Buffalo, textes : Tueur de bisons (The Buffalo Harvest), témoignage de Franck Mayer, traduction de Frédéric Cotton et Partition rouge, poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord – Jacques Roubaud et Florence Delay-, mise en scène, lecture, jeu de Julien Defaye, composition, musique live, chant de Nicolas Gautreau.

Crédit Photo : Yoan Loudet

Création lumières Alexandre Mange, accompagnement artistique Anne Cabarbaye.

Buffalo est l’adaptation d’un récit, Tueur de bisons, écrit sous la forme d’un entretien, avec Franck Mayer, dernier chasseur de bisons, décédé à 104 ans, dans la ville de Fairplay, Colorado, en 1954 : une première production qui fait mouche du duo particulièrement efficient d’Anne Cabarbaye et d’Alexandre Mange qui dirigent le théâtre Artéphile en Avignon, depuis 2015.

Un témoignage rare sur un carnage : Mayer  explique comment en une décennie (1870-1880), il se livre, lui et d’autres, à une chasse intensive qui a failli éradiquer l’animal des territoires américains.

Festival Avignon Off – Du 7 au 26 juillet 2022 à 17h55, relâches les 13 et 20 juillet à Artéphile 7, rue du Bourg-Neuf 84000 – Avignon.

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Martine à la plage, texte de Simon Boulerice (édit. La Mèche – Québec), adaptation et mise en scène de Alban Coulaud à Artéphile, Avignon.

Crédit photo : Thierry Laporte

Martine à la plage, texte de Simon Boulerice (édit. La Mèche – Québec), adaptation et mise en scène de Alban Coulaud, musique originale live CLAAP!, interprétation Elise Hôte, Santana Aguemon, Sylvain Rigal, son Simon Chapellas, création lumières Alexandre Mange.

Que Martine nous raconte-t-elle, jeune fille ronde, à l’orée de sa jeunesse en fleur ? L’actrice sémillante Elise Hôte dessine une ado à la fois décidée et incertaine, qui se bat avec l’existence. La voilà tout autant gourmande que généreuse, rieuse, avide d’en découdre avec une vie à vivre.

Entrer dans son histoire revient à se jeter du haut du grand plongeoir d’une piscine vide. Couleurs acidulées et musique électro pop, esthétique à la Andy Warhol – rose et vert fluo du jeu des écrans vidéo qui s’amusent de drôles d’yeux noirs isolés, ceux d’une gueule de loup peut-être. La chanteuse Santana Aguemon et le musicien Sylvain Rigal apportent swing et glam musical.

La parole de Martine – considérations et émotions –  procède du mouvement et du principe d’échange des réseaux sociaux – jeter sur la toile ce que l’on ressent dans l’instant immédiat. Et pluie d’onomatopées visuellement projetées : Oh ! Oh ! Pour l’émotion – admiration et peur.

A 14 ans, Martine s’ouvre à la vie et découvre la naissance du désir – un désir féminin souvent celé. Quand Gilbert Marcel, son nouveau voisin optométriste, lui prescrit sa première paire de lunettes pour myopie sévère, elle tombe folle amoureuse. Pour le revoir, Martine se ruinera la vue. 

Elle portera des montures larges et foncées, des verres épais, comme un manche à couteau qu’elle tient d’ailleurs à la main. Est-elle inquiétante ou dangereuse ? : « Dans l’angle mort de mes lunettes, je vois des fantômes », dit-elle, plutôt lucide et clairvoyante, au fait de ses sensations.

Ces fantômes sont de « vieilles vedettes américaines », Jayne Mansfield et Karen Carpenter aux destinées tragiques, l’une frappée de mort accidentelle violente et l’autre, d’anorexie chronique : 

« Je lui ai dit que je la trouvais déterminée. Moi, j’ai essayé l’anorexie, mais j’ai pas été capable. J’ai fait rechute par-dessus rechute. J’aurais vendu mon père pour être svelte comme les filles de ma classe. Mais j’ai aucune discipline, moi. », confie la jeune fille qui consent à sa faiblesse.

