Oroonoko le Prince Esclave, d’après le roman d’Aphra Behn Oroonoko, or, The Royal Slave, a True History, texte et mise en scène d’Aline César – Spectacle Jeune Public dès 8 ans.

Crédit photo : Benoîte Fanton.

Oroonoko le Prince Esclave, d’après le roman d’Aphra Behn Oroonoko, or, The Royal Slave, a True History, texte et mise en scène d’Aline César – Spectacle Jeune Public dès 8 ans.

Aline César, auteure, metteuse en scène et historienne de formation, a adapté le roman Oroonoko, or, The Royal Slave (1688) d’Aphra Behn (1640-1689) sur la révolte d’un esclave au Surinam.

Inspiré du récit d’Aphra Behn, le spectacle d’Aline César transporte le spectateur des côtes africaines de Cormantine, l’actuel Ghana sur le Golfe de Guinée, jusqu’au Surinam, alors colonie anglaise, et se croisent Européens, Africains et Amérindiens d’Amazonie. 

L’épopée scénique – belle écriture poétique – relève de l’actualité brûlante : l’exil, les migrations, la révolte, l’injustice, la confrontation à l’autre, l’identité et la rencontre des cultures.

Dramaturge et romancière anglaise de la fin du XVII ème siècle, célèbre en France jusqu’au XVIII è siècle auprès des abolitionnistes, Aphra Behn est oubliée aujourd’hui – son roman a été éclipsé durant trois siècles. Surnommée la « George Sand » anglaise, espionne aux Pays-Bas, aventurière, voyageuse, savante, modèle de liberté et féministe, critique du mariage arrangé et de l’esclavagisme, Aphra Behn vit de sa plume et s’impose sur la scène théâtrale londonienne. 

Thomas Southerne compose peu après la mort d’Aphra Behn une adaptation tragi-comique pour la scène. En 1745, un rival de Voltaire, Antoine de La Place écrit une traduction, laquelle a inspiré à Voltaire la figure du « nègre du Surinam » dans Candide.  Réédité sept fois jusqu’à la Révolution française, cette version du roman sert d’appui aux premiers abolitionnistes, et Oroonoko, premier héros noir de la littérature occidentale, inspire le théâtre des XVIII ème et XIX ème siècles. 

Dans le roman et dans l’adaptation, Aphra Behn a une double posture de témoin des années 1660 et de protagoniste – narratrice et personnage -, inscrite dans la fable et observatrice. Son rapport à l’autorité et à l’ordre établi est source de tension : elle n’échappe pas à ce qu’elle dénonce. Mais elle est une femme qui écrit, qui voyage et affirme son indépendance, une figure d’émancipation.

Le récit suit la course du prince noir traqué dès son pays d’origine quand il se révolte contre le pouvoir tyrannique de son grand-père, roi centenaire de Cormantine, qui s’approprie sa fiancée, Imoinda. Oroonoko est fait prisonnier par un capitaine négrier avec tous ses compagnons d’armes.

Imoinda aussi est saisie et vendue, tous deux sont triplement dépossédés : nom, identité et liberté.

La pièce s’ouvre sur le choeur des voyageurs, esclaves, migrants, témoins, évoquant la longue traversée d’un continent à l’autre dans la cale du bateau. La narratrice revient sur cette histoire vécue vingt-cinq ans auparavant, dans les années 1660, lors de son séjour dans le Nouveau Monde, le Surinam, où, installée avec sa famille, elle est accueillie par le régisseur John Trefry, dans l’attente d’un bateau de retour en Angleterre – un séjour de sept mois qui change sa vie.

La conteuse partage avec Oroonoko la révolte contre un ordre illégitime et contre le système esclavagiste – fondement du système colonial à la fois un régime économique et un modèle politique et qui s’appuie sur « l’invention de la ligne de couleur qui partage encore le monde entre « Blancs et Noirs » (Françoise Vergès dans une post-face au roman – Oroonoko.)

Dans ce tableau haut en couleurs, la narratrice et le personnage choral de La Colonie présentent le Surinam, une colonie de plantations de canne à sucre, où vit une petite communauté de colons anglais menacés par le climat tropical, les moustiques, les Amérindiens, la jungle amazonienne :

 « Nous sommes le Surinam / The british colonie, perle de l’Amazonie ! / Nos esclaves travaillent dur / Le fouet à la ceinture on se pavane / Et les esclaves coupent la canne / Coupent coupent / ils coupent la canne… »  L’Anglaise rencontre César, nom d’esclave d’Oroonoko, roi de la plantation.

Voyage spatial, déracinement linguistique, perte d’identité, êtres et territoires changent de nom au fil des conquêtes : le Surinam devient la Guyane hollandaise, les Indes occidentales l’Amérique.

