Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare

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Sombre Rivière, texte et mise en scène de Lazare, artiste associé au Théâtre National de Strasbourg

 Sombre Rivière, dernière création de Lazare, s’annonce comme la clôture des spectacles précédents, dessinant dans le même temps une ouverture vers un nouveau cycle. Ce théâtre en marche a sa cohérence : les massacres de Sétif et Guelma en 1945 en Algérie inspirent les récits de Passé – je ne sais où, qui revient, tandis que la crise des banlieues françaises se glisse dans Au Pied du mur sans porte et la Guerre d’Algérie dans Rabah Robert – touche ailleurs que là où tu es né.

Le matériau de Sombre Rivière évoque les blessures de la séparation entre Français dits « de souche » – expression honteuse qui rappelle la séparation grotesque du noble et du bourgeois dans George Dandin –, qui se pensent habilités à « dominer » les Français issus de l’immigration, selon les restes d’une triste histoire coloniale.

Or, le fourmillement du monde donne rendez-vous à Lazare sur la scène du T.N.S.

Foin désormais des amertumes et des chagrins, place au refus joyeux des ségrégations, à travers la mise en lumière privilégiée de l’imaginaire et ses pouvoirs :

« Je veux qu’elle soit réelle ma vie », dit Lazare – protagoniste scénique sincère.

Les comédiens sur la scène passent de la déclamation à la danse, du chant aux acrobaties, des revendications intimes au plaisir convivial de partager et d’échanger.

Olivier Leite, Mourad Musset et Julien Villa sont trois acteurs – casquette vissée à l’arrière de la tête et chemise imprimée – à incarner le peps du narrateur confident. Trois joyeux drilles qui se démènent et sautent tous les obstacles sans jamais se lasser, prêts à exister dans le seul plaisir d’être au-delà des ressassements plaintifs.

Anne Baudoux, la collaboratrice, l’âme-sœur, s’amuse d’une présence qui illumine le plateau de théâtre, se déplaçant et dansant dans la maîtrise d’une belle énergie.

La musicienne et gracieuse interprète Laurie Bellanca, la contrebassiste Veronika Soboljevski, l’actrice et chanteuse de grand feeling Ludmila Dabo, la musicienne et actrice inventive Julie Héga, le compositeur-interprète et batteur Louis Jeffroy, tous édifient un chœur aimablement enchanteur et festif qui ravit le spectateur bousculé.

Sur le plateau, règne la bonne humeur, selon la scénographie déstructurée d’Olivier Brichet, avec mur-panneau de bois et portes qui claquent, symbolisant des temps récents et récurrents où l’on ferme encore la porte à l’intrus – l’étranger ; à l’arrière, sur un niveau surélevé, se distingue l’intérieur modeste d’un appartement, avant que les lumières de Christian Dubet n’exercent leur magie et ne fassent éclater les scintillements de l’univers fantastique des songes et des chorégraphies ludiques.

Pour le concepteur, le théâtre peuple les solitudes de mondes autres, mêlant passé, présent et avenir, quand les disparus ont droit de cité dans la présence des vivants.

Langage quotidien, prose élaborée et écriture poétique, une parole rythmée s’initie et s’accomplit à travers les silences et les percussions vive des mots, le souffle de la marche et ce sentiment intime et précis d’exister, à l’écoute des battements du cœur.

Une vitalité joyeuse et libératrice – désir volontaire d’en découdre – dépasse les stigmates inscrits dans l’histoire de jeunes gens d’origine algérienne ou autre -, qui ont fait l’expérience de la différence, sans reconnaissance ni espoir de trouver place :

« ça va être encore plus dur, après les attentats, pour ceux que certains en France appellent les Arabes … », s’inquiète et scande Lazare.

Heureusement, en échange, la musique et les chansons raflent la mise scénique : des chants surmontent les blessures passées pour laisser advenir la force de vie. Musiques, voix et corps en mouvement racontent l’état d’une société et sa transcendance, après le chaos provoqué par les attentats meurtriers de 2015.

Répondant à une veine autobiographique chère à son cœur, Lazare raconte cette épreuve collective, ce besoin de comprendre en livrant ses sentiments réactifs à deux interlocuteurs privilégiés, sa mère et l’homme de théâtre et ami Claude Régy.