Les préoccupations de Martine tournent autour de Gilbert Marcel, sa femme Chantal et sa fille Chloé dont elle a la garde souvent, en tant que baby-sitter. Et tout ce qui passe par la tête de la narratrice est donné cash, sans nul voile de censure pudique. Elle pense se débarrasser de l’épouse rivale, en finir avec la fillette pour n’avoir plus qu’à soi le héros tant aimé et l’épouser :

« Je suis machiavélique, parce que j’ai toujours des plans dans ma tête. Je pousse Chloé. Elle vole dans l’air, pis elle me revient. Mais elle a pas le cœur à rire. Facque je ris pour elle. Je me force à rire. La balançoire est légère, mais ça couine de partout. C’est comme si j’égorgeais un cochon. » Des pensées comme d’autres assaillent celle qui sait bien parler de ses fantasmes.

Et faire ce que l’on appelle des châteaux en Espagne, échafauder des projets chimériques, tel est le quotidien des jeunes gens, projection qu’ils poursuivront jusqu’à un âge avancé, comme si on ne pouvait s’arrêter de rêver, d’espérer, de croire en un monde qui soit meilleur.

La Lolita n’est pas dépourvue de séduction, en bonnet de bain qui subit échec sur échec, entre comédie porno et tragédie à la cruauté extrême, entre la fantaisie et le fantasme criminel. 

Un spectacle au charme aigre-doux, plein d’humour et d’ironie et à la bienveillance acidulée.

Véronique Hotte

Festival Off d’Avignon, du 7 au 26 juillet 2022 à 16h, relâches les 13 et 20 juillet, à Artéphile 7, rue du Bourg-Neuf 84000 – Avignon.

Romance, texte de Catherine Benhamou, édit.  Koïné, mise en scène Laurent Maindon.

Crédit photo : Ernest SMANDAP

Romance, texte de Catherine Benhamou, édit.  Koïné, mise en scène Laurent Maindon.

La pièce est un monologue, Imène, adolescente « d’une cité dans la cité », raconte par le menu l’histoire de Jasmine, sa meilleure amie ou plus exactement explique à la mère de Jasmine comment celle-ci a pu en arriver là…

Le public est ainsi à l’écoute, en relation directe presque intime avec Imène qui lui fait face posément comme si lui-même était la mère de Jasmine.

Tout commence par une enquête sur le suicide des adolescents, l’enquêteur maladroitement pose des questions brutales et naïves à une classe de collégiens qui déclenchent l’hostilité générale. 

Il se tourne alors vers la jeune fille style gothique qui s’impose silencieusement au sein du groupe. 

En substance, il lui demande si elle a un projet ou un rêve; enfin comment imagine-t-elle son avenir. S’ensuivent des échanges entre jeunes où l’on comprend l’isolement de Jasmine qui attire l’admiration par sa personnalité, ou l’inverse, mais qui est surtout à la recherche d’elle-même et d’un idéal. 

Son intelligence et sa sensibilité sont paradoxalement ses propres démons. La thèse est classique : faute de pouvoir se construire un rêve positif dans une société d’exclusion, victime de son milieu, sans soutien, l’adolescente va s’engager dans un chemin absurde et destructeur. « Elle s’est dit que c’était fini, qu’il fallait passer aux choses sérieuses, que les fous rires à tomber par terre à se pisser dessus, ça servait à rien (…) »

Le monde virtuel du Net et les réseaux sociaux sont les substituts affectifs et sociaux de Jasmine et vont lui fournir le projet dont elle avait besoin. Elle va tomber dans une spirale qui la précipitera au bord du gouffre. Imène rapporte ce que Jasmine ressentait : 

« Tu comprends Imène celui que je trouverai il sera d’accord pour le Grand Projet alors lui et moi on entrera dans l’Histoire sur un tapis rouge comme les stars au festival de Cannes »

La romance on l’aura compris est une antiphrase et le texte de Catherine Benhamou est bien senti pour que malgré la face sombre du personnage on entre, telle une mère, en pitié et que l’on partage la folie de Jasmine. 

