Le Passé, texte de Léonid Andreïev, traduction de André Markowicz (Editions Mesures), adaptation et mise en scène de Julien Gosselin. A la MC93 Bobigny, avec le Festival d’Automne à Paris.

Crédit photo : Simon Gosselin.

Le Passé, texte de Léonid Andreïev, traduction de André Markowicz (Editions Mesures), adaptation et mise en scène de Julien Gosselin. A la MC93 Bobigny, avec le Festival d’Automne à Paris.

Dans Le Passé, spectacle du metteur en scène Julien Gosselin, le public fait face à ce qui s’apparenterait sur la scène à l’échafaudage d’un immeuble. En bas, la fosse d’orchestre et le matériel numérique…, les instruments de deux musiciens, Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde, qui, comédiens, montent sur le plateau par un escalier intérieur pour jouer leur rôle.

A cet étage – le plateau de théâtre -, un intérieur bourgeois de salon fin de siècle, avec tapis, fauteuils, petites lampes et flammes tremblantes de bougies, et ses deux portes qui claquent, puisque les habitants sont sortis de leurs gonds, saisis d’une colère noire. Grâce à l’écran culminant au-dessus des lieux – second étage -, le spectateur découvre les couloirs d’un appartement traditionnel, jalonné d’une série de pièces aux portes battantes. Les personnages vont et viennent, fébriles et nerveux, ne sachant où donner de la tête. Ékatérina Ivanovna, l’héroïne de la pièce éponyme, a failli être tuée d’un coup de pistolet par le mari jaloux. Chaos familial, les frères de l’époux exacerbé, sa mère et la soeur de la victime ont les esprits échauffés.

Au cours de la représentation, l’appartement laisse place à une datcha située dans une nature verdoyante dont la terrasse en bois domine le gouffre de la fosse d’orchestre : l’abîme. Les estivants à l’intérieur sont visibles au travers de portes-fenêtres vitrées qui, ouvertes, laissent passer les personnages in vivo. Des cameramen filment les mêmes scènes projetées sur l’écran.

Des lieux vivants, animés de passions exacerbées et fatales, quand les êtres frôlent la folie.

Après les contemporains Roberto Bolaño, Don DeLillo et Michel Houellebecq , emblématiques des questionnements du XX e siècle et des deux premières décennies du XXI è -, Julien Gosselin  explore aujourd’hui Le passé, d’après les œuvres de Léonid Andréïev (1871-1919). 

Le théâtre de Julien Gosselin, confie-t-il lui-même, se passe « après » le récit dont il est question. Les événements, les gens, les temps représentés sont « vus de l’avenir », juste après leur disparition. Or, le théâtre russe de la fin XIX è et du début XX è siècle – Gorki et Tchékov – interpelle le concepteur, un théâtre penché sur une société qui s’éteint, avant la fin d’un monde. 

 Amours pathétiques et émotions intenses – douleur, pitié, horreur, terreur, tristesse.

La littérature serait du côté de la mélancolie, ne faisant ni le deuil ni l’économie de ses morts. L’écriture accorde la prééminence du chagrin sur le deuil : celui qui est mort n’en continue pas moins d’être là. La littérature aide à comprendre soi et le monde, une nécessité prétendument menacée de passer à la trappe actuelle de la transmission, si le présent déconstruit tant le passé. 

Le spectacle Le Passé traverse les pièces Requiem et Ékatérina Ivanovna et les nouvelles Dans le brouillard et L’Abîme de Léonid Andréïev. Les thèmes explorés du passé révèlent la nostalgie des morts. Et il est question des vivants et des morts dans Le Passé, à l’entracte, où l’on entend un narrateur évoquer La Résurrection des morts et l’exploration des « noires ténèbres du passé ». Et le bouleversement que peut déclencher en soi la réapparition d’un monde disparu.