Plus le récit avance, plus les voix de la narratrice et du choeur des sans-noms, puis la musique avec les flûtes « chantées » de Dramane Dembele, alternent avec la voix d’Oroonoko. Imoinda retrouvée prend aussi le relais du récit : elle attend un enfant et Oroonoko ne veut pas que celui-ci vive en esclave. Malgré les promesses d’affranchissement de John et d’Aphra, il s’impatiente.

César dirige la révolte; après l’échec d’un combat, les autres esclaves rentrent à la plantation. Oroonoko et Imoinda s’enfuient dans la forêt, le long du fleuve Surinam, et trouvent refuge dans un village d’Amérindiens Ka’linas. Aphra les rejoint pour les ramener pacifiquement à la plantation.

La fin offre des variantes : la mort tragique d’Oroonoko du roman original, ou un « happy end » improbable de la version française ou une ouverture sur le présent du chœur des voyageurs. Sont rappelés les tentatives d’émancipation, la mémoire des révoltes d’esclaves et les métissages de l’histoire du commerce triangulaire – premiers « marronnages », communautés d’esclaves enfuis mêlés aux Amérindiens, créant une nouvelle culture, entre traditions yorubas et amérindiennes, de la Louisiane au Mexique et à Cuba, depuis la musique d’origine yoruba à l’afro-cubaine actuelle.

Un poème théâtral, épique et musical où le récit se construit à vue, porté par des acteurs narrateurs de l’histoire – personnages, témoins, passeurs. La musique tonique est omniprésente, le musicien talentueux Dramane Dembele accompagne le voyage de ses instruments – flûtes peules, n’gôni, tâta, sanza – et des simples enregistrés en studio, avec les claviers de Yohann Le Dantec et les guitares électriques de Yoann Péchin – des couleurs traditionnelles et un contexte amplifié style « électrad » dont les parties chantées vont du solo, au duo, au trio en passant par le choeur.

Sur la scène, des caisses de bois pour évoquer le fret et le commerce du sucre, un joli théâtre d’objets sous les lumières d’Orazio Trotta, les matériaux assemblés par La Bourette, plumes, cuir, peaux, bois, tissu, statuettes en os – figures miniaturisées. La vidéo est de Gaëlle Hausemann,

Les quatre comédiens sont multidisciplinaires et polyvalents, à la fois forts d’un jeu individuel et d’une partition collective, avec la rayonnante Catarina Barone qui, de l’anglais au français, raconte et joue, s’enthousiasme ou se met en colère; Nicolas Martel très physique chorégraphie la coupe de la canne à sucre, danse et chante admirablement; la gracieuse Coralie Méride interprète Imoinda, danseuse lumineuse et sage, tandis qu’Assane Timbo, maître de cérémonie et prince rebelle conduit en artiste tout son monde alentour, sur les chemins de l’éveil à soi et aux autres.

Véronique Hotte

Présentation professionnelle du 31 mars 2021 à L’Echangeur, 59 avenue du Général de Gaulle 93170 – Bagnolet. Le 11 avril à 17h à la Maison du Peuple, 12 boulevard Pasteur 93380 – Pierrefitte-sur-Seine. Le 7 mai à 14h30 et à 20h30 à la Salle des Fêtes de Sevran, 9 rue Gabriel- Péri 93270 – Sevran. Report : les 26 à 9 h et 27 novembre à 18h au Camp de la Transportation à Saint-Laurent du Maroni. Report : les 2 et 3 décembre à 9h, le 4 décembre à 18h au Théâtre de Macouria, Scène conventionnée de Guyane.

Humiliés et Offensés – Récit en Quatre Parcours, d’après Dostoïevski, traduction André Markowicz (Actes-Sud, Babel), adaptation-mise en scène Anne Barbot. Soutien du TGP à la compagnie NAR6.

Humiliés et Offensés – Récit en Quatre Parcours, d’après Dostoïevski, traduction André Markowicz (Actes-Sud, Babel), adaptation-mise en scène Anne Barbot. Soutien du TGP à la compagnie NAR6.

Crédit photo : Dominique Vallès.

Né à Moscou en 1821, Dostoïevski a surtout vécu à Saint-Petersbourg où il est mort en 1881. Lecteur assidu des littératures russe et étrangères, il est tôt saisi par la vocation d’écrire, tandis que l’éducation familiale chrétienne le porte vers les humbles et les idées de réforme sociale. 

Habitué des réunions du cercle fouriériste de Pétrachevski, il subit dix ans de bannissement social, quatre au bagne d’Omsk et six de service militaire en Asie centrale. De retour à Saint-Pétersbourg, en 1860, il reprend sa carrière littéraire, malgré les crises d’épilepsie, l’inconfort moral et matériel.