Les réponses de l’une et de l’autre ne sont pas formulées, seul le questionnement de celui qui refuse l’incompréhension compose une argumentation poétique entêtante : « Ils s’explosent sous la pression/Ils viennent s’exploser les uns contre les autres/amis amis amis amis/ Ils ne sont pas contents d’être au monde/Ils ne sont pas contents de la discipline du monde/L’histoire de France gronde/Ils veulent absolument notre sang/Ils frappent et frappent encore/Veulent s’unir dans la mort. »

En ce sens, Sombre Rivière de Lazare – métaphore au propre et au figuré des passages escarpés, physiques et moraux, à dépasser sur le chemin de toute existence – se rapproche, dans l’esprit, du dernier spectacle d’Ariane Mnouchkine, Une Chambre en Inde, qui tend aussi à percer l’obscurité de nos temps présents en analysant les pouvoirs du théâtre, entre réflexion et comédie.

Avec l’humilité de reconnaître l’incapacité de la scène à ce que cesse la violence du monde et dans la conscience de porter foi au théâtre, à son élan et souffle de vie :

« Les gens deviennent fous ? Mais comment cest arrivé ? Comment on en arrive là ? Ils disent quils viennent de Dieu ils disent quils sont les enfants de Dieu !

Si ! Ils disent on est les enfants de Dieu ! Dieu ne tue pas les gens ?! »

Entre révolte déclamée, libre envol de joutes verbales, chansons et musiques, Sombre Rivière entraîne à sa juste mesure ce beau plaisir de débattre et de batailler.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, du 14 au 25 mars, à 20h sauf le 25 mars à 16h.

Nouveau Théâtre de Montreuil, du 29 mars au 6 avril.

Liberté – Scène nationale, le 28 avril.

Et Actualité au Théâtre National de Strasbourg

1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès

A l’issue des délibérations du mercredi 15 mars, 12 lycéens, représentants des six établissements alsaciens ayant participé au programme, ont dévoilé le lauréat de la 1re édition du Prix des lycéens Bernard-Marie Koltès de littérature dramatique contemporaine. Il s’agit de Des Territoires de Baptiste Amann, en concours avec Au pied du Fujiyama de Jean Cagnard et Paysage intérieur brut de Marie Dilasser.

Mercredi 29 mars à 18h : cérémonie publique de remise du Prix en présence de Baptiste Amann au TNS. Une lecture dirigée par Julien Gosselin d’extraits du texte sera portée par trois comédiens Rémi Fortin, Johanna Hess et Maud Pougeoise.

Samedi 1er avril à 16h : une rencontre avec l’auteur Baptiste Amann aura lieu à la Librairie Kléber, 1 rue des Francs-Bourgeois à Strasbourg.

Les Bas-Fonds de Maxime Gorki, d’après la traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Eric Lacascade

Crédit photo : Julia Riggs

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Les Bas-Fonds de Maxime Gorki, d’après la traduction d’André Markowicz, adaptation et mise en scène d’Eric Lacascade

 Depuis la salle, le public découvre sur la scène d’Eric Lacascade le volume immense d’une cave aux allures de vaste grotte enfouie – voûte de pierre grisâtre et lézardes – un refuge improbable qui accueille pour une nuit ou deux toute la misère du monde : les pauvres que dégorge la société des couches misérables et des marginaux en vrac – sans abri, sans-logis, Sans Domicile Fixe, vagabonds et errants -, exemples involontaires et criants d’une « exclusion » admise entre pauvreté et quart-monde.

Ce sont des êtres incapables de résistance, ne serait-ce qu’individuelle : ils boivent ensemble, oublient, lisent, versent dans la folie, jouent et assistent aux histoires de cœur et d’affaires des maîtres et malfrats du lieu, Vassilissa et son mari véreux.

La première est la maîtresse de Pepel, jeune voleur au service des sales besognes du couple, qui en pince désormais pour la sœur plus jeune de Vassilissa, Natacha.

Le succès russe vint à Gorki en 1902 lors de la première des Bas-Fonds au Théâtre d’Art de Moscou. Sur la scène, le thème est nouveau : une mise en lumière pittoresque d’un asile de nuit « avec ses hôtes, des ci-devant mêlés à des hommes du peuple, déchus, compliqués, passionnants » (Nina Gourfinkel).

Stanislavski découvre dans Les Bas-Fonds une vision autre, « un nouveau ton, une nouvelle manière de jeu, un nouveau réalisme, un romantisme particulier. »

La langue vivante résonne entre théâtre et didactisme, spontanéité et prédication.

Le héros revêt désormais l’allure d’un vagabond fantaisiste qui ne plaide pas tant pour le changement de l’homme mais pour ses conditions d’existence. Héros indistinct, il est une figure moderne, multiple, tourmentée, contradictoire, « un instrument de démolition du monde ancien, un explosif révolutionnaire ».

