Des châteaux qui brûlent, d’après le roman d’Arno Bertina (Gallimard, 2017), adaptation Anne-Laure Liégeois et Arno Bertina, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Des châteaux qui brûlent, d’après le roman d’Arno Bertina (Gallimard, 2017), adaptation Anne-Laure Liégeois et Arno Bertina, mise en scène d’Anne-Laure Liégeois. Avec Alvie Bitemo, Sandy Boizard, Olivier Dutilloy, Fabien Joubert, Anne Girouard, Mélisende Marchand, Marie-Christine Orry, Charles Antoine Sanchez, Agnès Sourdillon, Assane Timbo, Olivier Werner, Laure Wolf. Scénographie Aurélie Thomas et Anne-Laure Liégeois, lumières Guillaume Tesson, son François Leymarie, création vidéo Grégory Hietin, costumes Séverine Thiébault.

Olivier Werner – en majesté – est un secrétaire d’Etat à l’industrie qui fait front face à des salariés de l’usine dont la délocalisation est sur le point d’être entérinée. Il visite pour la troisième fois la Générale Armoricaine – équarrissage, découpe, transformation des volailles exportées vers l’Arabie saoudite. De gauche, ouvert aux valeurs sociales, il est plus ou moins sûr de sa posture.

Arno Bertina, auteur du roman Des châteaux qui brûlent, s’inspire du destin de l’entreprise bretonne Doux qui a vu ses subventions européennes baisser, entraînant une réduction de moitié du nombre de ses salariés, sans que pour autant les autorités ne réinvestissent pour un salut.

Ni le préfet ni la direction du site ne cautionnent cette rencontre ultime, pour laquelle l’homme politique n’est accompagné que d’une conseillère, ancienne syndicaliste de l’usine. L’actrice Anne Girouard porte le rôle dououreux, écartée par ses ex-camarades de lutte, assurant la chronologie des faits, racontant au public son combat intérieur. Mise à mal psychologiquement, et harcelée d’une certaine manière, elle expose ses doutes. Quant au responsable politique, il est séquestré.

La situation scénique est un huis-clos choral : les ouvriers auxquels on ne donne jamais la parole se découvrent des talents de discoureurs et d’orateurs performants, au coeur même des silences. Se développent des débats – joutes verbales, échanges houleux et violents, et de longs soupirs -, face au secrétaire d’Etat ou pas, puisqu’il est retranché dans le bureau administratif situé à l’étage.

Rapports de force inégaux  résistance des plus faibles face aux plus forts: parfum de révolution.

L’usine est cernée par les forces de l’ordre et les journalistes, la lutte collective est à la fois agressive et festive : on imagine un pique-nique fraternel pour les sympathisants à la cause, une rôtisserie XXL de poulets, un carnaval de soutien à la grève avec majorettes en habit de volatiles.

Pour la metteuse en scène éclairée Anne-Laure Liégeois, à la tête de la compagnie si bien nommée Le Festin, le roman d’Arno Bertina est une recomposition poétique de personnages :

Avec la conseillère citée déjà, et Gérard Malescese, syndicaliste CGT – inénarrable Olivier Dutilloy, hargneux et vindicatif et au verbe teigneux  – et avec tous les autres salariés individualisés et singularisés en tant que personnes, et non plus caricaturés dans la masse. Avec la  présence chantante d’Alvie Bitemo, Sandy Boizard, Fabien Joubert, Mélisende Marchand, facétieuse Marie-Christine Orry, Charles Antoine Sanchez, poétique Agnès Sourdillon, Assane Timbo, Laure Wolf.

Des hommes et femmes se regardent et se découvrent pour la première fois dans une attention mutuelle et réciproque – digne reconnaissance collective d’une expérience partagée au monde. Les enfants, les époux et les épouses sont évoqués, la part d’une vie intime ignorée des autres.

Et ce geste même d’empathie atteint le public de la salle entière qui assiste en live à la violence ultime de la séquestration, et ressent la tension de cette communauté réunie par l’intuition d’un idéal de travail – celle de pouvoir changer les choses contre la raison modératrice des plus forts.

Les protagonistes, charlotte sur la tête et blouse de protection, se rassemblent autour d’une table pour se restaurer, puis se lèvent pour monter ensemble l’escalier qui mène chez l’adversaire, des complices maniant l’humour, se soutenant les uns les autres dans les hésitations et les peurs.

De l’exaltation, ils passent au découragement, selon la loi temporelle d’un balancier universel.

Malgré le poids tangible de responsabilités bafouées, l’atmosphère libère un art de la dispute, au sens noble du terme, en même temps qu’un divertissement festif. Des châteaux qui brûlent se dégage un désir de vivre ensemble : « Don’t let it bring you down/It’s only castles burning… » – Ne te laisse pas abattre/ Ce ne sont que des châteaux qui brûlent… » (Neil Young).

Reconnaissance et conscience de sa propre place dans l’univers, le dialogue est nuancé, et le choeur enjoué, sur le plateau de théâtre – salle de réunion ou de repos -, chante, s’interpelle et cuisine, sous le réconfort des airs de variétés, façon Johnny Hallyday, ou sous des airs classiques.

Le spectacle déploie la situation inouïe de la séquestration : les douze interprètes de cette Cène sont les belles personnes d’une famille vivante – le théâtre – , des êtres distincts qu’on ne confond pas. Avec encore une même énergie, tonicité et vivacité, et ses instants de profonde dépression.

Il fallait audace et aplomb pour réunir sur la scène un tel collectif dont la vibration humaine est perceptible – respirations, souffles tantôt survoltés et suffocants, ou à l’inverse, assoupis, éteints. 

Le pari joyeux est réussi d’une traversée optimiste, le temps éphémère d’une Révolution, avec l’organisation de sa fête tant attendue – poules en montgolfières, poulets rôtis, pom pom girls… Et la vie qui va dont on poursuit l’élan et la sauvegarde.

Véronique Hotte

Les 9 et 10 novembre 2022 Le Volcan – Le Havre (Création). Le 15 novembre Le Manège – Maubeuge, Scène nationale transfrontalière – Maubeuge. Le 22 novembre L’Equinoxe Scène nationale de Châteauroux – Châteauroux. Le 25 novembre, Le Bateau Feu – Dunkerque. Du 29 novembre au 1er décembre, Comédie de Saint-Etienne, Saint-Etienne. Du 13 au 15 décembre à La Filature Scène nationale Mulhouse – Mulhouse. Le 28 et 29 mars 2023 à la Maison de la Culture d’Amiens – Amiens. Du 1er au 23 avril 2023 à La Tempête Paris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s