Marion Solange-Malenfant y est pour beaucoup. Campée devant le spectateur, elle est à la fois Imène et Jasmine et avec retenue et douceur, méthodiquement nous emmène dans les péripéties de cette romance inversée et dans son monde absurde, cruel et tyrannique.

C’est aussi le travail du metteur en scène Laurent Maindon qui a su servir ce texte avec tact, quelques touches sonores et peu d’objets, juste pour laisser l’attention respirer dans une trame serrée.

Le texte a reçu le prix Artcena de littérature dramatique et le prix PlatO à Nantes.

Un moment de théâtre intime qui rejoint une réflexion plus large sur la nécessité de donner aux enfants des armes pour se défendre contre un monde de plus en plus dur, ses pièges et ses fausses réponses aux questions existentielles.

Louis Juzot

Jusqu’au 2 juillet du mercredi au samedi, à 21h15 au Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des déchargeurs 75001 Paris 0142360050. Puis au Festival Off Avignon, du 7 au 30 juillet à 14h30, au Nouveau Grenier, 9 rue Notre-Dame des Sept Douleurs, 84000 Avignon.

PARAGES 12 – La revue du Théâtre National de Strasbourg, revue de réflexion et de création dédiée aux écritures contemporaines. 

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

PARAGES 12 – La revue du Théâtre National de Strasbourg, revue de réflexion et de création dédiée aux écritures contemporaines. Tous les numéros, disponibles aux Solitaires Intempestifs.

Stanislas Nordey quitte la direction du TNS à l’automne prochain. Ce 12 ème et dernier numéro de PARAGES rassemble les auteurs programmés au TNS, de 2015 à 2023. Un laboratoire, la dernière photographie d’un paysage contrasté, morcelé, aux chemins divers.

L’aventure éditoriale PARAGES se termine au TNS, ce dernier numéro depuis 2016 vient la clore. Le départ prochain de Stanislas Nordey de la direction du théâtre marque la fin d’une publication originale, exclusivement consacrée aux auteurs vivants; tous les auteurs programmés entre 2015 et 2023 ont été invités dans ce numéro et bon nombre d’entre eux ont pu répondre à l’appel.

Dans la revue PARAGES, différents modes d’écriture ont été expérimentés, les auteurs ayant toute liberté de choisir leur forme : fiction, lettre adressée à quelqu’un, correspondance, échange avec un autre écrivain, journal intime, carnet de travail, portrait, autoportrait, article de réflexion sur un thème ou une question, témoignage, prise de position claire portant sur l’actualité politique.

PARAGES 12 propose encore une grande variété de contributions de la part des auteurs : extrait ou incipit d’une pièce en cours, extrait de journal intime, portrait, forme brève, récit, texte-hommage, texte-souvenir, poème, réflexion, entretien, témoignage, récit de soi, texte-adresse, etc.

Les contributeurs de ce PARAGES 12 ne sont rien moins que Baptiste Amann, Christine Angot, Alexandra Badea, Anne Brochet, Stéphanie Chaillou, Sonia Chiambretto, Martin Crimp, Simon Diard, Penda Diouf, Jean-Louis Fernandez, Julien Gaillard, Claudine Galea, Pauline, Haudepin, Anja Hilling, Maylis de Kerangal, Lazare, Jean-René Lemoine, Edouard Louis, Laurent Mauvignier, Léonora Miano, Wajdi Mouawad, Marie Ndiaye, Dieudonné Niangouna, Christophe Pellet, Pauline Peyrade, Pascal Rambert, Jean-Michel Ribes, Falk Richter, Mohamed Rouabhi, Marc-Emmanuel Soriano, Anne Théron, Yoann Thommerel, Frédéric Vossier.