L’un des personnages, Satine, dans ce décor dégradé d’un asile de nuit, accorde sa foi en l’homme et sa résonance, sa capacité de création et en lien avec la nature.

Le metteur en scène Eric Lacascade qui a déjà monté Les Barbares de Gorki dans la Cour d’Honneur au Festival d’Avignon en 2006 et Les Estivants en 2008 au Théâtre national de Bretagne, monte Les Bas-Fonds, pièce-culte qui révéla en 1982 les metteurs en scène Gildas Bourdet et Alain Milianti, et le comédien Jacques Bonnaffé.

La direction d’acteurs des Bas-Fonds – chœur et sentiment collectif de la troupe d’un côté, notes personnelles de figures irradiantes de l’autre – offre une matière théâtrale mobile et vivante, un élan spontané d’humanité vivifiante qui fraie bien avec l’art. Tous envahissent l’espace, l’ouvrier et son enclume, sa femme malade qui va et vient, une jeune fille égarée et lectrice, le Baron, l’Acteur, et les autres… dont Louka qui, en diffusant sa parole de réconfort, diffère de l’amertume hargneuse des autres.

Saluons Murielle Colvez, Jérôme Bidaux, Mohamed Bouadla, Arnaud Churin, Christophe Grégoire, Alain d’Haeyer, pénélope Avril, Laure Catherin, Georges Slowick, Leslie Bernard, Arnaud Chéron, Stéphane E. Jais, Christelle Legroux et Gaëtan Vettier et Eric Lacascade lui-même.

Ils entrent fougueusement dans le jeu, faisant le don scénique de l’âme et du corps.

Cette armée de laissés-pour-compte – via l’art théâtral – diffuse un souffle libérateur, un ouragan d’espérance, une foi dans la bataille livrée contre les bas de la vie pour la quête d’un équilibre minimal contrôlé et pour savoir se tenir debout dans la dignité.

Telle une danse silencieuse, les vêtements s’élèvent ou descendent des cintres, habits de ville qui désignent ceux qui les portent comme des êtres urbains appartenant à la société des hommes à part entière, enfants devenus trop grands aux abords des rangées de petits lits bordés de couverture -manière Blanche-Neige.

Quand la crise survient à l’acmé des tensions conflictuelles entretenues par les autorités de l’asile, les lits sont renversés, cassés et amassés en gravats informes.

Il n’est plus d’enfance, ni repos, ni confort consolateur pour une humanité desservie.

Reste l’oubli dans l’alcool, le rêve et les chansons conviviales – un tour de passe-passe inouï dans lequel excelle Lacascade : l’une des scènes finales installe un bar à bières, comptoir de canettes dansantes, sonnantes et trébuchantes, un festival de lancers de jets liquides – cirque et jonglage – et les buveurs s’en donnent à cœur joie.

Reste la passion de l’homme qui n’en finit pas de détruire pour toujours reconstruire.

Véronique Hotte

Les Gémeaux – Scène nationale de Sceaux – Théâtre de la Ville, du 17 mars au 2 avril à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67

L’Etat de siège de Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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L’Etat de siège de Albert Camus, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

C’est en 1941 que Jean-Louis Barrault et Antonin Artaud ont l’idée de monter un spectacle ayant la peste pour sujet. Selon les principes du second, le premier adapte au théâtre Le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe. Contraint d’interrompre sa collaboration avec Artaud, Barrault se tourne naturellement vers Camus – qui travaille à son roman La Peste – pour mener à bien son projet de mythe moderne.

La pièce n’a rien à voir avec le roman, deux objets étrangers l’un à l’autre. Barrault montre le canevas scénique à l’écrivain, l’invitant à y insérer des dialogues.

Le metteur en scène partage avec l’auteur l’ambition rêvée « de mêler toutes les formes d’expression dramatique depuis le monologue lyrique jusqu’au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur. »

Moralité du Moyen Age ou moralité espagnole « auto-sacramentale », spectacle allégorique sur des sujets aisément repérés par les spectateurs, L’Etat de siège de Camus, créé en 1948 – musique d’Arthur Honegger, décors et costumes de Balthus -, après les horreurs de la guerre, se lit comme une moralité moderne.

Briser le carcan des formes classiques et ramener le théâtre à la réalité corporelle, tel est l’enjeu du dramaturge qui tend à porter attention à l’inscription nouvelle sur le plateau d’une langue du peuple destinée au peuple et à faire se mouvoir le jeu vivant d’un mouvement scénique choral dans la mise en spectacle des groupes collectifs.

