Un vivant qui passe d’après Un Vivant qui passe de Claude Lanzmann, adaptation et spectacle de Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Un vivant qui passe d’après Un Vivant qui passe de Claude Lanzmann, adaptation de Nicolas Bouchaud, Eric Didry et Véronique Timsit, mise en scène d’Eric Didry, collaboration artistique de Véronique Timsit. Avec Nicolas Bouchaud et Frédéric Denaille.

Art de l’enquête et « mémoire au présent », Claude Lanzmann est mondialement connu pour Shoah (1985), consacré à l’extermination des Juifs par le gaz, un film de 9h20 sur l’immense processus d’anéantissement, telle la mise au jour radicale de la mort programmée d’un peuple.

Chacun a en tête des images douloureuses marquées au fer rouge dans la mémoire : « Le film accompagne ces rotations de trains nuit et jour, ces wagons à bestiaux emportant au loin hommes, femmes, enfants hurlant de soif, de faim et de froid. Les passagers arrivent transis, exténués, souvent morts, avant d’être systématiquement triés et sélectionnés selon un rythme immuable, soit pour les chambres à gaz soit pour le travail forcé. »  (Kristian Feigelson, Encyclopedia Universalis).

Sans commentaires dans le film, les témoignages abolissent la distance possible entre le passé et le présent. Les nazis ont tenté d’éradiquer les traces de ce passé, mais avec Shoah apparaît enfin une histoire de l’indicible.

L’acteur engagé Nicolas Bouchaud s’empare avec tact et pertinence d’Un vivant qui passe, un documentaire de 1997 de Claude Lanzmann réalisé depuis les rushes non utilisés dans Shoah.

Le documentaire laisse les déportés et les soldats nazis hors-champ pour ne se centrer que sur le face-à-face entre le réalisateur Claude Lanzmann et le médecin suisse Maurice Rossel. 

Le premier, déterminé, est joué par Frédéric Denaille: le second, incertain, par Nicolas Bouchaud.

A l’époque sinistre des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale, inventés et organisés par les Nazis, Maurice Rossel tient le poste de délégué de la Croix-Rouge internationale qui l’a conduit à assurer des « visites » quelque peu dénaturées, à Auschwitz et à Theresienstadt, se retrouvant par deux fois au coeur du système d’extermination nazie en affirmant n’avoir rien vu.

Nicolas Bouchaud, et ses complices Eric Didry et Véronique Timsit, conçoit à partir des rushes d’Un vivant qui passe, un matériaupour une adaptation scénique – volonté de réactiver l’Histoire à travers le témoignage de cet homme, ni bourreau, ni victime, qui « est d’une certaine façon celui que nous pourrions tous être ou que nous avons peut-être déjà été. » (Nicolas Bouchaud)

Dans les réponses de Maurice Rossel, affleurent des zones sombres et troubles de l’antisémitisme et de la haine de l’autre, et aussi « la complexité des présupposés qui définissent l’acte de voir ».

Maurice Rossel souligne qu’il est de gauche : petit-fils et fils d’horloger relevant socialement du monde des ouvriers et des artisans, tandis que quelques grandes familles bourgeoises dirigent la Suisse. Recommandé, il obtient, à vingt-cinq ans, échappant au service militaire, le poste de Délégué au Comité International de la Croix-Rouge, à Berlin, résidant là avec d’autres Helvètes.

Ses missions consistaient en 1942 à visiter les camps de prisonniers de guerre plutôt que les camps d’internés. Or, en 1944, il est envoyé officieusement par sa hiérarchie dans ces camps de déportés civils pour obtenir des renseignements. Il est le premier fonctionnaire international à entrer dans les camps de Theresienstadt et d’Auschwitz, restant aveugle sans retour à ce qu’il voit.

Rien à signaler : le témoin visiteur n’a rien vu, le 23 juin 1944, qui aurait pu le faire réagir ou s’opposer, sur les lieux de Theresienstadt, camp de transit re-looké, de manière à faire croire en une comédie macabre – quand les interprètes pouvaient être exécutés sous la menace d’un faux pas – que les Juifs étaient bien traités, des personnes d’un certain niveau social, précise le visiteur. 

On sent là sourdre, sous les paroles, l’antisémitisme bien ancré des populations germanophiles, conditionnées par les élites d’une Suisse traditionnellement neutre politiquement, par le peu de volonté de « voir » du CICR, des organismes internationaux hantés par le rejet du communisme.