Le roman relate l’histoire d’Ivan Petrovitch, romancier phtisique et solitaire, qui aime désespérément Natacha, la fille de l’homme qui l’a élevé, laquelle en aime un autre, le fils du prince Valkovski. Est-il possible de croire en la bonté ? Le salut est-il entre les mains humaines ?

Humiliés et Offensés (1861)est un roman-feuilleton, entre mélodrame sentimental et drame social. Coups de théâtre – passion et sentiment d’angoisse : l’amour malheureux de Natacha d’un côté, et de l’autre, les tragédies urbaines – vices des grands, déchéances, misères et vertus des pauvres.

Le narrateur Ivan aime Natacha; désespéré, il favorise avec bonhomie et sans amertume les amours de l’aimée avec Aliocha. Telle est la situation de Dostoïevski, à sa sortie du bagne. Envoyé comme soldat à Sémipalatinsk, il est tombé amoureux d’une femme, petite-fille d’un émigré français. Or, devenue veuve, cette Marie Dimitrievna ne cache pas son penchant pour un jeune instituteur. Dostoïevski, désespéré, décide que tous deux lui doivent leur bonheur et multiplie pour eux les démarches : « Si elle doit se marier avec lui, du moins qu’ils aient de l’argent ! »  ( Pierre Pascal, dans l’édition de La Pléiade de l’oeuvre de Dostoïevski).

Or c’est lui finalement qui épouse Marie Dimitrievna à ses vingt-neuf ans, « cultivée, intelligente, connaissant les hommes, âme noble et évangélique ». Elle lui en impose par son humeur volontaire et ses airs supérieurs, inspirant la Natacha d’Humiliés et Offensés. Le douloureux effacement de l’amoureux devant le jeune Sibérien se reflète dans l’abnégation d’Ivan Petrovitch au profit du seul  Aliocha. Le roman-feuilleton procède d’un drame autobiographique vécu.

Le roman contient aussi des souvenirs d’écrivain débutant, son premier succès, Les Pauvres Gens (1846), roman du pauvre fonctionnaire, puis la chute et la crise nerveuse, les travaux alimentaires tuant l’inspiration… Dostoïevski d’avant le bagne est reconnaissable dans ce narrateur geignant.

A travers la traduction d’André Markowicz, Anne Barbot adapte pour le plateau et met en scène la flamme dostoïevskienne – plateau nu et vide de quelques verres, tables et chaises, jolies robes seyantes d’apparat, un chandelier précieux de soirée de fête ou les bougies des débats politiques. 

En compagnie d’interprètes dirigés avec talent, Anne Barbot Insuffle sur la scène les vertus toniques de la foi en l’existence, de l’amour et de l’espérance, à l’intérieur de cette conviction de la force passionnelle – jouant le rôle de Natacha, l’éplorée et l’enthousiaste, entre activité jubilatoire et sombre déception – et dans la confiance collective aux valeurs humanistes égalitaires – échange et partage -, depuis le regard du peuple qui souffre de non reconnaissance et d’une vie de frustration. 

La jeunesse est secouée de révolte contre une société qui lui paraît injuste, obsolète, inégalitaire, répressive, anti-fraternelle, écrit-elle, évoquant une société à bout de souffle qui renâcle devant le moindre changement, alors même que certains nourrissent des idéaux pour une vie plus digne. Confrontée aux points de vue de la génération parentale sur le monde et l’actualité – allusion aussi à notre pandémie – , la jeunesse se place en majesté, et avec elle, son désir vif d‘émancipation.

La représentation se décline selon quatre parcours à voir en intégrale, ou bien deux à deux, des volets privilégiant quatre personnages aspirant à la liberté familiale, sociale, morale et idéologique.

Natacha (parcours 1), Anne Barbot incarne la mal-aimée sincère et tendue, qui quitte ses parents pour l’amour aléatoire d’Aliocha. Le personnage féminin à la passion démesurée se confie à Ivan, le narrateur, l’écrivain, qui porte secours à Natacha, mais aussi aux parents de celle-ci, ses propres parents adoptifs; il apaise leurs peines. Seul témoin d’un amour fait d’abnégation, il est le médiateur entre les amants. Benoît Dallongeville incarne Ivan, usant d’empathie – gêne, hésitation, compassion patiente et auto-dérision.

Aliocha, l’objet du désir de Natacha et du public en attente, n’apparaît que dans le dernier volet.

Nicolas (parcours 2) est le père de la jeune femme, qui fait l’expérience de la déchéance, humilié par un procès avec son employeur, le père d’Aliocha précisément, le prince Valkovski. Ne sera pas donné, ce jour-ci, ce volet, ni d’ailleurs la fin du dernier, mais l’esprit inventif du spectacle flamboie.