La ville – et ses habitants – tétanisée par le Mal, s’impose sur la scène de manière éclatée ou fragmentaire, selon les quartiers – centre-ville, lieux de divertissements, palais du gouverneur ou port maritime – et selon le cours aléatoire des événements.

Le mythe identifiable en 1948, n’est est pas moins lisible aujourd’hui pour Emmanuel Demarcy-Mota, metteur en scène engagé et directeur actif du Théâtre de la Ville.

Sont fustigés – via l’allégorie – la dictature hitlérienne, le fascisme espagnol, tous les régimes totalitaires dont le régime communiste, les menaces et les interdictions significatives de l’abstraction administrative et bureaucratique de l’Oppression.

Flanqué de sa secrétaire – figure féminine élégante et funeste (Valérie Dashwood) -, La Peste (Serge Maggiani) est un cynique qui s’adresse ainsi à la Ville et au peuple :

« Il est interdit le pathétique, avec quelques autres balançoires comme la ridicule angoisse du bonheur, le visage stupide des amoureux, la contemplation égoïste des paysages et la coupable ironie… Tous suspect c’est le bon commencement… Je vous apporte le silence, l’ordre et l’absolue justice. »

Immobilisme, repli sur soi angoissé, les signes annonciateurs de désastre sont visibles avant l’arrivée du Mal – un morceau d’Histoire argumenté après coup. Emmanuel Demarcy-Mota évoque nos temps immédiats traversés par des climats divers de peur parcourant le monde – montée des extrémismes en Europe et dans le monde, tentations nationalistes de rejet et fermeture de frontières pour les migrants.

Le sentiment de l’Histoire a recouvert peu à peu le sentiment de la nature dans le cœur des hommes, faisant disparaître peu à peu les paysages. Camus réagit contre cette modernité urbanisée en évoquant bourrasques, tempêtes et peuple marin.

La mise en scène s’ouvre aux vents du large – plateau incliné recouvert d’une ample bâche en plastique noir qui semble protéger canots et matériel artisanal de pêche.

C’est un voile trompeur qui couvre la Bête en travail et son acolyte féminin, tapis.

Le peuple apparaît pourtant, bottes, ciré de pèche, prêt à réagir contre l’oppresseur.

Les hommes et femmes surgissent de tous côtés, coulisses, dessous de scène …

Les puissants envahissent la salle et ses étages, dominant le monde de leur superbe. Les écrans divulguent une mer en colère et des visages arrogants.

Soulèvements humains, soubresauts terrestres, les alertes se succèdent.

Le public est proche des interprètes, s’animant et déclamant tout près de lui, et les scènes amoureuses apportent la teneur d’une belle passion – un baume à l’âme.

Diego et Victoria luttent pour que vive, s’impose et perdure leur amour contre le groupe, le collectif politique et l’administration coercitive. Les deux amoureux sont particulièrement convaincants – Hannah Levin Seiderman et Matthieu Dessertine.

Et Hugues Quester, Alain Libolt, Philippe Demarle, Jauris Casanova, Sarah Karbasnikoff et tous les autres… illuminent le plateau de leur présence individuelle et collective, bravant la houle totalitaire comme le matériau un rien pesant de la pièce.

Véronique Hotte

Théâtre de la Ville, Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, du 8 mars au 1er avril. Tél :01 42 74 22 77

Je crois en un seul dieu, de Stefano Massini, traduction Olivier Favier et Federica Martucci (L’Arche Agent théâtral), mise en scène d’Arnaud Meunier

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Je crois en un seul dieu, de Stefano Massini, traduction Olivier Favier et Federica Martucci (L’Arche Agent théâtral), mise en scène d’Arnaud Meunier

 Le mot terrorisme renvoie à un affect destructeur, une passion déchaînée. Le terrorisme, qui bouscule les relations internationales et la notion de « guerre », représente, dans les situations inégalitaires, l’arme suprême du faible ou du pauvre – tel le terrorisme des Palestiniens face à Israël. Dérives religieuses et extrémisme de certains intégristes musulmans ont obscurci la pratique de la violence, exercée soit par des mercenaires endoctrinés ou non, soit par des fanatiques incontrôlables.

Parole est donnée sur la scène à trois femmes dans la pièce Je crois en un seul dieu de l’Italien Stefano Massini que monte le metteur en scène Arnaud Meunier, directeur de la Comédie de Saint-Etienne Centre Dramatique National, et connaisseur de ce théâtre puisqu’il a créé deux précédentes pièces – Chapitres de la chute, saga des Lehmann Brothers et Femme non-rééducable – du même auteur.

