Onéguine d’après Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine, traduction André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini, réalisation sonore Sébastien Trouvé.

Onéguine d’après Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine, traduction André Markowicz, mise en scène de Jean Bellorini, réalisation sonore Sébastien Trouvé.

 Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine, composé entre 1821 et 1831, est un roman en vers, un classique de la littérature russe, aux accents romantiques exacerbés, sentis par des âmes aux prises avec l’amour, la solitude, le mal-être.

Goût aussi de la poésie, de la vie mondaine et de la fréquentation des âmes bien nées.

De son côté, l’enjeu de Jean Bellorini, ex-directeur engagé du Théâtre Gérard Philippe – CDN de Saint-Denis – et nouveau directeur du Théâtre National Populaire de Villeurbanne, metteur en scène inscrit dans ce geste déterminé et loyal de transmettre au plus grand nombre les œuvres universelles de la littérature – afin qu’elles soient « populaires », au sens vrai du terme -, a créé son bel Onéguine.

 Et pour que les spectateurs goûtent au mieux les voix entêtantes d’une poésie trop souvent confidentielle, il les invite à porter un casque sonorisé, assis sur des gradins, dans un dispositif bi-frontal déplaçable dans les lieux publics, lycées, gymnases…

Tout se passe sous les yeux du public et lui est raconté en direct – les strophes versifiées marquées de mélancolie douce et de détachement léger. Cinq acteurs content l’histoire, incarnant l’auteur qui commente, et ses personnages – Clément Durand, Gérôme Ferchaud, Antoine Raffalli, Matthieu Tune, Mélodie-Amy Wallet.

Ce sont les servants d’une cérémonie ludique, vêtus de sombre, avec pour décor, deux tables, des chaises, des bocaux d’airelles, des bouteilles et des chandeliers.

La réalisation sonore est enregistrée et arrangée par Sébastien Trouvé, à partir de l’opéra de Tchaïkovski, une scénographie où acteurs et public portent un casque.

Dans l’oreille du spectateur, se glissent au début de la représentation, le vent, les cloches, le bal, les danseurs sur le parquet, les pas dans la neige, les sons de la vie, les feux d’artifice qui éclatent dans une nuit éclairée d’étoiles, le trot des chevaux.

Autant de bruits qui participent de la sensation d’être vivant au monde, tout en suivant l’histoire contée, ses mouvements et les retours de l’auteur sur sa création.

Les signes auditifs sont convoqués, et l’imaginaire s’éveille à la fois à la poésie des mots et des vers d’un côté, et aux bruits fugitifs et récurrents du monde, de l’autre.

Le metteur en scène voit dans ce principe audio un acte de résistance à l’image :

« ce que l’on voit vraiment, c’est ce que l’on ne voit pas, c’est ce que l’on a en soi. »

André Markowicz s’est penché avec tact et patience sur la musique de cette langue russe – rimes et sonorité fidèles à la langue de Pouchkine -, une manière allègre de comptine versifiée et chantée sur l’ennui, la tristesse, l’amour déçu et la vie ratée.

A la fois, insolence et douceur sur les thèmes de la solitude et du tragique existentiel.

«  Mais il est triste de se dire/ Qu’en vain jeunesse fut donnée, /Qu’on l’a trahie comme on respire, / Et que c’est nous qu’elle a bernés, / Que nos désirs les plus sincères, / Nos rêves les plus téméraires, / Se sont fanés, se sont pourris, … »

Les comédiens bienheureux déclament ou bien susurrent dans l’oreille du spectateur, lui parlent au plus près, lui soufflent pensées et sentiments – ceux des personnages, de l’auteur et du spectateur auditeur, au plus près de l’intimité.

Onéguine est un jeune homme de la bonne société, gâté par la vie et qui s’ennuie.

Le dandy pétersbourgeois s’ennuie et fuit le monde, s’adonnant à la lecture : il ne s’ennuie pas moins, gagné par le Spleen. L’auteur le rencontre et se lie d’amitié.

C’est lui qui conte la vie d’Onéguine aux spectateurs qui voient les différents personnages s’incarner devant lui, distribués entre les différents comédiens.