A Auschwitz non plus, le visiteur n’a rien vu, si ce n’est les déplacements dans la cour de groupes d’une trentaine de prisonniers squelettiques dont seuls les yeux étaient intensément vifs. Dans le regard de ceux-ci, Maurice Rossel se voit lui-même, dit-il, comme « Un vivant qui passe ».

Dans la scénographie d’Elise Capdenat et de Pia de Compiègne qui met en valeur à cour le bureau de l’interviewé – une fresque de bureau sur la paroi d’un panneau peinte par Eric Gazille et Matthieu Lemarié, reprise du même bureau avec rangées de livres de la bibliothèque, et fauteuil.

Trompe-l’oeil destiné à jouer sur la confusion du spectateur, entre perception et illusion de la réalité – les feintes et faux-semblants -, comme de ce que l’on veut bien donner à voir ou à comprendre, dans la mise à distance et l’éloignement calculé de ce que l’on veut cacher. 

Jeu du faux et du vrai au cours d’un entretien dont on ne sait qui mène la danse – l’interviewé quelque peu vague et confus plus que l’interviewer toujours rigoureux dans sa traque implicite.

Le temps d’un intermède, un numéro de music-hall – chanson satirique à qui veut bien l’entendre et danse avec chapeau melon noir sur la tête -, le duo d’acteurs se répond l’un l’autre, accordant une pause et un divertissement léger – interruption de la belle attention grave du public à l’échange. 

Un acte théâtral intense et remarquablement posé, dans ce retour inépuisable à la considération de ce qui ne pourra jamais se laisser appréhender ni comprendre en raisonnant. Avec des comédiens – rigueur et dignité – qui persistent dans l’exploration de ce qui ne se laisse pas saisir.

Véronique Hotte

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, du 2 au 23 décembre 2021 et du 3 au 7 janvier 2022 à 21h, le 5 décembre à 16h, le 11 décembre à 16h et 21h, relâche les 6, 12 et 19 décembre et du 24 décembre au 2 janvier 2022 au Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette 75011 – Paris. Tél : 01 43 57 42 14. www.theatre-bastille.com 

Du 18 au 22 janvier 2022 au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse). Les 3 et 4 février, à Points communs, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise. Les 9, 10, 11 et 12 février, à La Scène nationale de Clermont-Ferrand. Les 22, 23 et 24 février, à La Comédie de Caen. Les 2, 3 et 4 mars, au Théâtre national de Nice. Les 22 et 23 mars, à la Scène nationale de Saint-Nazaire. Les 29, 30 et 31 mars, + les 8 et 9 avril, au Théâtre Garonne – Scène européenne, Toulouse. Les 4 et 5 avril, au Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence.

Bouger les lignes, Histoires de cartes, texte et dramaturgie de Nicolas Doutey, mise en scène de Bérangère Vantusso.

Bouger les lignes, Histoires de cartes, texte et dramaturgie de Nicolas Doutey, mise en peinture de Paul Cox, mise en scène de Bérangère Vantusso, avec les interprètes de la Compagnie L’Oiseau-Mouche, Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry, Nicolas Van Brabandt.

« je me rappelle les cartes de la Terre sainte. En couleur. Très jolies. La mer morte était bleu pâle. J’avais soif rien qu’en la regardant. » ( En attendant Godot de Samuel Beckett).

Le spectacle traverse l’histoire des cartes, des tablettes d’argile mésopotamiennes à Google Maps en passant par la première carte de France. Une tentative d’aiguiser un regard critique sur la fonction des cartes, leur fabrication, leurs usages divers : militaires, commerciaux, politiques, touristiques et tout ce qui l’accompagne : science, frontières, conquête, territoire, migrations.

La part belle est faite aux cartes imaginaires, à l’exploration, à la verticalité du monde, à faire bouger les lignes. Et ouvrir en grand des espaces pour errer, rêver et se perdre.

Bouger les lignes convainc pleinement le public d’emblée, tant la question de vivre ici ou là est à la fois quotidienne et au goût du jour : être ou ne pas être… là. Le spectacle entraîne quatre guides qui entraînent grands et petits dans l’exploration de ces itinéraires géostratégiques ou poétiques. 

Des tables sumériennes au cartes interactives, de la carte de Cassini à celle des vents, les discoureurs pédagogiques déchiffrent les légendes, changent d’échelle, en utilisent une, lèvent les bras en l’air, s’accroupissent au sol et multiplient les perspectives, s’interrogeant sans cesse.