Surgit alors le prince lui-même (parcours 3), qui fait ouvertement preuve de sa pensée brutalement offensive : « Vous êtes un poète, et, moi, un homme simple… Vous, évidemment, vous languissez pour un idéal, vous croyez en l’Homme. Mais, my dear, je suis prêt à tout avouer mais que voulez-vous que j’y fasse, si je sais à coup sûr que la base de toutes les vertus humaines est l’égoïsme le plus profond », dit l’homme fort à l’adresse d’Ivan. Philippe Risler pour le prince est convaincant – panache, prestance dans l’allure et fière arrogance, l’acteur joue le triomphateur et scélérat. A la fois hypocrite et cynique, homme de proie sceptique et mystérieux encore qui manipule les jeunes gens et les autres, une allégorie du Mal. Pensant avoir des médiocres en face de lui, il les vainc.

Minouche Briot, chanteuse secrète, interprète Elena, une apparition énigmatique ici et là, un fantôme d’un parcours à l’autre, fille légitime du prince et petite-fille de Smith, ancien industriel anglais déchu et qui se promène symboliquement avec son chien dans la misère et la solitude.

Enfin Aliocha (parcours 4) survient; d’habitude soumis à son père, il se transforme en rencontrant de jeunes activistes, et dit au prince : « Vous avez tant de lois dépassées, tout ce qui est nouveau, jeune, frais, vous le considérez avec méfiance. .. Je suis un autre ! Si je sais que ma conviction est juste, je la poursuivrai jusqu’à la dernière limite; et si je ne m’égare pas du chemin, je suis un homme honnête; Et ça me suffit. Vous pouvez dire ce que vous voulez, moi, je suis sûr de moi. » Jérémy Torres a toute l’innocence et la naïveté supposées – engouement et affection pour ses nouveaux amis, un cercle d’intellectuels et de politiques -, même s’il peut cacher un égoïsme actif, comme Katia, celle qu’il doit épouser, jeune fille de bonne famille qu’a choisie son père pour lui.

Soit la force d’une énergie par des interprètes lumineux – dynamisme et vitalité communicative des protagonistes installés dans l’ombre des appartements froids et impersonnels. A la puissance de la représentation – son impact et sa crédibilité -, en phase ironique avec nos préoccupations aigües strictement actuelles, s’ajoute la présence d’un choeur d’amateurs et de jeunes comédiens, présents déjà, mais en nombre plus réduit dans le volet 3 concernant le prince, des spectateurs muets attablés et petite foule silencieuse venue de la salle qui s’installe sur le plateau – tables, chaises et bougies de bistrot -, assistant à la fête que donne le puissant qui déclame ses vérités.

Les jeunes gens reviennent, plus nombreux, près d’Aliocha, assis autour d’une grande table pour débattre de la place à trouver dans la société, seul ou en groupe, butant encore sur les limites de la liberté, pouvant aller jusqu’au nihilisme et l’anéantissement de soi et des autres. La question du passage à l’acte est au coeur des échanges, et chacun choisit son camp. Violence des débats – les discoureurs qui emportent l’adhésion et ceux qui se taisent ou bien se mettent en retrait. Tous représentent les Humiliés et les Offensés d’un monde où sont référencés la famille, le travail, l’argent, l’amour, l’humanisme; des trajets individuels qui mènent vers une émancipation collective. Ils accompagnent Aliocha dans sa réflexion sur son existence et sur le monde qui l’entoure :

 « Il y a des étudiants, des journalistes, des artistes. Nous parlons de la liberté de parole, des réformes qui commencent, de l’amour de l’humanité, des hommes et des femmes d’action de notre temps. Nous les examinons, nous lisons. Comme ils se comportent entre eux ! … J’étais où jusqu’à maintenant ? Qu’est-ce que j’ai vu, Sur quel socle j’ai grandi ? »

Aurélie Babled, Cédric Colas, Valentin Fruitier et Juliette O’Brien se mêlent à l’assemblée des débatteurs et des faiseurs de nouveau monde, émettant leur avis, entrant dans les dialectiques.

Humiliés et Offensés est achevé en revue en juillet 1861, tandis que L’Idiot commence en janvier 1868, une période qui marque un changement dans la pensée de l’auteur ( Pierre Pascal dans l’édition de La Pléiade). Dostoïevski, à l’époque d’Humiliés et Offensés, est frappé par l’impuissance des vertus naturelles, des beaux sentiments, des utopies sociales, en face du Mal – le vainqueur. Dans l’Idiot, le romancier revient à l’utopie chrétienne : le roman-feuilleton devient roman-tragédie-mystère. Et les figures des grands héros de l’auteur russe des romans qui suivront – les Frères Karamazov, Crime et Châtiment, les Démons – composent ensemble le portrait de l’homme beau et bon – figure de saint destiné à triompher de tout le Mal de la création.

