Les Gardiennes, texte (Actes Sud-Papiers, 2022) et mise en scène de Nasser Djemaï. Au TQI -Théâtre des Quartiers d’Ivry – Centre dramatique national du Val-de-Marne.

Crédit photo : Luc Jennepin

Les Gardiennes, texte (Actes Sud-Papiers, 2022) et mise en scène de Nasser Djemaï, Dramaturgie Marilyn Mattéi, regard extérieur Mariette Navarro, Julie Gilbert, scénographie et costumes Claudia Jenatsch, création lumière Laurent Schneegans, création son Frédéric Minière, création vidéo Nadir Bouassria, Grégoire Chomel, maquillages et perruques Cécile Kretschmar.

Comédien, auteur et metteur en scène, Nasser Djemaï dirige Le Théâtre des Quartiers d’Ivry depuis 2020. Toute son oeuvre est publiée chez Actes Sud-Papiers, depuis Une étoile pour Noël, Les Vipères se parfument au jasmin, Invisibles, Vertiges, Héritiers, jusqu’à Les Gardiennes

Invisibles, en 2011, pièce créée à la MC2 : Grenoble, construite autour de la mémoire des Chibanis, relevait d’une collecte de paroles, une affaire d’hommes, et un succès confirmé.

Avec Les Gardiennes ou Le Noeud du tisserand, le regard de Nasser Djemaï se penche sur un monde entièrement féminin – les hommes n’ont voix qu’à travers le iphone, ils sont invisibles -, évoquant les gardiennes, à la fois fées et sorcières, s’engageant dans une odyssée fantastique.

Les fileuses de la mythologie – Moires grecques ou Parques latines, étaient au nombre de trois. La technique du filage avec son fuseau et sa quenouille offre de tout temps une métaphore inscrite dans les esprits où trois femmes maîtrisent la technique du textile et la vie humaine, à travers le fil.

Dans le mythe grec, Clotho file sur son fuseau le fil de la vie, Lachésis le mesure, Atropos le coupe – destinée et mort. Les fileuses sont tout autant liées à la fécondité que préparatrices et exécutrices du destin – image de la brutalité de la rupture du fil des jours par une mort puissante. (Fileuse, Dictionnaire culturel de la langue française, sous la direction d’Alain Rey, Le Robert)

La représentation offre au public cette scène emblématique, partagée dans l’humour et la dérision.

Avec Les Gardiennes, il s’agit d’abord du quotidien bien réglé de trois femmes âgées, qui prennent soin de leur amie Rosa, impotente et ancienne syndicaliste obstinée, quotidien qui se voit perturbé par l’arrivée de Victoria, la fille de Rosa. Tenaillée par un rythme effréné, au bord de l’implosion, elle souhaite placer sa mère dans une maison de retraite médicalisée et vider l’appartement.

Victoria est incarnée par Sophie Rodrigues efficace, pétillante et mobile, stressée et pragmatique.

Aussi parle-t-elle aux amies maternelles, alors qu’elle vient juste de surgir dans ce milieu intime: « Attendez, on va s’organiser autrement, on est les unes sur les autres, ma mère et moi, 

on a besoin de respirer un peu. Vous pouvez venir de temps en temps mais là, j’ai besoin de silence, d’un peu de calme, tous ces va-et-vient, ça ne s’arrête jamais. Depuis que je suis arrivée, je n’ai pas eu un seul instant avec elle… Il y a tellement de choses à jeter dans cette maison, tous ces souvenirs qui ne servent à rien, je dois avancer sur le déménagement… »

Les gardiennes entrent en résistance, imposant leur mode de vie à Victoria, elles bousculent ses croyances, la somment d’entendre les explications de la dégradation du lien qui la relie à sa mère.

Margot – Coco Felgeirolles -, jolie coquette à la fois tourmentée et sereine, avoue son malaise face à la fille de leur amie Rosa qui semble les surveiller et ne les considérer qu’avec mépris, comme si les amies de sa mère n’étaient pas « assez bien » pour Victoria qui, de son côté, a travaillé dur pour se hisser socialement au-dessus des siens : « Quand elle me parle, j’ai l’impression d’être une idiote. Grâce à l’usine, sa mère pouvait gagner sa vie, sortir de la maison, de sa cuisine. L’usine, pour elle, ça a été une liberté et ça, sa fille ne l’a jamais accepté. »

Hannah – Chantal Trichet -, décidée, consciente des épreuves existentielles, rend justice à la fille: « Moi, si j’avais pu, j’aurais fait la même chose, je serais partie d’ici. Très tôt je l’ai vue travailler dur à l’école pour ne pas avoir la même vie que sa mère, lui ressembler, sortir de ce milieu. »