Le spectacle de la metteuse en scène Bérangère Vantusso dont le texte est écrit par Nicolas Doutey dans la mise en images – cartes, plans, voilures, peintures – de Paul Cox et dans la scénographie de Cerise Guyon, est un moment de fraîcheur théâtrale et de réelle inventivité.

Est-ce dû à ces cartes de nos enfances scolaires de l’Ecole publique où les salles des écoles primaires étaient toutes illustrées de cartes géographiques de la France et de l’Europe ? Un point, une direction, des terres et des mers, des zones dites naturelles, rurales ou urbaines – un jeu enfantin et un jeu d’adultes qui explore sans fin l’espace qui nous est consenti – cadeau du ciel.

Un point dans un cercle : « vous êtes ici », nous dit le Google Maps de notre téléphone cellulaire. Ici, ou peut-être là : tout dépend de là où nous sommes, tout est relatif. Une ligne tracée au sol délimite des espaces aux frontières instables, des territoires à arpenter ou à conquérir.

Objet de pouvoir et de contrôle, représentation d’un réel ou reflet d’un imaginaire, la carte – IGN ou pas – s’utilise pour s’orienter, commercer, faire la guerre ou encore s’échapper.

Les spectateurs, quant à eux,  s’échappent à loisir, dirigés et pris en main par les quatre interprètes de la Compagnie L’Oiseau-Mouche de Roubaix. Vêtus comme d’anciens agents de la SNCF – costumes de Sara Bartesaghi Gallo –  , ils ré-enchantent la vie pour qu’on la perçoive mieux. Aller faire les courses dans une petite bourgade, se faire expliquer plus ou moins bien le chemin par un autochtone qui connaît les environs : le résultat est approximatif ou aléatoire.

Mieux valent les cartes que l’on a achetées justement chez un épicier où l’on est allé acheter des biscuits. Taches de vert pour les forêts et de bleu pour les lacs, pointillés en rouge pour délimiter les espaces, la quête des lieux se transforme en un jeu aux quatre coins, une promenade ludique.

Légèreté aérienne en même temps que rigueur géographique, les cartes deviennent des accessoires-personnages de théâtre que l’on accroche, comme à l’école, tendues et sereines.

Une installation à claies et renversée contient des objets de bois – pancartes, veaux, vaches, cochons, arbres … qui délimitent encore la zone rurale plutôt agréable dont on parle. La même installation peut se mouvoir encore, grâce à un système de poulies, et se renverser spectaculairement, sans qu’elle ne perde le moindre équilibre. la Terre ne tourne-t-elle pas autour du Soleil comme nous, sans que nous n’éprouvions l’impression étrange d’avoir la tête en bas ?

Il existe évidemment des cartes politiques, des cartes militaires pour des usages plus ou moins avouables – agressions et bombardements de certains territoires par les plus forts sur les plus faibles- et il existe des cartes du ciel, des vents et de l’inscription des étoiles dans le firmament. 

Irait-on jusqu’à voir des soucoupes volantes ou des météorites ? Le rêve accède à l’onirisme et à tous ses territoires poétiques mais aussi à la quasi-réalité, la fascination débridée de « monter » jusque dans l’espace, telle Caroline vêtue d’un combinaison flamboyante et dorée de cosmonaute.

Les interprètes de la Compagnie L’Oiseau-Mouche, Mathieu Breuvart, Caroline Leman, Florian Spiry, Nicolas Van Brabandt, se montrent pleins de talent et d’envie de jouer à la fois entre eux et avec le public des spectateurs.

L’aventure ludique et facétieuse s’amuse d’une contemporanéité politique exacte, un engagement citoyen qui tend à privilégier la belle capacité d’écoute, d’échange et d’attention des personnes entre elles – aptitude si précieuse à saisir et à prendre conscience de notre « être-là » dans le monde, ici et maintenant et toujours, qu’insuffle l’art coloré et pétillant de Bérangère Vantusso.

