Les Batteurs, conception Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

Crédit photo : Martin Colombet

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Les Batteurs, conception Théâtre Déplié, mise en scène d’Adrien Béal

La batterie désigne l’ensemble des instruments à percussion d’un orchestre, dont la caisse claire, la grosse caisse et la cymbale, frappées avec la main, la baguette, le balai, pour en tirer des sons plus ou moins arrondis ou proéminents, secs ou légers.

L’un des six instrumentistes batteurs raconte l’inspiration qu’il doit à Kenny Clarke, pionnier de l’utilisation de la cymbale pour tenir le rythme. Jusque là les batteurs utilisaient la caisse claire pour le rythme principal soutenu par la grosse caisse. Le rythme est dès lors marqué par la cymbale tandis que la grosse caisse et la caisse claire servent à le soutenir. Ainsi, naît la technique moderne de la batterie jazz.

Cette batterie qu’on ne perçoit que peu dans un orchestre donne pourtant le tempo, note autour de quoi le chœur des autres instrumentistes se rassemble implicitement.

Mais le pouvoir passe de mains en mains, se donne à l’un ou à l’autre et s’échange, selon la mesure de chacun, quand on est six batteurs sur scène : Anthony Capelli, Heloïse Divilly, Arnaud Laprêt, Louis Lubat, Christiane Prince et Vincent Sauve.

A partir de situations fictives élaborées collectivement, le concepteur scénique Adrien Béal a associé l’esprit du chœur de batteurs à celui du théâtre grec sans coryphée.

Récits et gestes, déplacements scéniques – éloignement ou rapprochement -, jeu et musique, les groupes se rejoignent pour une composition nouvelle ou bien s’isolent.

Comment l’individu participe-t-il à l’histoire collective ? En jouant en solo parfois puis en rejoignant les autres, à l’instant donné – une question à laquelle on n’échappe.

Comme on n’échappe pas à l’énergie communicative qui traverse les êtres qui dialoguent sourdement entre eux et se parlent sensuellement et intellectuellement.

Souvenirs d’enfance où l’enfant qu’on a été – les petits garçons surtout – bat les objets avec une baguette ou un bâton, se sentant vivre allègrement au plus près de son corps et de son cœur qu’il ignore encore ; souvenirs de résonances lointaines africaines – musique solo ou en chœur et musique quotidienne des femmes qui battent le millet ; souvenirs des légendes chamaniques aux percussions éloquentes ; actualité contemporaine à l’extrême de toute vie dont le cœur bat vivement, plus ou moins animée de battements accélérés par l’émotion – agitation violente des sens.

A la fin, les batteurs se rassemblent en une ligne horizontale nette, jouant peu à peu de plus en plus intensément et puissamment, quand le noir se fait absolu – scène et salle -, et que la musique résonne impérieusement dans tous les corps spectateurs.

Un embarquement – jolie croisière musicale – dont on apprécie le battement berceur.

Véronique Hotte

T2G – Théâtre de Gennevilliers, du 12 au 16 octobre. Tél : 01 41 32 26 26

 

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Le Pas de Bême, écriture et mise en scène Adrien Béal

Crédit photo : Martin Colombet

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Le Pas de Bême, écriture et mise en scène Adrien Béal

Le Pas de Bême d’Adrien Béal avec les comédiens Olivier Constant, Charlotte Corman et Etienne Parc, explore la figure de l’objecteur en s’inspirant de L’Objecteur (1951) de Michel Vinaver. L’objecteur de conscience est celui qui, en temps de paix ou de guerre, refuse d’accomplir ses obligations militaires, alléguant ses convictions d’ordre moral ou religieux qui lui enjoignent le respect absolu de la vie humaine.

La création d’Adrien Béal – une écriture collective – met en scène le lycéen Bême, – qui, lors de ses devoirs sur table, rend systématiquement copie blanche. Horreur !

Le refus d’obtempérer de la part d’un élève sans problème, apparaît comme d’autant plus incompréhensible qu’il n’exprime ni colère ni révolte. En échange, ce non consentement à la requête scolaire ouvre un abîme et remet en question l’ordre établi et les relations sociales. L’objection discrète reste forcément subversive.

Professeurs, parents, élèves, tous plus ou moins étonnés, plus ou moins incrédules, apportent sur la scène leur contribution à la recherche d’un sens qui leur échappe.

Pour quelles raisons implicites contrevenir, enfreindre et transgresser ? Comment use-t-on de l’indiscipline, de l’insoumission, de l’insubordination et de la résistance ?

Pour le philosophe Alain, la désobéissance est un essai de liberté et de courage.

Savoir dire non, part non négligeable de l’art existentiel, c’est aussi savoir vivre seul.