Trois femmes pour une seule et même comédienne de belle allure, Rachida Brakni.

 Trois femmes dignes et respectables au discours approfondi, articulé et argumenté, éclairent, selon un temps déterminé – autour des années 2010 -, le conflit israélo-palestinien, à travers éclats de conscience respectifs et étrangement similaires – retours sur soi, états d’angoisse et sensations récurrentes d’un malaise ancré.

Ces figures féminines sont des ennemies et des complices qui s’ignorent, traduisant le conflit qui oppose Palestiniens et Israéliens au Proche-Orient, deux nationalismes – nationalisme juif et nationalisme arabe-palestinien, à dimension religieuse – Israël étant un Etat juif à majorité juive et les Palestiniens majoritairement musulmans.

Musulmane, juive et chrétienne, la religion qui aurait dû relier les êtres les sépare.

S’imposent à l’esprit, à travers le terrorisme essuyé aux Etats-Unis comme en Europe, les violentes tensions entre Islam et Christianisme ou Islam et Judaïsme.

L’une des narratrices, fille de garagiste, étudiante à l’université de Gaza, voit son avenir – un an avant sa mort, lors de l’attentat de Rishon LeZion, au sud de Tel-Aviv – comme un don de soi dans le martyre de la cause palestinienne. Bourreau et première victime de « son » propre attentat-suicide, elle perdra la vie « en compagnie », entre autres, des deux autres narratrices, qui disparaissent et ressurgissent en alternance sur la scène, étrangères les unes aux autres et mêmes.

La Palestinienne se livre délibérément à ce drôle de « martyre » – notion transmise par l’islam chiite, puis instrumentalisée par une pédagogie terroriste.

La seconde narratrice plus âgée, professeur d’Histoire juive, proche de la gauche israélienne, évoque avec lucidité sa posture éthique, politique et sociale, un an avant l’attentat. Elle découvre en elle une part insoupçonnée, survivant à un carnage :

« Moi, je veux leur mort ? C’est ça que je veux ? Me venger ? Moi ? Moi qui fais partie des comités « pour le dialogue » ? Moi qui ai toujours pensé : nous devons trouver une issue ? Moi ? »

Dans ces temps scéniques de parole féminine rigoureusement impartis et entrelacés, s’insère le monologue de la dernière protagoniste, soldate américaine qui arrive sur les lieux en renfort de la police locale israélienne pour lutter contre le terrorisme actif.

Un même destin fatal clôt le parcours raisonné et mis à distance de chacune, une expérience vécue, une aventure existentielle, un fragment lucide d’autobiographie.

La scénographie de Nicolas Marie, sol de moquette blanche duveteuse et murs d’un beau gris perle – couleur plus foncée en bas et tons pâlissants en haut, telle une brume blanche qui envahirait l’espace cotonneux dans une même confusion des fumées urbaines et des esprits tandis qu’un même dégradé inversé est noté sur le dos de la chemise unie de la comédienne.

Et si les bruits apparaissent sur le plateau comme feutrés ou amenuisés, c’est pour mieux entendre la voix claire de Rachida Brakni qui fait sourdre dans la douceur l’éclat symbolique de l’appareil explosible – machine infernale, bombe artisanale ou humaine – intériorisé ardemment par la conscience prémonitoire de l’interprète, en même temps que par l’appréhension redoublée des spectateurs suspendus au récit ferme et sincère de celle qui se livre, une lente et patiente déflagration en attente.

Rachida Brakni témoigne de toute l’élégance exigée – pudeur, retenue et sobriété -dans la déclamation et dans le maintien scénique, n’hésitant pas à chorégraphier avec grâce les volumes, mouvements de bras et petits pas de danse silencieux.

Véronique Hotte

Théâtre du Rond-Point, du 14 mars au 9 avril à 20h30, dimanche 15h30, relâche le dimanche et le 19 mars. Tél : 01 44 95 98 21

Les Scènes du Jura- Scène nationale/Lons-le-Saunier (39), les 13 et 14 avril.

Théâtre des 3 Ponts Castelnaudary (11), le 20 avril. Théâtre National de Nice (06), du 26 au 29 avril. Centre culturel de la Ricamarie (42), du 3 au 5 mai. Centre culturel Le Safran Amiens (80), les 10 et 11 mai. Centre culturel Aragon/Oyonnax (01), les 18 et 19 mai.