Outre la beauté de l’écriture de l’écrivain russe, le regard radical porté sur son époque et ses contemporains a déterminé le projet de Julien Gosselin, qui joue avec les codes du théâtre académique, usant d’outils privilégiés : la caméra, la musique de scène, le jeu performatif. Contemporanéité des situations du quotidien : tromperies, trahisons, famille et société…

L’oeuvre de Léonid Andreïev, raconte son traducteur André Markowicz, est une découverte qui provoque polémiques et scandales par la violence et l’énergie néo-fantastique de ses descriptions. Des formes nouvelles telles que le souhaitait le Treplev de La Mouette de Tchékhov, des pièces montées à Moscou et Saint-Pétersbourg par Stanislavski et Meyerhold qui révolutionnent la scène. 

Ékatérina Ivanovna va et vient dans la représentation – soucis d’amour et de vérité, de passion sentimentale, de folie, de mort et d’éternité. Ékatérina Ivanovna choisit de devenir celle qu’on accuse de débauche, dans une société corsetée où les pulsions sont mises à mal. Elle finira nue, dansant la Danse des sept voiles de Salomé, face à des hommes enivrés, comme elle. Fascination expressionniste des excès dans les relations au sexe et à la violence. 

Requiem est une pièce symboliste dans laquelle l’action se passe dans le vide,  dans « la semblance d’un petit théâtre », avec un directeur de salle et « Sa Clarté » énigmatique. Selon le symbolisme, ce second personnage pourrait être la mort ou Dieu. Les spectateurs, mannequins et poupées de bois peint, ressemblent paradoxalement à des vivants : nous-mêmes sous la lumière.

Les nouvelles L’Abîme et Dans le brouillard sont intégrées à la pièce, des monologues. La première conte une histoire d’amour, de violence, de cruauté et de mort pathétique, tandis que le public est tenu dans le noir, devinant le narrateur de tragédie qui lève les bras de détresse. 

Dans le brouillard pose encore la question des mœurs, des interdits et des tabous à travers l’histoire d’un adolescent rongé par ses pulsions sexuelles, qu’il transforme en haine des femmes. Les personnages expressionnistes à la voix éraillée sont masqués, déformés, enlaidis. Le jeune homme meurt d’ennui et cherche à organiser son existence. A dix-huit ans, il se sent vieux. La débauche, l’alcoolisme, le repli sur soi le minent. 

Cris de mouettes, fracas des vagues sur les rochers, tristesse et terreur, mais humour et dérision. Un personnage ventriloque manipule en souriant une marionnette-gorille qui pleure de spleen.

L’esthétique du passé – toiles peintes, châssis, bouquets de fleurs séchées, bibelots et les costumes de l’époque, gilets masculins et redingotes, robes blanches de dentelles et broderies anciennes – rivalise avec la caméra qui filme les mouvements des visages et des corps. 

Le texte passe par le corps de l’acteur vivant dans le temps de la représentation et le désir de transmettre une émotion juste et universelle, sous les vagues sonores de musique envoûtante 

Victoria Quesnel qui interprète Ékatérina Ivanovna impressionne par son engagement d’actrice, jouant les mères discrètes puis les femmes provocatrices, les sorcières ou autres érinyes, cherchant loin en elle des résonances vocales viriles, l’évocation de souffrances à la Artaud.

Un spectacle aux beaux excès, entre expressionnisme et symbolisme, réalisme et fantastique. Avec des fidèles et des nouveaux : l’acteur Achille Reggiani et la scénographe Lisetta Buccellato du Groupe 45 de l’École du TNS. Avec aussi Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Achille Reggiani, tous attachants de sincérité dans le contrôle ou le laisser-aller de leurs émotions.

Véronique Hotte

Du 18 au 27 novembre 2022, les 18, 23, 24 et 25 novembre à 19h, les 19, 20, 26 et 27 novembre à 16h à La MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny. Tél :01 41 60 72 72 MC93.COM

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