Du coup, les trois comédiens s’immiscent dans la salle de spectacle, prenant place avec agilité, au milieu du public, sur un siège du premier rang de la scénographie quadri-frontale, assis ou debout, changeant de rangée – ici ou là -, puis descendant dans l’arène de la scène, jouant tous les rôles et les échangeant alternativement.

Ils explorent toutes les facettes possibles de la posture choisie par l’élève – des circonstances initiales obscures, si ce n’est la durée vérifiée des trois mois sans que personne des autorités enseignantes n’ait jamais osé exprimer ce refus dérangeant.

Chacun des protagonistes alentour prend peu à peu conscience de cette situation inédite, échange avec l’autre, ne partageant pas le même point de vue, à l’infini.

Les uns « comprennent » avec empathie, les autres rejettent la superbe du geste.

Toujours est-il que le spectateur est pris à partie, à l‘écoute sensible du propos.

Un spectacle propice à la réflexion libre dans une atmosphère ludique et joueuse.

Véronique Hotte

T2G – Théâtre de Gennevilliers, du 3 au 14 octobre.

Haskell Junction, conception et mise en scène Renaud Cojo – présenté dans le cadre du FAB (Festival international des Arts de Bordeaux métropole)

Crédit photo : Frédéric Desmesure

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Haskell Junction, conception et mise en scène Renaud Cojo

 « La ligne tracée sur la carte ou sur le sol qui constitue une frontière résulte d’une suite d’accidents consacrés par des traités : dans bien des cas, elle est bizarrement dessinée ; elle sépare des contrées qui se ressemblent, elle en réunit qui diffèrent grandement », précise Valéry dans Regards sur le monde actuel.

Dès le début de Haskell Junction par René Cojo, deux arpenteurs ivres se débattent dans des contrées neigeuses lointaines, tentant de tracer une improbable frontière.

Voyageant sur les terres canadiennes, le metteur en scène Renaud Cojo n’est pas resté longtemps désœuvré – il avait de quoi faire -, il s’est penché avec un intérêt et une curiosité amusés sur l’étrange ville de Stanstead et de l’Haskell Opera House.

Pourquoi ? Ce théâtre-bibliothèque a été construit délibérément – comme posé sur la rue centrale de la ville de Stanstead, la bien-nommée rue Canusa, – sur la frontière canado-américaine, ce qui occasionne des situations pour le moins incongrues, absurdes et cocasses : la scène est ainsi côté Canada, le public côté Etats-Unis.

Lors d’un incendie dans les années 1990, les compagnies d’assurances ne parvenant pas à se mettre d’accord sur le pays de départ du sinistre, la frontière reste matérialisée sur le sol par une ligne noire tracée sur le sol à l’autocollant brut.

Haskell Junction est un objet théâtral singulier, mêlant théâtre et cinéma à sa façon.

Une fable, un conte politique qui invite sur le plateau l’art de la performance brute, forme à la fois instinctive et travaillée d’un spectacle dit vivant tandis que le recours aux images impose sa propre loi sans jamais envahir à l’excès la scène de théâtre.

Suspendu, un écran de cinéma du début du XX é siècle, en noir et blanc, convivial.

A l’heure où tant de migrants fuient leur pays, cette odyssée paysagère et humaine, ancrée dans une scénographie sans repères, débordante et désaxée, met au jour les absurdités et les traumatismes provoqués par les limites frontalières, politiques, philosophiques ou intimes.

A Stanstead, une habitante dit plutôt justement : « chez nous, la frontière ne sépare pas les pays, elle les unit ». Une phrase à méditer, comme cette autre d’ailleurs : « Le soleil passe les frontières sans que les soldats tirent dessus. »

Rêve éveillé, fragments de vie ou de fiction, écriture du réel, le spectacle interroge les limites frontalières dans une scénographie fantasmagorique de paysage inversé.

La neige envahit le plateau, rondins de bois, hache de bûcheron alors que, du haut du ciel, percent les cimes pointues enneigées de sapins renversés, la flèche en bas.

C’est une façon de pénétrer plus avant le principe d’interdit et de transgression qui hante toutes les parties de la planète – plus particulièrement certaines fort troublées -, dont les terres peuvent être de ce côté-ci, hostiles, ou bien de ce côté-là, promises.

Poésie et politique, philosophie et morale, comment mieux organiser les sociétés ?

Des événements loufoques sont reconstitués : la rencontre probable des quatre Beatles en 1976, qui pour certains, privés de leur droit d’entrée sur le sol américain, décidaient d’une réunion secrète au Haskell Opera House pour de nouveaux projets.

Territoire et force politique et transgressive des frontières, le spectateur est voyageur de sa propre existence à travers une installation contemporaine de rêves vivants.