Véronique Hotte

Les 8 et 9 décembre à La Maison de la Culture d’Amiens –Pôle européen de création et de production. Du 16 au 19 décembre, à  La Villette, Paris.  Du 11 au 15 janvier 2022, à la CCAM, scène nationale Vandœuvre-Lès -Nancy en co-réalisation avec la Manufacture, CDN de Nancy. Du 19 au 21 janvier, au TJP centre dramatique national Strasbourg -Grand Est. Le 27 janvier, au Festival Momix, Kingersheim. Du 1er au 3 février, Les 2 scènes, Scène nationale de Besançon. Du 1er au 3 mars, Le Grand Bleu, Lille. Les 8 et 9 mars, Le Phénix, scène nationale Valenciennes. Du 12 au 15 mars (relâche le 13 mars), Le Vivat d’Armentières, scène conventionnée d’intérêt national pour l’art et la création. Le 25 mars, Théâtre Le Passage, Fécamp. Le 29 mars, Le Sablier, Centre national de la marionnette en préparation, Ifs et Dives-sur-Mer. Le 31 mars, Scène nationale 61, Alençon. Les 12 et 13 avril, L’Odyssée, scène conventionnée de Périgueux. Du 12 au 14 mai, Théâtre 71, scène nationale de Malakoff.

Nos Paysages mineurs, texte, mise en scène et scénographie de Marc Lainé, Avec Vladislav Galard, Adeline Guillot et Vincent Ségal.

Crédit photo : Simon Gosselin

Nos Paysages mineurs, texte, mise en scène et scénographie de Marc Lainé, Avec Vladislav Galard, Adeline Guillot et Vincent Ségal.

L’action de Nos Paysages intérieurs se passe entre 1969 et 1976, une période post-soixante-huitarde significative dans laquelle les jeunes gens – plutôt étudiants que déjà travailleurs – étaient portés par un idéal néo-révolutionnaire, celui de mettre à bas tous les systèmes de domination.

Tel que le dit Marc Lainé, auteur, metteur en scène, scénographe et directeur de La Comédie de Valence – Centre dramatique national Drôme-Ardèche, cette vague émancipatrice de la génération parentale a fait évoluer les moeurs et l’état d’une société comme jamais auparavant, tout en laissant dans l’imaginaire un goût amer de frustration et d’échec, voire de trahison des idéaux.

Soit la rencontre entre un écrivain professeur de philosophie et une jeune femme issue des classes populaires, pour la vision commune d’un monde à changer et moderniser, selon les valeurs nouvelles de partage, d’ouverture, de compréhension et d’échange entre classes sociales.

Or, l’homme éclairé, malgré toute sa volonté d’émancipation universelle, ne fait que reproduire les attendus patriarcaux et assigne la femme à sa position inférieure – statut social, intellectuel, sexuel. 

Il lui intime de poursuivre ses études et d’accéder ainsi à un statut qui l’élève au-dessus de ses origines modestes, à l’Université de Vincennes – aujourd’hui Paris-VIII Vincennes -Saint-Denis, où il a bon nombre d’amis gauchisants et enseignants auxquels il pourrait la recommander. Elle hésite, acquiesce et, cheminant dans ses études, en vient à brandir les drapeaux féministe et de l’extrême-gauche, allant plus loin encore dans les revendications et l’analyse socio-économique de la réalité que ne le faisaient les modèles intellectuels de son compagnon, Michel Foucault etc…

Lui se pique d’écrire et obtient quelque succès, comme le prix Renaudot, fier d’offrir le livre au père de la jeune femme : celle-ci sourit, avançant que nul de ses parents n’est attiré par la chose écrite. Elle finira par se mettre à l’écriture, elle aussi, loin des regards et de ses conseils à lui, librement.

La scénographie élaborée de Marc Lainé, comme d’habitude, est judicieuse et admirable, invitant le public à vivre non seulement une scène ardente de théâtre – théâtre vivant ici et maintenant – mais aussi des instants de cinéma facétieux et de jeu de maquette enfantine, sous la musique live du violoncelliste Vincent Ségal qui accompagne ce drôle de voyage existentiel et onirique. 

Sur un écran modeste de cinéma des débuts du septième art, tourne un joli train ancien de jeu enfantin dans un paysage nu – sable, pylônes et quelques arbres rares disséminés à l’horizon. Les images sont la reprise d’une maquette où circule un modèle réduit de train électrique, installé à jardin juste sous l’écran déjà cité – une mise en abyme vertigineuse qui ne s’arrête pas encore là.

En effet, à cour, le public est invité à contempler près du lointain les deux protagonistes de la fable – comme dirait le prof de philo -, assis tous deux, face à face sur leur banquette respective, dans un compartiment désuet de train qui n’existe plus aujourd’hui, et pour lequel, le passager, s’il veut pénétrer dans cet espace qui lui réservé, doit tirer fortement une porte coulissante qui déverse alors, dans l’espace scénique ambiant, une bouffée de volume sonore identifiable de la situation – bruits mécaniques et tangages de wagons d’un autre temps – le son revient à Clément Rousseaux.

