L’amour telle une cathédrale ensevelie, texte et mise en scène Guy Régis Junior. Compositeur et guitariste Amos Coulanges, scénographe Velica Panduru, vidéo Fatoumata Bathily, lumière Marine Levey aux Zébrures d’automne à Limoges.

Crédit photo : Christophe Péan

Les Zébrures d’automne à Limoges du 21 septembre au 1er octobre 2022. 

L’amour telle une cathédrale ensevelie, texte et mise en scène Guy Régis Junior. Compositeur et guitariste Amos Coulanges, scénographe Velica Panduru, vidéo Fatoumata Bathily, lumière Marine Levey. Avec Nathalie Vairac, Frédéric Fachena et François Kergoulay en alternance pour le Théâtre de La Tempête, Dérilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux. A partir de 12 ans, en français et en créole haïtien – sur-titrage en français.

« J’ai écrit cette pièce en pensant profondément à ces voyages qui disloquent les liens familiaux. Car il s’agit bien, lors de ces inénarrables départs, de familles disloquées », précise Guy Régis Jr, auteur, metteur en scène et réalisateur haïtien dont les travaux s’imposent en France et ailleurs.

L’amour telle une cathédrale ensevelie résonne comme l’annonce d’une promesse trahie. Dans ce deuxième volet de La Trilogie des dépeuplés, le concepteur poursuit la radiographie des familles haïtiennes disloquées dont il est issu. Après l’épisode sur le père absent, le Fils intrépide part rejoindre sa mère et son Retraité Mari de l’autre côté de l’océan, dans un pays inconnu du Nord. 

A l’origine, s’impose la stratégie familiale de survie d’un fils exauçant le vœu de sa mère qui lui trouve un mari sur internet, retraité canadien pour finir sa vie au repos. Le Fils veut les rejoindre. Soit la satisfaction d’avoir pu fuir l’enfer et le sentiment de culpabilité pour ceux qui sont restés.

 Or, la misère économique et la géo-politique, l’inégalité des continents par rapport à ces réalités font que les projets et les perspectives incertaines d’avenir sont tôt mises à bas par le mur de la mer. Comment s’échapper de la misère, de l’asservissement à un régime politique, pour survivre ?

Un écran domine la scène, sur le lointain: des images filmées sur lesquelles s’étire et se déploie inlassablement la force régulière et implacable d’un vaste océan énigmatique. Au-dessous, un promontoire – plan surélevé -, propice au théâtre d’ombre à travers lequel se déchire un couple rivé à ses fauteuils, tantôt allongé sur le sol, tantôt affalé sur son siège, le corps cassé et désarticulé.

Car au milieu des cris et des hurlements, rien ne va : « Je ne t’aime pas … Je te hais… Moi, je t’aime… Moi non plus… » La femme éplorée est habitée par la douleur, épreuve dont elle reproche à l’homme l’indifférence apparente. Or, il n’en serait rien, lui aussi dit porter une cicatrice intérieure. 

Force et authenticité des propos, sincérité des postures et des corps, la violence verbale et physique est ciselée et sculptée, rarement en veille, plutôt exacerbée, attisée et avivée sans fin, d’un partenaire l’autre: somptueux Nathalie Vayrac, la Mère, et Frédéric Fachena, le Retraité Mari. 

Sur le devant de scène, un cadre posé sur le sol, sur lequel le choeur prend sa place pour chanter. Des rideaux de pluie tombent depuis les cintres, signe de l’impossibilité d’échapper aux filets de la mer. La pluie était déjà présente sur les vitres extérieures du salon du couple – vidéo poétique inventive. Pleurs et tristesse, la nature paraît liguée contre les êtres ayant fui un soleil trop amer.

Avec le guitariste classique haïtien Amos Coulanges, Guy Régis Jr compose un opéra-oratorio – expression du « deuil des abîmés en mer » dans la course à la vie en dépit de la mort, soit des chants d’espoir et de désespoir sur les départs d’Haïti vers le Canada, du Sénégal vers la France. 

La création vidéo s’arrête sur les images de la mer – panorama, horizon infini et surface plus ou moins lisse ou houleuse aux profondeurs abyssales terrifiantes -, émaillées de visions ludiques d’enfants et de jeunes adolescents prenant le pouvoir sur un bateau échoué sur le sable, des scènes qui préparent les images des lieux bien réels de départs, à Dakar et dans les pourtours de la capitale sénégalaise – sous la constance d’un vaste ciel bleu ou bien orageux, miroir de la mer.

Le film est dévolu à la contemplation inquiète de l’espace maritime menaçant, aux migrations, depuis les grands départs préparés du début du siècle dernier vers l’Amérique et des énormes « boat-people » du XX è siècle et jusqu’aux lamentables embarcations de fortune de notre présent.

Au texte théâtral, succède le chant d’un chœur lyrique inspiré de chants et rythmes caribéens et sacrés et dirigé par un grand compositeur haïtien vivant en France depuis plus de 20 ans, Amos Coulanges. La séquence opératique est chantée en créole haïtien, surtitre en français, sur scène, par les chanteurs Dérilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux – groupe du boat people et Le Fils. La guitare et le chant dialoguent, accompagnant les discussions du couple. 

Et si l’homme et la femme matures s’échangent des mots durs, c’est qu’ils pressentent que le naufrage a emporté le Fils qui venait les rejoindre, en même temps qu’il les a dévastés, eux. 

Tensions, disputes du couple hanté par les images de la traversée – attente, frustration et peur, il est rare de voir la scène aborder si frontalement les réalités odieuse d’une triste contemporanéité.

Le couple infernal est particulièrement convaincant dans sa course intérieure à la vie et à la mort. Et les choeurs sont magnifiques qui disent envers et contre tout la nécessité d’un espoir salvateur.

Un spectacle poétique et politique de cris et chuchotements alertes contre une existence inique.

Véronique Hotte

 Du 11 novembre au 11 décembre 2022, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30, Salle Copi, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, Route du Champ-de-Manoeuvre 75012 Paris. Tél :  01 43 28 36 36 theatre@la-tempete.fr

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