Une performeuse accouche de deux longs fils étirés en V, rangées de fanions de pays opposés – une figure sacrifiée sur l’autel arbitraire des douanes planétaires.

Auparavant, l’interprète s’était revêtue, à coups bruyants et francs de rouleau de scratch, de bouteilles d’alcool vides qui sculptent une jupe gonflée improbable, un rappel élégant de la Sécession et des petites et grandes affaires de la contrebande américaine où l’on cachait les flacons d’alcool proscrit sous les jupes et les robes.

La performeuse encore surgit, en début de spectacle, de l’intérieur d’un tronc d’arbre – sorte de chenille gonflée de plastique à brillants et paillettes – ; elle représente le vers maléfique et facétieux qui attaque la pomme de terre productrice d’alcool.

Un Pikachu de Game Boy occupe aussi le plateau – un rappel des enfants jouant à ce jeu prisé et qui, pris par leur dérive ludique, ont osé outrepasser la ligne-frontière.

Direction et arrêt obligé au poste de garde-frontière ou au poste de police.

Le film – images documentaires et images fictionnelles – donne à voir la résolution des énigmes scéniques et des performances spectaculaires, imaginant l’installation des premiers migrants qui quittent une famine historique pour s’installer à Stanstead.

La ligne de démarcation entre deux états, la frontière – borne, bordure ou lisière -, si elle n’est naturelle c’est-à-dire constituée par un obstacle géographique – chaîne de montagnes, fleuve ou océan pour les îles – est souvent artificielle et conventionnelle, une ligne idéale ou un tracé arbitraire jalonné de barrières, de poteaux et de bouées.

Pour les migrants de l’Histoire – les réfugiés politiques et économiques en nombre -, ces barrières restent arbitraires, empêchant la circulation libre des êtres dont on n’autorise la survie que dans une volonté impérieuse de parquer, cadrer et limiter.

D’autant que l’homme est déjà à lui seul une frontière, selon Hugo, un être double qui marque la limite de deux mondes – imaginaire et réel, vie et mort, espoir et fin.

Haskell Junction ne laisse pas indifférent, c’est un voyage sur les confins du monde bousculé par des images de migrants projetées, mais aussi incarnées sur le plateau par des performers, des ombres rampantes qui n’accèdent pas à la stature verticale.

Et, à n’en plus finir tombent sur la terre – en un regard maritime inversé – des gilets de sauvetage de toute confection, cuir sombre ou voile synthétique orange.

Le théâtre s’ouvre, et dans ce fond livré aux vents, on voit passer des spectateurs surpris par ces naufragés scéniques qui tentent d’échapper à l’horreur, et ces images de marcheurs errants qui avancent à pas comptés dans l’indifférence nocturne.

Comme nous, les autochtones restent indifférents, agrippés à leur propre confort.

Avec François Brice, Renaud Cojo, Elodie Colin, Catherine Froment, Christophe Rodomisto.

Véronique Hotte

TnBA -Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, présenté dans le cadre du FAB (Festival international des Arts de Bordeaux métropole), du 12 au 21 octobre. Tél : 05 56 33 36 80

Les Sept Collines, scène conventionnée de Tulle, le 6 février 2018

MA Scène nationale Pays de Montbéliard, le 9 février 2018

NEST- CDN de Thionville, du 20 au 22 février

Théâtre Ducourneau, Scène conventionnée d’Agen – Festival la Tête à l’envers,

le 18 mai 2018

Le Poète aveugle – A propos des mensonges de l’Histoire, texte, mise en scène et images de Jan Lauwers, musique de Maarten Seghers – spectacle en anglais, arabe, néerlandais, français, norvégien, tunisien surtitré en français

Crédit photo : Maarten Vanden Abeelpoete_aveugle16c_maarten_vanden_abeele

Le Poète aveugle – A propos des mensonges de l’Histoire, texte, mise en scène et images de Jan Lauwers, musique de Maarten Seghers – spectacle en anglais, arabe, néerlandais, français, norvégien, tunisien surtitré en français

La griffe des spectacles de Jan Lauwers et de la Needcompany dont on a vu La Chambre d’Isabella (2004) parcourir les plateaux du monde entier, relève d’une génération d’artistes à la pointe de la réinvention de l’écriture scénique, mêlant alternativement ou simultanément la parole, la musique, l’installation et la danse.

 Le Poète aveugle (2015) est un spectacle vivant dont le geste artistique respire la liberté à travers une scénographie changeante, à travers des interprètes vêtus de costumes chamarrés et entourés de bon nombre d’accessoires insolites et rares.

Le spectacle délivre les témoignages divers de comédiens sur leur héritage oublié.