Quelques extraits, parmi d’autres, choisis par le directeur éditorial de PARAGES, Frédéric Vossier : 

Strasbourg-ville de Christine Angot : « ( …) Dans le train, quand j’entendais la voix du contrôleur dire « destination Strasbourg-ville », un noeud se formait dans ma gorge. C’était la ville où j’avais rencontré mon père et l’une de celles-ci où j’avais subi l’inceste, sa femme et ses enfants y vivaient toujours, je cherchais à les joindre, ils ne répondaient pas à mes appels. (…) »

L’Ennemi imaginaire d’Alexandra Badea : « Il y a dix ans ou peut-être même quinze, peu importe, j’ai rencontré quelqu’un dans un bar par hasard. On a parlé de plein de choses : de l’actualité politique, de l’état du monde, des fractures sociales, de notre sentiment d’impuissance face à ça. Et à la fin,  il m’a dit cette phrase qui m’a poursuivie très longtemps : Toi, tu es en guerre, mais tu n’as pas encore trouvé ton ennemi. Quand tu le trouveras, tout ira mieux. (…) » Badéa le cherche toujours, perdue dans un temps qui s’accélère et l’empêche d’apprécier le paysage depuis le train.

Loge n°4 de Jean-René Lemoine : « (…) C’est quoi, déjà, les premiers mots ? Dans le silence de la loge, je dis à haute voix les premières phrases, celles que je prononcerai dans l’obscurité, avant que la lumière ne s’abatte sur mon visage. Prendre le petit pinceau, appliquer le fard gris dans le creux de la paupière supérieure pour ajouter de la profondeur au regard, dessiner avec le même pinceau la courbe des sourcils, estomper avec le doigt, creuser les joues en les ombrant avec le grand pinceau, voilà, tout va bien, mon visage est prêt, image arrêtée dans le miroir.

Voix-brouhaha de Maylis de Kerangal : « Je l’entends venir de loin, par les portes entrouvertes, depuis le fond des allées, au revers des palissades, je le sens qui enfle à mesure que j’approche, je le perçois qui monte, s’intensifie, je reconnais sa texture désirable, son grain spécial, souvent j’accélère, et quand je débarque dans la salle du théâtre toujours, un peu éblouie, égarée, c’est bien lui, le brouhaha, qui me signale que c’est là, que je suis arrivée, et que tout est à venir – son étymologie énigmatique appelle de vieilles prières juives, barukh habba signifiant justement « béni soit celui qui vient ».  Or, tout a déjà commencé : certes le rideau est encore baissé, les lumières sont allumées, quelques personnes vont et viennent dans les travées, se faufilent dans les rangs un livret à la main ou s’adressent des signes, certes la salle bruite des sons de tout ce qui se frotte, se glisse, s’assied, s’installe – le fauteuil qui souvent grince et les sacs où l’on remue la main pour y chercher ses lunettes, y plonger un portable – mais quelque chose est là, palpable, audible, qui me dit que le théâtre est en cours. (…) »

Des possibilités de lectures multiples, qui tournent autour du théâtre ou pas, et de la vie toujours.

Véronique Hotte

Au Festival d’Avignon 2022, rencontre 11 juillet à 18h, à La Maison Jean Vilar.

Les auteurs sont-ils nécessaires dans un théâtre ? Considérer l’expérience du TNS: associer des auteurs, fonder une revue et un prix des lycéens. En présence de Claudine Galéa, Marie Ndiaye, Pascal Rambert, Falk Richter, Frédéric Vossier et Stanislas Nordey – directeur du TNS.

PARAGES 12 – La revue du Théâtre National de Strasbourg, revue de réflexion et de création dédiée aux écritures contemporaines. Une collection de 12 numéros (2016-2022) dont 4 sont consacrés à des auteurs associés : Falk Richter, Pascal Rambert, Claudine Galéa et Marine Diaye. Prix à l’unité:15€ et pour 4 numéros au choix: 40€. Tous les numéros sont disponibles aux Solitaires Intempestifs.