Music-Hall de Jean-Luc Lagarce (éditions Les Solitaires intempestifs), mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo. 

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Music-Hall de Jean-Luc Lagarce (éditions Les Solitaires intempestifs), mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo. Costumes, Mine Barral Vergez, création musicale, Etienne Bonhomme. 

Avec Catherine Hiégel, Raoul Fernandez, Pascal Ternisien. 

S’agissant de Music-Hall de Jean-luc Lagarce qu’il crée avec, pour le rôle-phare de La Fille, Catherine Hiégel, le comédien et metteur en scène éclairé Marcial Di Fonzo Bo, directeur de la Comédie de Caen – Centre dramatique national de Normandie -, évoque une partition parfaite pour raconter l’amitié fidèle, le parcours d’éternels artistes sur les routes. Le texte décrit avec humour et délicatesse une vie d’actrice, prête chaque soir à recommencer cet étrange rituel du théâtre. La partition complexe n’est d’ailleurs pas sans difficulté ni contraintes : un pari pour l’actrice.

Le duo de « Boys » autour de La Fille, est interprété par des acteurs d’âge mûr, cocasses, pittoresques, irrévérencieux et élégants, Raoul Fernandez et Pascal Ternisien, « un trio propre aux films de Fellini, à l’image des prestidigitateurs et des figures du music-hall des années vingt… »

Les personnages sont ces protagonistes éternels d’une comédie désuète qui n’en finit pas de se jouer ; tels des revenants, ils réapparaissent sur scène, toujours en tournée, travailleurs et rêveurs. 

Le texte est un hommage au métier de l’acteur, éphémère et décalé, peut-être. Un recommencement perpétuel de l’imaginaire sur scène – ce qu’est l’art vivant. Pour Catherine Hiégel, Music-Hall traite de « la douce fin d’un monde, de la belle agonie d’un état d’esprit, d’une insouciance ou d’une légèreté qui n’ont plus leur place dans le monde , – la nostalgie tendre d’une extinction.

La Fille, sublime Catherine Hiégel, ne mâche pas ses mots, décidée, arrogante, pleine de morgue, revenant, de manière répétitive et obsessionnelle, à ce fameux tabouret – accessoire essentiel dont elle ne peut se départir, auquel elle est attachée comme à une bouée de secours qu’on ne saurait lui ôter, falsifier, mal imiter ou contrefaire grossièrement : « et s’asseoir, au même endroit, de la même manière, lente et désinvolte ». Et l’actrice s’assied et pose un genou, l’un sur l’autre.

Avant, elle aura évoqué la fameuse porte du fond d’où elle arrive sur la scène face public – arrivée idéale -, mais la plupart du temps, la porte se trouve sur le côté et pire encore, n’existe pas. D’où l’extrême lassitude de l’interprète, la fatigue de voir tant d’efforts ignorés par ceux qui l’accueillent:

« (…) Ceux-là qui doivent,/ manière de parler,/ nous accueillir -/ parfois, et cette après-midi encore et pas plus tard que cette après-midi et hier encore et l’année dernière à même époque/ – doit être la saison méchante influence – veulent m’interdire l’usage dudit tabouret, /ma propriété la plus stricte, et m’en empêcher le profit et me le faire laisser à l’entrée, porte extérieure, au risque probable qu’on me le vole,/ veulent m’en interdire,/ au prétexte fallacieux / – un mot que j’aime tout précisément -/ au prétexte fallacieux qu’il ne saurait être conforme aux normes en vigueur dans ce théâtre-là, cette scène-ci, qu’il ne saurait trouver sa place dans cet endroit, / pourrait prendre feu, / le feu, c’est leur préoccupation favorite ! Sont pompiers et ont peur du feu ! » (Music-Hall, pp. 74,75 -Théâtre complet III, 1999, 2007, 2015, éditions Les Solitaires Intempestifs).

Humour, dérision, satire, moquerie mi-figue mi-raisin, raillerie amère, le ton est donné à travers la saveur et le goût d’une langue littéraire et théâtrale, à la mesure de celle d’un Thomas Bernhard, cette façon inconsciente de savoir, sans qu’il y paraisse, qu’on aime à vivre et qu’on y trouve du plaisir, en dépit des contrariétés, des irritations, des insatisfactions et des déceptions encourues.

Ce ton-là, cette manière de dire et d’asséner son propos et ses vérités, est encore mis en lumière non seulement pas le talent aguerri de la grande actrice, mais par la présence à ses côtés des Boys à la désinvolture amusée et distanciée, attentifs à la dame, et qui n’en pensent pas moins.

Un joyau scénique éblouissant, avec en majesté, le jeu des comédiens et une langue éloquente.

Véronique Hotte

Music-Hall en alternance avec Les Règles du savoir-vivrede Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Marcial Di Fozo Bo, du 4 octobre 2022 au 14 janvier 2023, Théâtre du Petit Saint-Martin, Paris. Le 20 janvier 2023, au Théâtre de Vernon. Les 2 et 3 février à L’Arc, Scène nationale du Creusot. Les 7 et 8 février, Scènes du Golfe, Vannes. Du 22 février au 4 mars, Les Célestins – Théâtre de Lyon. Les 9 et 10 mars, Comédie de Colmar, CDN. Du 14 au 16 mars, MCB, Scène nationale de Bourges. Du 27 mars au 1er avril, à L’Anthéa, Théâtre d’Antibes. Le 4 avril, Les Franciscaines, Deauville. Le 6 avril, Théâtre d’Auxerre. Du 11 au 14 avril, Comédie de Caen – CDN de Normandie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s