Demeurant à la campagne depuis qu’il a hérité d’un oncle, Onéguine s’ennuie jusqu’au jour où il rencontre Lenski, un jeune poète amoureux d’Olga.

Au cours d’une visite chez la belle, Onéguine rencontre sa sœur, Tatiana, demoiselle simple, vraie et naturelle, qui tombe sous le charme du Pétersbourgeois. Elle lui écrit, il lui répond qu’il ne peut l’aimer, trop enclin à entretenir sa posture de « désabusé ».

De fil en aiguille, Onéguine en viendra à tuer Lenski dans un duel que son ami a exigé après qu’il l’ait vu danser avec Olga, par désœuvrement et calcul. Le poète est mort, et Onéguine errera dans la solitude jusqu’à la fin du roman puisqu’il tombe amoureux de Tatiana à Moscou, devenue dame, et que celle-ci le rejette à son tour.

La femme est plus forte, restée fidèle à elle-même, aux campagnes et aux forêts.

L’homme ne s’est pas départi de sa posture condescendante qui le blesse plutôt.

Les acteurs sont excellents d’impertinence et d’ironie facétieuse, se moquant de qui veut se moquer, racontant et incarnant de jeunes gens joyeux et tristes, à la fois.

Ils n’hésitent pas à se passer le micro, à l’écoute intime de leurs partenaires, vifs et attentifs, tournant autour de la belle Tatiana, silencieuse, jouant à son piano. Et le public voit la boue de l’automne, les pluies fortes et la brume qui s’étend sur le pays.

Un spectacle subtil, fait de connivence souriante entre une œuvre majeure, ses passeurs sur la scène de théâtre et ses récepteurs – vision et audition – dans la salle.

Véronique Hotte

TGP – Théâtre Gérard Philipe, CDN Saint-Denis, 59 boulevard Jules Guesde 93200 – Saint-Denis, du 16 septembre au 27 septembre 2020, du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 16h, relâche mardi. Tél : 01 48 13 70 00

Ce qui découle du fait que ce n’est pas la femme qui a tué le père et autres textes psychanalytiques de Lou Andréas-Salomé, traduit par Isabelle Hildenbrand, présentation de Dorian Astor, Gallimard, Folio Sagesses n°6793.

Ce qui découle du fait que ce n’est pas la femme qui a tué le père et autres textes psychanalytiques de Lou Andréas-Salomé, traduit par Isabelle Hildenbrand, présentation de Dorian Astor, éditions Gallimard, collection Folio Sagesses n°6793, 144 p., 3,50€.

Ecrivaine, philosophe et psychanalyste, Lou Andreas-Salomé (Saint-Pétersbourg, 1861 – Göttingen, 1937) est l’auteure d’une œuvre polymorphe – articles, romans, essais, journaux, correspondances -, une proche de Nietzsche, de Rilke et de Freud.

Le préfacier du présent ouvrage, Dorian Astor, connaisseur de l’oeuvre titre ainsi son écrit, « Ce qu’est une femme « par nature » Lou Andreas-Salomé et la psychanalyse.

L’art de la synthèse.

Lou Andreas-Salomé rencontre Freud en 1912, à plus de cinquante ans. Pendant les vingt-cinq dernières années de son existence, l’essayiste-romancière restera fidèle à la psychanalyse et à son inventeur.

Si certains articles semblent plus nourris de philosophie que d’expérience clinique, elle fut praticienne de nombreuses années, accueillant ses patients à « Loufried », (la paix de Lou), sa maison de Göttingen, recevant la psychanalyse comme un don.

Elle entretient une aspiration constante à un « retour au tout ».Freud note cet art de la synthèse dont il craint un danger d’extrapolation mystique. Lou voit, par exemple, en la naissance une dépossession qui contient la réminiscence secrète d’une fusion avec le Tout, « le grand mythe d’une participation inaliénable à la toute-puissance ». Lou Andreas-Salomé appelle cette expérience primordiale Narcissisme.

Le narcissisme ou « tout en un ».