Dostoïevski ne renie pas son amour des « pauvres gens », ni son désir de progrès pour tout le peuple russe, mais il répudie les doctrinaires qui se méprennent sur la nature de l’homme. 

L’abolition du servage a été proclamée le 19 février 1861, l’année de la parution d’Humiliés et Offensés. Elle est suivie de nombreuses autres réformes – celles de la justice, de l’administration, du budget, de l’enseignement, qui marquent la première moitié du règne Alexandre II.

Le problème du Mal est inscrit dans ce roman-feuilleton, préparant la puissance et l’originalité des grands romans qui suivront, et là où l’homme prétendument fort, le prince, triomphait dans Humiliés et Offensés, il aboutira peu après à un échec – confession, châtiment accepté et amour.

Pour l’instant, le public adhère à la représentation qui donne un coup de fouet à la belle espérance naturelle portée par la jeunesse, cherchant la justice, l’égalité et la liberté pour un monde meilleur.

Véronique Hotte

Présentation professionnelle du 30 mars 2021 au TGP – Théâtre Gérard-Philipe – Centre Dramatique national de Saint Denis, 59 boulevard Jules Guesde – 93200 Saint-Denis.

La Vie invisible, un texte de Guillaume Poix, à partir de témoignages de personnes non et mal-voyantes, conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan. 

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

La Vie invisible, un texte de Guillaume Poix,à partir de témoignages de personnes non et mal-voyantes, conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan. 

Mise en voix, en direct, depuis le Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, le 26 mars à 21h, sur France-Culture puis en streaming à podcaster, lecture filmée en direct sur les chaînes Youtube et Facebook du Théâtre de la Ville. Dans le cadre d’un « Théâtre solidaire » et ses week-ends d’enregistrement et d’émissions en direct – « Combats » contre les temps de pandémie, avec France-Culture, grâce à Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville à Paris et à Blandine Masson, responsable du Service des Fictions à France-Culture.

A 20h, une heure avant l’émission Fictions de Blandine Masson, Aurélie Charon conduit de main de maîtresse son Tous en scène à propos du spectacle La Vie invisible de Lorraine de Sagazan, avec metteure en scène et comédiens -Thierry Sabatier et Romain Cottard – et la chanteuse et violoncelliste brésilienne Dom la Nena.

Lorraine de Sagazan, auteure et metteure en scène, a créé avec Guillaume Poix La vie invisible en septembre 2020, qui devait être présentée au Théâtre de la Ville – Espace Cardin du 2 au 13 mars 2021. Lorraine de Sagazan, qui a fondé sa compagnie La Brèche en 2015, est artiste associée au CDN de Rouen, au Théâtre Gérard Philippe – CDN de Saint-Denis, et membre de l’Ensemble Artistique de La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche. 

Elle évoque en même temps La Réparation, projet au long cours mené avec Guillaume Poix, dont la tournée est prévue pour la saison 2021/2022. Depuis début janvier 2021, le duo rencontre des personnes de tous âges dont les trajectoires intimes et personnelles ont à voir avec la réparation. 

Certains n’ont pas pu enterrer leurs morts lors du premier confinement, d’autres sont des travailleurs sociaux au contact des plus fragiles, d’autres font des métiers manuels méprisés ; d’autres encore vivent en prison ou sont en procès, des exilés, des invisibles, des victimes d’abus, de violence, d’abandons, de dépression, d’addiction, des étudiants précaires, des personnes amputées, licenciées, des religieux, des personnes isolées… Une multiplicité de rencontres.

Le spectacle s’écrit à partir de ces rencontres, de l’expérience de la réparation et de la consolation qu’elles mettent en récit, pour « traverser et répondre intimement à cette crise infernale qui nous a souvent privé de nos proches, et plus gravement peut-être de tous les inconnus que nous aurions pu rencontrer », écrit Lorraine de Sagazan.

Mais revenons au spectacle, La Vie invisible, conçu à partir de témoignages de personnes non-voyantes, une méditation fascinante sur les paradoxes de la perception et de la mémoire. Lorraine de Sagazan, Guillaume Poix et Romain Cottard sont intéressés manifestement par la lumière de la vie intérieure plus que par les apparences changeantes. La perte de la vue offre, en échange, dans l’imaginaire collectif, un développement des autres sens et surtout une vision intérieure. L’aveugle peut savoir ce que nul ne connaît – seconde vue ou vision intérieure. Aussi le modèle de l’aveugle voyant, le grec Tirésias, perdit-il les yeux pour avoir vu le corps nu de la déesse Athéna : 

« Ayant payé de ses yeux son don de double vue, se tenant au point de passage du visible et de l’invisible, de lumière et des ténèbres, il connaissait du même regard ce qui est présent aux yeux de tous sur cette terre, ce qui est dissimulé dans le passé, ce qui se prépare en secret pour l’avenir. » (J-P Vernant, « Ulysse en personne »  dans J-P Vernant et F. Frontisi-Ducroux, Dans l’oeil du miroir, article « aveugle », dansDictionnaire culturel de la langue française d’Alain Rey).

