelle en alerte – ne laisse pas indifférent, dévoilant son amour contrarié pour Hermione.

Un travail rigoureux dont la déclamation racinienne et la chorégraphie satisfont toutes les attentes.

Véronique Hotte

Du 6 au 23 janvier 2022, prolongation du 27 au 30 janvier, du jeudi au samedi à 21h, dimanche à 16h30, au Théâtre de l’Epée de Bois – Cartoucherie – 75012 Paris. wwwepeedebois.com  Le 18 mai 2022 à l’ATAO – Association Théâtre Aujourd’hui Orléans.