Freud a considéré le narcissisme comme un stade intermédiaire de la libido, entre l’auto-érotisme et l’amour d’objet : le sujet commence par prendre son propre corps comme objet d’amour permettant une première unification des pulsions sexuelles.

Or, là où Freud donne au narcissisme sa place dans la dynamique du système psychique d’un sujet, Lou Andreas-Salomé effectue un saut qualitatif qui va faire du narcissisme la voie royale vers une dimension proprement ontologique de l’inconscient : cette indifférenciation entre l’individu et le monde signe la Totalité elle-même. Le narcissisme est le nom d’une union réelle et primordiale. Deux types d’adulte font l’expérience privilégiée d’une telle union : l’artiste et la femme.

Le devenir-femme de l’artiste.

Si « la poésie est la continuation de ce que l’enfant a vécu et de ce qu’il a dû sacrifier (…) pour la pratique de son être », si l’activité créatrice peut être conçue sur le modèle du rêve…, alors l’artiste est le narcissique … » Les satisfactions du désir ne peuvent s’empêcher de créer à partir d’une profonde identification avec le Tout. 

Lou Andreas-Salomé a connu beaucoup d’artistes mais, lorsqu’elle évoque la figure narcissique du créateur, on ne peut pas ne pas songer à Nietzsche et à Rilke.

D’une certaine manière, l’un et l’autre incarnent les deux pathologies dont le narcissisme est menacé : la manie et la mélancolie.

Le maniaque souffre d’un « excès d’assurance » et sombre dans la croyance à la toute-puissance de la pensée – tel qu’il arriva à Nietzsche.

Le mélancolique, quant à lui, épuise ses forces surexposées à la réalité extérieure, elles sont trop faibles pour l’embrasser tout entière – c’est  à cette souffrance que sont consacrées de nombreuses pages de la correspondance de Lou avec Rilke.

Dans les manifestations pathologiques du narcissisme se dessine pourtant sa « double direction » : régression vers la vie intra-utérine et extension vers l’univers. Soit la pulsation de la vie même. Or, cette double direction, nul ne sait mieux l’éprouver que la femme, qui va devenir chez Lou Andreas-Salomé l’archétype du narcissisme sain et heureux : « En somme, le désir de devenir femme de névrosé serait un désir de guérison. Et c’est toujours un désir d’être heureux. »

Pour l’essayiste, si les créateurs accomplis réussissent, c’est grâce au savoir-faire féminin contenu dans le savoir-faire masculin qu’ils portent en eux. En 1882, au cours de sa brève et tumultueuse amitié avec Nietzche, leurs réflexions avaient tourné souvent autour de la féminité, de la maternité et de la création.

Plus tard, en 1895-1896, Lou Andreas-Salomé séjourne plus de six mois à Vienne, qui la frappe par « l’imbrication de l’érotisme et de la vie intellectuelle » y régnant.

Or, la modernité viennoise a fait l’épreuve d’une crise profonde des identités sexuelles : il y a eu dans les élites intellectuelles à la fois un mouvement de protestation virile contre la féminité de l’homme et un culte du féminin attaché à la remise en cause profonde des valeurs masculines.

« Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que l’artiste de sexe masculin, en tant qu’artiste, se trouve étonnamment proche de la femme et, donc, la comprend fort bien, en vertu même de ses capacités de créateur. »

De la nature supérieure de la femme.

Une femme est « par nature », une parturiente, une créatrice de la vie selon une « double direction », à la fois au plus intime de son corps et au-delà d’elle-même.

La réflexion féministe de ce temps-là ne rejoint pas la réflexion contemporaine sur la construction des genres et la critique nécessaire de toute naturalisation de la femme.

De fait, Lou Andreas-Salomé semble naturaliser le féminin et essentialiser les genres. A partir de la maternité conçue comme destination de la femme, elle distribue au féminin et au masculin des caractères intrinsèques.

Aux hommes, l’activité, l’agressivité et la domination, mais aussi l’objectivité intellectuelle, la créativité culturelle et la sublimation morale.