« La vision est l’art de voir les choses invisibles », selon Jonathan Swift, expression paradoxale, illustrant l’ambiguïté du verbe voir qui signifie appréhender des images extérieures – lumières,  paysages, êtres, objets, couleurs, mouvements, déplacements et ombres. Or, dans un sens tout aussi courant que le sens visuel, voir signifie percevoir, apprécier, anticiper, vouloir dire : « Tu vois… »; ou pressentir ou imaginer ce qui n’est accessible ni à la perception sensorielle ni même à la compréhension ni à l’anticipation intellectuelle, mais seulement à l’imagination ou à l’intuition. Vision, visionnaire, voyance…, des acceptions métaphoriques, parfois irrationnelles et mystiques.

« En 2013, j’ai repris le tandem. J’en fais toujours avec un ami, Philippe. Ça a été très fort de retrouver la sensation de la vitesse, l’effort, sentir la nature – le déplacement. Quand je voyais, je n’étais pas attentif à ça, je n’avais pas ce plaisir. C’est plus intense maintenant. Par exemple, ça ne me dérange plus de sentir la pluie sur mon visage. Sentir le vent – l’air sur la peau. Philippe me racontait le paysage, au début, il me décrivait tout ce qu’il voyait. Ça me dérangeait beaucoup, je me disais il va pas tout me décrire, je ne savais pas comment lui dire. Je n’avais pas envie de voir avec les yeux de Philippe », raconte Thierry, expérimentateur de sa mal-voyance et acteur. 

Devenue saisie de l’invisible, la vue n’est pas que mécanisme sensoriel. Pour la connaissance de l’invisible, l’aveugle peut voir mieux que le voyant, en étant lucide. L’acuité de la vision réelle s’avère inversement proportionnelle à la puissance de la vue métaphorique. Dans la Lettre sur les aveugles de Diderot, le détournement du sens physiologique de voir au profit du sens métaphorique n’est pas une dévaluation du sensible : l’écrivain-philosophe  choisit de faire le portrait biographique d’aveugles réels ou présentés comme tels. La Lettre sur les aveugles suggère, par un jeu constant sur les significations de la vue, que la perspicacité et la lucidité véritables reviennent à certains aveugles et non aux voyants. Et de la même manière qu’on peut remplacer la vue par le toucher, l’aveugle perçoit ou « voit » au moins aussi bien que ceux qui jouissent du sens de la vue; d’autre part, il est capable d’une lucidité supérieure.

Dans La Vie invisible de Lorraine de Sagazan, Thierry se souvient d’avoir assisté à un spectacle que pourtant il n’a pas vu puisqu’il est aveugle; il a oublié le titre de la pièce. A partir de ses réminiscences lacunaires, l’équipe théâtrale entreprend de reconstituer le spectacle. Ses partenaires découvrent alors qu’à la fiction, Thierry a involontairement mêlé des souvenirs. Soit l’occasion saisie d’apprécier la dimension ludique de la situation et de jouer au sens fort du terme.

Interprété par un acteur amateur non-voyant – Thierry Sabatier – et des acteurs professionnels – Chloé Olivères et Romain Cottard -, ce spectacle sensible déjoue les idées reçues concernant la cécité pour proposer une méditation théâtrale étayée sur la notion paradoxale de point de vue.

Qu’est-ce que le réel ? Le voyant seul verrait-il le réel ? Non, le réel n’est jamais envisageable dans sa totalité, il ne relève que de points de vue personnels, de perspectives singulières.

La recherche de Lorraine de Sagazan, en compagnie de l’écrivain Guillaume Poix et l’acteur Romain Cottard, s’est concentrée autour du souvenir de la pièce vue par le déficient visuel, assisté à l’époque par la présence de sa mère, qui a orienté la perception du fils et sa mémoire affective. 

Ainsi, un spectacle est à restituer, réécrire, remettre en scène, avec deux acteurs, en présence du personnage réel qui fut spectateur d’une représentation qui l’a durablement marqué. Depuis les traces d’une mémoire sans images, La Vie invisible se présente comme la reconstitution, à partir de réminiscences lacunaires, d’une pièce fondatrice possible, le Petit Eyolf d’Ibsen, même si ne ressurgissent que des traces déformées parfois. Mais Thierry comprend mieux le sens de l’instant.