Les passagers du train sont eux-mêmes appelés à regarder le paysage depuis la large vitre du compartiment, un tableau d’une nature modeste qui file, propulsé sur l’écran principal, alternant avec le train qui roule, à l’extérieur, et la traversée de la campagne picarde depuis le compartiment, puis le visage de chacun des partenaires, parfois les deux ensemble, rarement.  

Trois caméras motorisées se déplacent au plateau sur un rail, filmant l’alternance ludique : les panoramas de grandeur diverse attirent le regard qui ne sait plus où donner de la tête et choisir – vidéo de Baptiste Klein -, d’autant qu’au milieu de scène se tient le violoncelliste un rien facétieux, comme étonné d’être là, Vincent Ségal qui tourne la BO du film en train de se réaliser à vue.

Un jeu de théâtre dans le théâtre, – cinéma dans le cinéma et réalité dans la réalité -, selon les mouvements de balance des situations qui finalement ne composent qu’une seule même scène, la conversation très précise, à travers le passage du temps, de deux êtres qui pourraient s’aimer.

Il fallait aussi pour soutenir l’attente étonnée et la tension intriguée du spectateur de théâtre que les comédiens sur le plateau scénique soient talentueux et attachants, pétillants de vie et de convictions, à la fois réfléchis et enthousiastes : Vladislav Galard et Adeline Guillot certes le sont.

Pendant que les Paysages mineurs se déploient à la vitesse du train – au propre et au figuré -, surgit l’humble campagne de Picardie, qui connaît, comme partout ailleurs, la succession tranquille des saisons; quand il pleut, les tombées de la la pluie  transparente floutent la clarté de la vitre. La passagère, originaire de la région, est particulièrement sensible à ces changements climatiques.

Le passager est Parisien depuis toujours et à jamais, indifférent aux mouvements imperceptibles

Les héros de la belle histoire d’amour qui dérape se vêtent ou bien se dévêtent selon la météo – et se succèdent des accessoires significatifs de garde-robe : bonnet, écharpe, veste, robe légère ou imperméable pour Elle, et pour Lui les variations vestimentaires s’accomplissent, plus discrètes.

Souriante, Adeline Guillot joue tout autant le quant-à-soi que le généreux abandon, avant de se taire et se rétracter, un rien ironique. Le rayonnant Vladislav Galard, incarne à bon escient le paradoxe de l’intello et bobo de gauche d’aujourd’hui – cinquante ans après les années 1970 -, partagé entre une aspiration à la sédition et celle plus cachée du retour viril à l’ordre conformiste.

Performance d’un spectacle – scénographie, musique, art de dire – à l’argumentaire vif et serré.

Véronique Hotte

Du 30 novembre au 12 décembre, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h, jeudi à 19h, dimanche à 16h, relâches les 4, 5 et 6 décembre, au Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier 75014- Paris. Tél : 01 45 45 49 77 WWW.THEATRE14.FR 

Liza et moi, Histoires de mères et de filles, écriture de Sandrine Delsaux, conception et mise en scène de Sophie Thebault.

Crédit photo : Marie Darnis

Liza et moi, Histoires de mères et de filles, écriture de Sandrine Delsaux, conception et mise en scène de Sophie Thebault.

Liza et moi retrace le parcours d’une jeune femme venant d’apprendre qu’elle attend un enfant : une fille. Son inquiétude et ses questionnements intimes s’ouvrent peu à peu sur des préoccupations universelles : transmission, éducation, héritage, place des femmes dans la société. Un spectacle choral et féministe qui touche hommes et femmes, toutes générations confondues.

« Qu’un ovule soit pénétré par un spermatozoïde à chromosome X, l’oeuf fécondé portant deux chromosomes X, produira une fille; qu’un ovule soit pénétré par un spermatozoïde Y, l’oeuf portant un chromosome X et un chromosome Y, produira un garçon .» (Jean Rostand, L’Homme)

La future mère d’une fille, elle-même fille d’une mère, égraine les stations obligées de l’aventure.

La mère fait la moue et sous-entend que le destin d’une fille est plus difficile que celui d’un garçon : la fille ne cessera d’avoir peur, de craindre, de redouter, d’éprouver une appréhension.

La future mère exprime tout haut son inquiétude et son angoisse d’adulte responsable aujourd’hui.