Aux femmes la passivité, le sacrifice et la soumission, mais aussi la subjectivité sensuelle, le bonheur privé et l’égoïsme vital. Lou Andrea-Salomé défend la cause féminine par l’affirmation d’une différence essentielle – loin de toute revendication d’égalité – et, en dernière instance, d’une véritable supériorité ontologique.

Et c’est précisément dans l’unité narcissique du féminin que se fonde cette supériorité, unité du corps et de l’esprit, de l’activité et de la passivité, de l’égoïsme et de l’amour, du Moi et du Tout.

La femme serait plus dure que l’homme, en fait, et son esprit de sacrifice, au premier chef dans le mariage et la maternité, n’est pas une soumission à l’homme ou à l’enfant, mais à la vie totale dans un désir de fusion.

En célébrant le Tout à travers l’individu aimé, l’amour que peut éprouver une femme néglige son objet particulier, au profit d’un sentiment global, idéal et universel.

Or, à partir de cette triangulation permise par le narcissisme, entre le Moi, l’Autre et le Tout, Lou Andreas-Salomé retrouve une nécessaire égalité entre les sexes : 

celle-ci, si elle est possible, requiert un tout autre modèle que le lien matrimonial ou maternel : ce sera l’amitié ou la fraternité.

L’amitié devient « une manière d’idylle entre soi et le monde ». Finalement, c’est par sa capacité à être l’égale de l’homme, c’est-à-dire une amie ou une sœur, que la femme lui est supérieure. L’homme n’est pas encore capable de cette sublimation.

Lou offrit l’amitié à Nietzsche, qui voulait une épouse et perdit une amie. Elle offrit la fraternité à Rilke, qui voulait une amante et devint son ami. Elle offrit le mariage à Car Andreas qui l’épousa sans obtenir qu’elle fût mère ni vraisemblablement amante.

Freud, pour qui la femme resta un mystère, chercha en Lou Andreas-Salomé une éclaireuse sur les sentiers de la féminité, mais il reconnût une dangereuse énigme :

« (…) c’est une femme de grande importance, même si toutes les pistes, chez elle, conduisent dans l’antre du lion, sans qu’aucune en sorte. » N’est pas le sexe faible celui que l’on croit. »

Véronique Hotte

Ce qui découle du fait que ce n’est pas la femme qui a tué le père et autres textes psychanalytiques de Lou Andréas-Salomé, traduit par Isabelle Hildenbrand, présentation de Dorian Astor, éditions Gallimard, collection Folio Sagesses n°6793, 144 p., 3,50€.

Le Laboureur de Bohême de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard, adaptation théâtrale Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat.

Crédit Pascal Gély.

Le Laboureur de Bohême de Johannes Von Tepl, traduction de Florence Bayard (éditions de L’Avant- Scène Théâtre, collection Les Quatre Vents), adaptation théâtrale Judith Ertel, mise en scène de Marcel Bozonnet et Pauline Devinat.

La traductrice Florence Bayard écrit : «  La confrontation qui oppose le Laboureur à la Mort aborde le désespoir, la peur, l’amour, le deuil, la révolte, l’apprivoisement de l’idée de la mort tout en soulignant l’impossible acceptation ; elle met en scène nos paradoxes, nos plus intimes incertitudes, nos peurs, nos faiblesses et nos forces. »

Le 1er août 1400 meurt en couches Margherita, l’épouse de Johannes Von Tepl, 

événement douloureux, s’il en est, qui incite l’époux  – il a étudié à l’université de Prague, puis en France et en Italie, et a travaillé à la chancellerie impériale de Prague, devenu ensuite écrivain public et maître d’école de la petite ville de Saaz – à composer sa seule œuvre connue, Le Laboureur de Bohême, qui le rendra célèbre.

Né entre 1342 et 1350, probablement dans le petit village de Schüttwa (Sitbor) dans les contreforts de la partie septentrionale des Sudètes, il meurt en 1414, vu comme le précurseur des grands humanistes tels Erasme, Thomas More et Rabelais.

Comme le rappellent les traducteurs de l’œuvre parue en 2003 aux Solitaires Intempestifs, Dieter Welke et Christian Schiaretti – celui-ci la créa, il y a trente ans, à la Comédie de Reims, la reprit en 2003 et 2004 au TNP, avant de la remettre en chantier en 2015 jusqu’à la redonner encore en 2019 avant son départ du TNP -, Le Laboureur de Bohême a été écrit en 1401, une époque « assez » tourmentée.