Les frontières entre le souvenir de celui-ci, les perceptions de la pièce par ses partenaires et les souvenirs de sa vie personnelle, qui dans un premier temps cohabitaient, se sont entremêlées. Le choix du spectacle évoqué n’était pas anodin : il remplissait les passages manquants de ses souvenirs de fiction du spectacle par des souvenirs réels vécus profondément. En reconstituant son souvenir, l’acteur déficient visuel entreprend inconsciemment de réparer son histoire, faisant l’apprentissage de connaissances et compréhension plus justes et authentiques de ses parents. 

La fiction a été peut-être pour lui une manière de pallier à la part manquante à sa vie. Une fiction réelle quand le réel ne peut s’appréhender dans sa totalité mais ne répond qu’à des points de vue. 

Comment le réel et la fiction se distinguent-ils l’un de l’autre et selon quelles modalités sensorielles ou intellectuelles ? D’autres images que celles qui requièrent le regard existent-elles ? Le rapport à la mémoire et à la fiction est autre chez les déficients visuels, s’interroge l’auteur Guillaume Poix.

La rythmique – pulsion de vie, palpitation qui donne l’élan à une phrase, fragment, bribe de sens destinée à occuper un espace collectif, au présent, sans retour en arrière possible – c’est ce que saisit avant tout celui qui ne peut voir et qui interprète le plus justement possible l’état des lieux. Il est apte à donner une couleur ou une sonorité à l’un et l’autre de ses partenaires scéniques.

Le mal-voyant assiste à la représentation d’un spectateur oublieux d’un spectacle lointain et passé, au déchirement visible de deux parents à propos de leur enfant – un père lointain qui écrit et qui fuit, une mère sensuelle exigeant d’être aimée pour elle-même -, le sentiment pour l’enfant fragile de ne pas être le fils aimé mais d’être une charge pesante parentale. Soit exactement la situation qui était la sienne, quand il a vu ce spectacle en réminiscence. Le fils était allé voir la pièce avec sa mère qui l’assistait, lui décrivait le spectacle, orientant sensiblement l’appréhension de Thierry.

Il reconstruit la pièce avec ses intuitions, abandonnant la première version maternelle pour construire la sienne, la signification de ce que toutes ces disputes parentales vécues cachaient.

Un père non pas aimant mais dans l’impossibilité de dire et de transmettre son amour à son épouse et à son fils, lui qui disait toujours qu’il n’avait pas voulu être père et dont le fils aussitôt avait voulu lui prouver toujours plus ses capacités d’autonomie et de responsabilité fières – folie qui l’a conduit à prendre des risques inconsidérés, d’où l’accident dont il a été victime qui n’était que la conséquence d’une maladie de la rétine qu’aucun proche autour de lui n’avait jamais su déceler.

L’adulte d’aujourd’hui regrette de ne pas avoir su consoler sa mère quand son père est parti, après son accident. Or, le père, si l’on analyse ses lettres multiples inachevées et non envoyées, n’éprouvait qu’amour affectueux pour son épouse et son enfant – une réalité qu’il n’a su dire.

Thierry Sabatier est sûr de ses intuitions, à la fois paisible et tranquille et sensible toujours à ses amertumes passées. Chloé Olivères qui joue la mère apporte sa foi vive en l’être aimé et sa colère  persistante quand Romain Cottard joue le mari incompris, hésitant, effrayé par ses doutes.

Une belle soirée d’écoute dont les échanges sont efficaces sur le chemin de l’exploration des souffrances existentielles enfouies et de tant de vie cruelle et sincère évoquée, dans le temps même de la représentation, et qui se propulsent encore dans la mémoire accueillante de l’auditeur.

Véronique Hotte

Mise en voix, en direct, depuis le Théâtre de la Ville à l’Espace Cardin, le 26 mars à 21h, sur France-Culture puis en streaming et à podcaster, lecture filmée en direct sur les chaînes Youtube et Facebook du Théâtre de la Ville. Dans le cadre d’un « Théâtre solidaire » et ses week-ends d’enregistrement et d’émissions en direct – « Combats » contre les temps de pandémie avec France-Culture, grâce à Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville à Paris et à Blandine Masson, responsable du Service des Fictions à France-Culture.

Impromptus marionnettiques et musicaux par Les Anges aux Fenêtres par la compagnie Les Anges au plafond.

Impromptus marionnettiques et musicaux par Les Anges aux Fenêtres par la compagnie Les Anges au plafond.

Aussi les habitants de la ville de Malakoff ouvrent-ils leurs balcons et leurs fenêtres aux Anges au plafond pour des impromptus marionnettiques et musicaux. Plusieurs tableaux se succèdent, les passants sont interpellés par la parole des marionnettes. Soit la culture dans les interstices, là où il est possible de partager un geste artistique avec le public. 