Et Suzanne – facétieuse Claire Aveline – fait en quelques mots le portrait de Rosa : « Ella a toujours pensé aux autres, jamais à elle. » La mère était en effet une organisatrice née, quand la grève s’installait à l’usine : « Les femmes étaient là de quatre heures du matin jusqu’à vingt-trois heures et les hommes dormaient dans l’usine, comme ça, il y avait toujours du monde. »

Ces femmes âgées de cette seconde décennie du XXI è siècle jouent avec humour et patience de leur condition de seniors au féminin. La quatrième de couverture des Gardiennes (Actes Sud-Papiers, 2022) soutient que le temps les a délivrées des hésitations, des séductions, des complications inutiles. Les amies anciennes sont là pour aider Rosa qui a perdu mobilité et parole.

Or, la dimension fantastique s’invite dans le spectacle – présences, ombres, bruits, voix entendues, conversations, gémissements, cris, dans une chambre fermée, et clefs disparues de la chambre et de l’automobile de Victoria… La jeune femme vit un cauchemar dont elle ne peut s’extraire. Et la nuit s’installe peu à peu, ciel nuageux et présence lunaire,  fumigènes qui envahissent la scène.

Les trois gardiennes sont associée à la lune, vêtues de longues robes noires, coiffées d’une longue chevelure blanche, figurant la nouvelle lune, la pleine lune, la vieille lune – les saisons, les âges de la vie, en même temps que les emblèmes du passé, du présent et de l’avenir.

Freud a ré-interprété ces Parques intériorisées, voyant en elles les trois inévitables relations de l’homme à la femme, « la génératrice, la compagne et la destructrice. Ou les trois formes sous lesquelles se présentent, au cours de la vie, l’image de la mère : la mère elle-même, l’amante que l’homme choisit à l’image de celle-ci et, finalement, la Terre-mère, qui le reprend à nouveau. » (Freud, « Le thème des trois coffrets » dans Essais de psychanalyse appliquée.)

La mise en scène ne suit qu’approximativement la belle inspiration de l’auteur, peut-être dépassé par ces images démoniaques féminines, la dimension hyper-réaliste s’opposant à la fantastique. Le monde de Victoria – nervosité, fébrilité et impatience de post-modernité – se heurte de front à celui des trois femmes – patience, recul et distance, acceptation de sa « faiblesse », mais désir vif de vivre toujours. Et on compte, à côté des Gardiennes, Rosa, la Bien Gardée – Marine Hamel.

Rosa d’ailleurs accède au rêve, s’exprime dans l’ombre, se lève de son fauteuil-roulant, et danse la vie, assurant secrètement le lien entre réel et irréel, quotidien et songe, réalisme et onirisme.  

La confrontation des camps manque de nuances: un décor années 1960 qui n’aurait pas évolué depuis soixante ans, des robes désuètes de ménagères opposées aux tenues balnéaires des pin-up en villégiature sur le bord de mer – vraies images comiques de magazine de papier glacé. 

A côté, l’intruse, la fille de son temps, comme « tombée » dans un passé qu’elle n’aurait pas soupçonné, Alice à l’envers dont l’apprentissage de petite fille précoce dans le pays des merveilles et des cauchemars n’en serait pas moins assuré par de merveilleuses interprètes Gardiennes.

Véronique Hotte

Du 9 au 25 novembre 2022, mardi, mercredi, jeudi, vendredi 20h, samedi 18h, dimanche 16h au Théâtre des Quartiers d’Ivry – centre dramatique national du Val-de-Marne, Manufacture des Œillets 1 place Pierre Gosnat à Ivry-sur-Seine. Le 29 et 30 novembre au Volcan, Scène nationale du Havre. Le 9 décembre, Théâtre de Villefranche, Scène conventionnée. Les 14 et 15 décembre à la MC2: Grenoble, Scène nationale. Les 6 et 7 janvier 2023 au Centre dramatique national de Normandie- Rouen. Du 11 au 13 janvier au Théâtre de l’Union – Centre dramatique national du Limousin. Du 19 au 21 janvier à la Maison de la Culture de Bourges, Scène nationale. Les 25 et 26 janvier au Théâtre de Sartrouville et des Yvelines, Centre dramatique national. Le 3 février, Les Passerelles, Pontault-Combault. Le 7 février, L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Le 10 février, Théâtre de Molière – Sète, Scène nationale Archipel de Thau. Le 28 février, MA Scène nationale – Pays de Montbéliard. Du 16 au 18 mars, Théâtre du Nord, Centre dramatique national Lille-Tourcoing Hauts de France.

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