Certes, le Saint Empire romain germanique, dont fait partie la Bohême, ne connaît pas les dévastations que subit la France pendant la guerre de Cent ans, mais dès 1347, une catastrophe terrible s’abat sur l’Europe entière : la peste noire ou peste bubonique qui ne touche pas moins d’un homme sur trois. La mort est fort présente.

Du point de vue politique, l’époque est transitoire entre féodalité et monarchie, marquée par de violents changements sociaux, économiques et politiques. 

C’est à la chancellerie impériale que le jeune juriste Johannes von Saaz acquiert la virtuosité stylistique qui caractérise Le Laboureur de Bohême, œuvre qui interroge philosophiquement et d’un point de vue religieux, la vie et la mort, des questions qui nous sont, en ces temps de pandémie du Covid-19, extrêmement  actuelles.

Le genre littéraire de ce texte est l’« altercatio », dispute littéraire constituée à partir du dialogue, genre cultivé depuis l’Antiquité, et à partir de la dispute scolastique, élément principal de la vie universitaire médiévale.

Aussi l’œuvre d’art s’oppose-t-elle à la mort, allégorie de ce que la mort n’atteint pas.

Le Laboureur de Bohême, rhétorique, révèle aussi l’enjeu existentiel de toute mort. 

La perte de la femme aimée confère à ce dialogue une profondeur de sens et une véhémence émotive et intellectuelle, une rupture avec la tradition respectée encore.

De cette contradiction, naît une tension qui jusqu’au dénouement ne relâche jamais.

La forme interroge l’ordre universel. Et interroger le fragmentaire, selon la préface de Dieter Welke, c’est donner forme à la douleur personnelle, au vécu individuel déchiré par l’expérience de la mort, ce que ne s’autorise pas la tradition médiévale.

Pour l’auteur, la vie de l’homme est certes un élément de l’ordre universel, mais elle a également sa valeur propre, consciente de sa singularité et de son unicité.

« Pourquoi la Mort a-t-elle frappé celle qui m’était la plus chère, celle-là et non pas quelqu’un d’autre ? » Le chaos surgit et la place de l’homme devient incertaine.

La mise en scène, aujourd’hui, en nos temps incertains d’épidémie tenace, par Marcel Bozonnet et Pauline Devinat, se tient au plus près – justesse et acuité du sentiment et de l’esprit – du mouvement de malédiction de la Mort qui ouvre le dialogue, le Laboureur faisant appel à l’univers pour qu’il lui vienne en aide.

Le ciel, la terre, les astres, tout ce qui vit est appelé à venger la perte qu’a subie ce « laboureur dont la plume est la charrue. » Sur la scène du Poche-Montparnasse, une obscurité choisie,  un croissant de lune brillante au loin, un tableau lointain de paysage de ciel, une boule lumineuse qui pourrait signifier notre planète mise à mal.

Un décor et des costumes futuristes de Renato Bianchi qui arrêtent le regard, des petites œuvres d’art en soi – un bleu de travail cette fois-ci jaune et réinventé avec un bonnet bleu – couleurs de Kandinsky – pour le Laboureur bouleversé, et une cape noire aux arêtes pointues pour la Mort aux cheveux ébouriffés et au regard cinglant.

Marcel Bozonnet dans le rôle est tel un oiseau danseur dans une cage improvisée, virevoltant et chorégraphiant ses postures et ses déplacements, arborant ta dignité joueuse d’un portrait en pied – le bras éloquent et expressif qui monte et descend tandis que l’autre semble rivé à un corps semi-terrestre et semi-céleste.

Le verbe haut, l’œil rieur, la diction aisée et chantante, suivant les montées et les descentes de ce poème en prose insolite, le comédien fait corps avec sa parole, et la maîtrisant – ralentis et précipitations, tours et détours –, tel un cavalier et sa monture.