Le matériau artistique de Jan Lauwers repose non seulement sur les performers aux nationalités, cultures et langues autres, mais encore sur leur arbre généalogique.

Une manière de s’arrêter sur d’identité dans l’Europe multiculturelle d’aujourd’hui.

Avec le compositeur Maarten Seghers, Jan Lauwers s’inspire des œuvres d’Abu al’ala al Ma’arri, poète syrien aveugle des X é – XI é siècle, et de Wallada bint al Mustakfi, poétesse andalouse du XI é siècle. L’histoire étant toujours écrite par les hommes et par les vainqueurs, l’artiste s’interroge aussi sur les mensonges, les rencontres fortuites et les accidents de parcours qui ont pu déterminer les destins.

Selon le metteur en scène, chacun a quelque part une correspondance avec tout le monde. L’un de ses ancêtres, armurier à l’époque de Godefroy de Bouillon, a rejoint sa croisade. Les croisés sont passés par l’Allemagne, où l’ancêtre de la mère des enfants de Jan Lauwers – l’interprète Grace Ellen Barkey -, les a reçus en maire.

Alors que Place du marché 76, un spectacle en référence à l’espace public, s’arrêtait sur l’identité collective, Le Poète aveugle privilégie le regard sur le portrait individuel.

Sept comédiens de la troupe sont ainsi conviés pour décliner leur propre carte d’identité bien frappée : Grace Ellen Barkey, Jules Beckman, Anna Sophia Bonnema, Hans Peter Melo Dahl, Benoît Gob, Mohamed Toukabri, Maarten Seghers.

Les zooms express s’animent et rendent compte de l’Histoire du monde – bouleversements et guerres -, mais aussi de l’histoire privée et des drames privés.

La fresque ainsi obtenue vogue entre fiction et réalité, imagination et vie authentique.

Tout commence avec Grace Ellen Barkey par l’Indonésie, puis par la Chine, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique et finit par Mohamed – musulman mono-culturel. Maarten Seghers – neveu de Jan Lauwers – est comme son oncle, l’héritier d’une quarantaine de générations d’armuriers. Le comédien norvégien Hans Petter Melo Dahl est Viking ; et son épouse, Anna Sophia Bonnema est une Mennonite de Frise. La mémoire de Benoît Gob s’en réfère aux bordels de Liège : « Mon père n’avait pas besoin de bateau pour conquérir le monde. Il partait naviguer sur la Meuse dans un tonneau à bière vide. » De même, la catastrophe qu’a connu un ancêtre d’Anna Sophia Bonnema relie celle-ci à la Chine ; son navire, dans le détroit de la Sonde entre Java et Sumatra, essuie en 1883 l’éruption du volcan Krakatoa, et les ondes du choc font sept fois le tour de la terre – une catastrophe mondialisée.

Or, le spectre de la « bête identitaire » hante nos continents comme bien d’autres.

L’identité à l’origine signifie unité, correspondance et personnalité égale. Il s’agirait plutôt aujourd’hui d’« identités meurtrières », selon l’expression d’Amin Maalouf. Aspiration légitime, au départ, le mot d’« identité » signifie un instrument de guerre.

Réfugiés et autres migrants, les identités se multiplient et restent associées et mêmes, la femme demeurant une icône universelle, la métaphore de l’hospitalité.

Le Poète aveugle répond à l’esthétique flamande et libre de la mixité des formes scéniques : monologues, danses chorales, danses en solo ou collectives. Le plateau reçoit les interprètes qui font leurs aveux, surgis de la fosse à orchestre, un couloir circulaire pour les acteurs en attente qui sont descendus du haut de la salle.

Sur le plateau immense qu’illumine la puissance des projecteurs, un immense catapulte fonctionne patiemment, portant, sur l’un des côtés de la bascule, un cheval mort dont on préfère garder la charogne tant il est sacré pour le cavalier, au risque d’enclencher des comportements de cannibale en ces temps de famine médiévale.

Un acteur fait l’équilibre de l’autre côté de la balance, faisant lever et se baisser la bête. Entre l’armure morcelée de chevalier et l’évocation des ceintures de chasteté, la haine est partout. Tel un grand tableau de Jérôme Bosch, des figures grotesques et burlesques hantent la scène, des personnages dansants et se contorsionnant dont la volonté d’agir et de résister face aux travers du monde reste impressionnante.

Grace Ellen Barker a résisté à la maladie grâce à sa volonté et à son énergie, et le tableau final voit l’interprète porter sur ses épaules une énorme tumeur gonflée de plastique sombre que ses camarades s’approprient, par instants, pour la soulager.

Un spectacle attachant qui, moins distendu, aurait gagné en concision et efficacité.

Véronique Hotte

La Colline – Théâtre national, du 11 au 22 octobre.