L’impromptu scénique fait lever les yeux amusés des spectateurs plutôt bon enfants restés en bas dans la rue, et la séance théâtrale s’ouvre avec la chanson de Jacques Brel, Les Fenêtres : « Les fenêtres chantonnent / Quand se lève à l’automne / Le vent qui abandonne / Les rues aux amoureux / Les fenêtres se taisent / Quand l’hiver les apaise / Et que la neige épaisse / Vient leur fermer les yeux / Mais les fenêtres jacassent / Quand une femme passe / Qui habite l’impasse / Où passent les messieurs… » 

Or, si la femme jacasse, c’est qu’elle est comédienne répétant ses textes à cette première fenêtre initiatrice de l’expérience – voix forte et déclamatoire, sûre d’elle et décidée. La comédienne manipule sa marionnette grandeur nature derrière laquelle elle se cache, en répétant le rôle de Roxane de Cyrano de Bergerac ou celui d’Electre de la pièce antique.

Une deuxième actrice se plaint de ne pouvoir être prête si elle ne répète pas suffisamment; pourtant elle a eu le loisir, si on peut dire ainsi modestement les choses, d’explorer le vaste espace temporel obligé des répétitions – la pandémie étant un sujet qui revient dans les conversations, mais sans amertume ni aigreur. 

Une troisième encore, en couple avec son amant Romain – Romain Gary, figure lumineuse de romancier contemporain qui a intéressé en son temps la compagnie les Anges au plafond -, se plaint, regrettant une vie normale qui soit sans contraintes ni confinement…

Plus tard, quand le public aura retourné la tête au point initial, après avoir eu le regard attiré sur la façade opposée de la rue par deux fenêtres en quinconce sur deux immeuble un peu décalés – l’invitation à deux autres scènes cocasses, nous y reviendrons -, ce seront d’autres vers de Jacques Brel qui ressurgissent à pic : « Mais les fenêtres froncent / Leurs corniches de bronze / Quand elles voient les ronces / Envahir leur lumière… »

Et là, un oiseau à long bec, un chien en colère, une chèvre et un bouc disent ce qu’ils ont sur le coeur, penchés sur la rambarde de la fenêtre derrière des plantes vertes qui n’ont fait que grandir, confinées, s’incrustant entre les lattes du parquet de l’appartement, tandis que les propriétaires des lieux sont partis à la campagne et loin de la ville se confiner.

Pour revenir aux deux autres scènes grotesques et burlesques qui accrochent le regard du spectateur, celui des badauds dans la rue passant par hasard dans une rue inconnue -, elles ont le mérite d’être amusantes, évoquant avec humour l’actualité de l’épidémie.

L’un est pris d’embonpoint et son corps est aussi gros que la fenêtre – il ne pourrait s’y pencher pour voir passer les flâneurs de la vie urbaine quotidienne. Il a sûrement trop mangé et grossi, peut-être a-t-il bu et a-t-il battu sa femme : nous ne le saurons jamais.

Un compagnon masqué, geignard et comique, un être jovial façon bibendum de cirque.

Quant au deuxième sire, à deux étages au-dessus et dans un autre immeuble limitrophe, il n’en joue pas moins la figure de la mort, squelette vêtu de noir dont seuls les os secs restent blancs, un fantôme maigre et récalcitrant, mauvais et menaçant sur la maladie dont il fait le récit, à grandes récoltes de morts, de cadavres et de victimes au destin fatal.

Il provoque, se moque cyniquement des vivants, invoquant ses victoires en Thanatos.

Le spectacle d’une vingtaine de minutes et qui se répète trois fois dans l’après-midi d’un samedi à Malakoff, s’achève comme il avait commencé, par la musique, une chanson célèbre de Nina Simone : « Ain’t Got No, I Got Life… » Un beau message d’espoir.

La représentation de rue se clôt avec la chorale et la musique des « Voisins » de Malakoff.

Un joli moment de théâtre et de retrouvailles dans la rue, tous gestes barrières respectés.

Les Anges au plafond sont artistes associés à la Maison de la Culture de Bourges – Scène nationale, en compagnonnage avec Malakoff Scène nationale et La Maison des Arts du Léman – Scène conventionnée de Thonon-Evian-Publier, conventionnés par le Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Ile-de-France, soutenus par la Région Ile-de-France au titre de la permanence artistique et culturelle et la Ville de Malakoff.

Puisque les théâtres restent désespérément fermés, les comédiens poursuivent leur tournée… dans les interstices. Un théâtre visuel de marionnettes, d’ombres et de musiques, en direct, sous l’égide des marionnettistes Camille Trouvé et Brice Berthoud. Les interprètes et manipulateurs de marionnettes, à leur côté, ont une pêche d’enfer.

Véronique Hotte

Rendez-vous du 27 mars à 15h,16h et 17h, rue Béranger. 92240 Malakoff.