Méditative mais pleine d’humeurs également, la Mort à la manière de Marcel Bozonnet se moque et tance verbalement son interlocuteur. Agressive et royale, elle perd peu à peu de sa violence dans l’art de convaincre, persuader et… dominer.

Or, la Faucheuse s’ouvre à l’apaisement dans l’écoute de la douleur du Laboureur qu’interprète Logann Antuofermo, secoué, maltraité, qui peu à peu trouve sa place.

Véronique Hotte

Théâtre de Poche Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse 75006 – Paris, à partir du 1er septembre, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 17h. Tél : 01 45 44 50 21.

Pièce d’actualité n°15 : La Trêve, conçu par le metteur Olivier Coulon-Jablonka, la cinéaste Sima Khatami et la dramaturge Alice Carré.

Pièce d’actualité n°15 : La Trêve, conçu par le metteur Olivier Coulon-Jablonka, la cinéaste Sima Khatami et la dramaturge Alice Carré.

Le metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka avait mis en scène au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, en 2015, une première pièce d’actualité, 81 avenue Victor Hugo, le récit d’un collectif de sans-papiers occupant un ex-bâtiment de Pôle Emploi.

La Trêve, nouvelle pièce d’actualité, s’arrête sur les Tours des Gendarmes – abri jusqu’en 2015 de la Gendarmerie nationale -, situées sur le site du Fort d’Aubervilliers, et temporairement reconverties en foyers de travailleurs et centres d’hébergement d’urgence (CHU).

Ces cinq tours sont gérées par des organismes différents pour l’accueil à la fois des demandeurs d’asile, des travailleurs sans papiers et des personnes sans-abris. « Une cité dans la ville », précise Alice Carré, et Sima Khatami ajoute que leur collectif artistique a pénétré dans l’une des tours, la Cité Myriam, dédiée à l’accueil inconditionnel des personnes en situation d’urgence. Une posture d’observation.

Les personnes qui arrivent au centre d’hébergement d’urgence (CHU) ont appelé le 115 alors qu’elles vivaient dans la rue. La tour Myriam accueille un peu plus de 200 personnes en période hivernale, et 120 en période estivale. Certains sont pérennisés, d’autres doivent partir à la fin de la trêve pour que la tour puisse accueillir d’autres résidents, l’hiver suivant. La trêve hivernale, ordinairement du 31 octobre au 31 mars, a été repoussée cette année, jusqu’au 1er juillet, Covid oblige.

A la manière du cinéma documentaire, les trois intervenants se sont placés dans les lieux en immersion pendant plusieurs mois, la caméra posée dans le hall, attentive au rythme de vie quotidienne avec ses longs moments d’attente et ses explosions.

Qui sont ces occupantes et occupants qui vivent à l’écart de la ville ? La Trêve invite à prendre un temps pour nous asseoir avec eux, au cœur de l’urgence de leur vie.

Grâce à la caméra qui s’arrête souvent aux abords extérieurs de la tour, plus rarement à l’intérieur du hall d’entrée, le spectateur fait connaissance avec les protagonistes du film documentaire, souvent situés aux côtés du metteur en scène.

Ils livrent leur parole brute sur un muret extérieur, libres d’être, ou dans une salle.

Le public rencontre ainsi des êtres de nationalités différentes, bulgare, chinoise etc.

Le Bulgare Asan Shisev est particulièrement émouvant, le visage jeune et ravagé par les aléas de la vie, empreint d’une mélancolie profonde dont il se libère de temps à autre par l’humour et une gestuelle comique ; ainsi, l’imitation d’une assistante sociale de bonne volonté qui acquiesce un peu trop rapidement aux dires de son interlocuteur ironique, excessivement positive, jupe courte, cigarettes et café.

Olivier Coulon-Jablonka enjoint l’homme à exprimer un peu plus d’optimisme, informant Asan Shisev de sa jeunesse plus grande que la sienne, et que la vie s’ouvre devant lui, malgré cette étape stagnante à laquelle il semble acculé.

Le spectacle est dédié à sa mémoire, apprend-on, en dédicace finale de La Trêve.