La relation d’une mère avec sa fille est reconsidérée quand on est soi-même, à son tour, mère d’une fille – ce qui a « failli » à travers le premier lien peut « se réparer » pour le second.

Un spectacle au présent, qui se penche vers le passé comme il se tend tout autant vers l’avenir.

Douze tableaux pour une partition écrite par l’auteure Sandrine Delsaux, depuis l’histoire de la metteuse en scène Sophie Thebault – de l’intime et la singularité, en passant par les improvisations des comédiennes sur le plateau des répétitions et jusqu’à la dimension collective de l’universel. La sincérité et la puissance de jeu sont les caractéristiques de ces actrices qui forment une troupe.

Elles sont constamment sur la scène, mettant en valeur l’énergie du collectif au féminin, accomplissant le rôle stratégique de « passeuse » entre mère et fille, tantôt l’une tantôt l’autre, à la fois ou alternativement , observatrices et actrices des scènes, jouant avec les portants de costumes dont elles se revêtent ici ou là, changeant de tenue et d’allure selon la situation.

Une jeune femme accueille sa mère chez elle, surgie intempestivement. Elle aimerait la voir partir, car elle attend quelqu’un, ce qui ne saurait regarder l’intruse inconséquente qui préfèrerait rester.

Les mères qui tentent de répondre aux exigences démesurées de la société sont jugées envahissantes, dévoratrices, par excès de présence. Sinon, elles sont absentes.

Après avoir dîné chez sa mère, une jeune femme y est restée dormir. Quand elle se lève le lendemain, la fille reproche à l’aînée cette attitude d’accaparement maternel, de saisie et de rapt.

De même que la mère qui n’aime pas ses enfants est un monstre, l’enfant qui rejette sa mère incarne le mal. Comment trouver le juste équilibre dans les relations entre mère et fille. La mère est dépositaire de sentiments extrêmes – amour intense ou rejet spontané et irrévocable.

L’image de la maternité conserve son impact social positif, irremplaçable. Elle incarne à présent, à la fois, le « progrès social » et une note de courage sacrificiel. La maternité est perçue comme une joie simple, communion heureuse avec la nature et bonheur tout humain, réservé aux femmes.

Les femmes sont si proches, mères et filles, qu’elles se comprennent intuitivement, dit-on.

Les débats à la radio avec psychiatres et psychanalystes sur ces liens délicats mettent en avant l’idée de la dévoration maternelle sur l’objet/sujet de la fille, si ce n’est encore le vampirisme.

Heureusement, les scènes convoquées sur le plateau sont pleines d’humour et de dérision.

« L’amour maternel n’a rien de naturel » écrit Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe.

Si la plupart des mères aiment leur enfant, ce n’est pas en fonction d’une obligation naturelle, mais par une sorte de miracle, que la société reste incapable d’imposer. La mère heureuse est alors celle qui attend l’enfant sans qu’on n’attende rien d’elle en retour, celle qu’on laisse donner son amour sans l’exiger comme un tribut. Car la caractéristique essentielle de l’amour maternel, qui en fait toute la valeur et qui rend possible qu’on le paye de retour, c’est bien sa gratuité.

Sur la scène de théâtre, se pose le lien « inextricable » entre la mère et la fille, selon des instants de vie, tels des instantanés photographiques éphémères du jour qui passe, ordinaire et quotidien.

On entend, entre autres, Liza Minelli et Judy Garland, l’inspiration de ce spectacle choral vient, entre autres, de Chimamanda Ngozi Adichie, Virginie Despentes, Anne Dufourmantelle, Simone de Beauvoir, Benoîte Groult, Calamity Jance, Elise Thiebaut, Maria Pourchet…

Avec les comédiennes authentiquement mères et  filles à la fois, Sandrine Delsaux, Marthe Drouin, Marie Griffon en alternance avec Marine Vellet, Cécile Martin, Agnès Pichois et Catherine Piffaretti.

Les actrices malicieuses marchent sur des oeufs, jouant d’une relation entre douceur et amertume.

Véronique Hotte

Du 24 novembre 2021 au 16 janvier 2022, mercredi et vendredi à 21h, dimanche à 16h, représentations supplémentaires le 3 décembre 2021 et le 14 janvier 2022 à 14h30 à La Reine Blanche, 2 bis, passage Ruelle – 75018 – Paris. Tél : 01 40 05 06 96/ reservation@scenesblanches.com, www.reineblanche.com