Yasmina, mère de onze enfants dont elle est séparée, chante à merveille un chant traditionnel rom – un beau chant grave et gémissant de gorge – soulignant sa dimension universelle, comprise et ressentie par toutes les communautés – nostalgie d’un pays perdu, d’une famille laissée au pays ou éclatée, d’un amour perdu.

Elle materne Elizabeth, jeune fille bouleversée et déroutée, rivée à la musique de ses écouteurs.

Quant à Yuerong Ni, il ne parle pas, il tente vainement de se faire comprendre, en faisant traduire par Google sur son téléphone portable les caractères chinois d’un long message : le metteur en scène lui dit qu’il l’aidera à lui trouver un interprète.

Le spectacle va et vient, alternant entre le film à l’écran et le plateau sur la scène :  des figures surgissent des coulisses sur le plateau pour un monologue introspectif.

Faouzia Ndoy conte son périple aventureux, forcée après l’assassinat politique de son père de quitter le Congo-Kinshasa pour le Congo-Brazzaville. Enfin, passée brièvement par le Brésil où elle a été violentée, elle arrive en France jusqu’à l’hôpital Lariboisière. Elle appellera le 115 inévitablement. Or, elle est portée par le projet professionnel de devenir plombière – un vrai métier non réservé aux hommes.

Toute jeune fille, Ferima Denie, d’Afrique occidentale, a été mariée par sa famille, contre son gré, telle une monnaie d’échange – un cadeau -, avec un homme bien plus âgé. Un vendredi, jour de la prière à la mosquée, elle a pu s’enfuir du foyer et aller en ville où ses frères qui l’ont reconnue l’ont battue. Elle n’a pu que fuir encore pour se retrouver en France, chez l’amie d’une amie… Elle a appelé le 115.

Pascal Fiel a toujours vécu à Aubervilliers, victime d’un incendie chez lui, ayant perdu son emploi ; il vit également dans la Tour Myriam sans perspectives réelles.

Aloune a 28 ans, Camerounais et de père diplomate, il a vécu en Iran d’où il a quitté une école trop difficile et décide de partir en France à Paris chez un ami connu en Iran. Voulant pourtant se rendre autonome et travailler, il a appelé aussi le 115.

De même, Boualem, ex-militaire qui a connu la guerre et en garde des séquelles psychologiques tenaces contre lesquelles il se bat : il vit à la Tour Myriam également.

Des vies qui ont été heurtées et fracassées qu’il faut dépasser afin de pouvoir vivre, soit le rêve de ces êtres sincères et de pudeur, aptes à un retour sur soi distancié.

L’inquiétude est présente pourtant car les 36 hectares du Fort d’Aubervilliers où se trouvent les Tours des Gendarmes sont concernés par un projet de Zone d’Aménagement Concertée (ZAC), porté par Grand Paris Aménagement (GPA) :

2000 logements à la vente, ligne 15 du métro et piscine olympique.  

Les acteurs de ces travaux, Plaine Commune, la ville, Grand Paris Aménagement, mais aussi le Préfet de Paris qui doit trancher sur l’expulsion prochaine des tours.

Ce représentant de l’Etat est filmé lui aussi, en conclusion, jouant le jeu de la participation et de l’attachement à la Seine-Saint-Denis, puis se rétractant quand l’un des « témoins », filmé sur la scène, accuse l’Etat de son peu d’engagement.

Un jugement rapide et définitif que récuse le Préfet, attentif non seulement à l’implication réelle de l’Etat mais à l’investissement personnel – moral et physique – de l’ensemble des travailleurs sociaux présents sur ces territoires en difficulté.

Une voix off dans le noir interroge : Comment reloger les 460 occupants précaires ? On ne fait que les pousser encore plus loin vers les périphéries : mission improbable.

Un spectacle émouvant tant il livre cash l’amertume existentielle d’être au monde. 

Véronique Hotte

La Commune, centre dramatique national d’Aubervilliers, 2 rue Edouard poisson 93300- Aubervilliers, du 12 au 25 septembre, mardi, mercredi, jeudi à 19h30, vendredi à 20h30, samedi à 18h, dimanche à 16h. Tél : 01 48 33 16 16.