Vanish, d’après Océanisé.e.s de Marie Dilasser (édit. Les Solitaires Intempestifs), adaptation Lucie Berelowitsch, Marie Dilasser, mise en scène Lucie Berelowitsch. 

Crédit photo : Alban Wassenhove

Avec Guillaume Bachelé, Najda Bourgeois, Rodolphe Poulain. Musique Guillaume Bachelé, scénographieHervé Cherblanc, lumièresChristian Dubet, sonorisationMikaël Kandelman, costumesSuzanne Veiga Gomes assistée de Cécile Box décor Les Ateliers du Préau. 

« Qui voit Ouessant voit son sang, Qui voit Molène voit sa peine, Qui voit Sein voit sa fin, Qui voit Groix voit sa croix. » (Dicton breton)

Objet poétique et espace de rêve, la mer est, avec le romantisme, une source d’inspiration incomparable, et aujourd’hui encore, plus que jamais, d’une autre façon, avec l’univers de la voile.

Quitter la terre et son quotidien, larguer les amarres et hisser la grand-voile, tel est le choix ce cinquantenaire qui décide un jour de partir en mer et de disparaître. Rodolphe Poulain et Lucie Berelowitsch partagent le même amour du théâtre et de la mer, le même désir de représenter un espace naturel et infini, de traduire sur un plateau ce sentiment de liberté et de plénitude. Pour cette aventure, ils ont embarqué l’auteure Marie Dilasser pour composer un véritable journal de bord. Une grisante odyssée, musicale et intérieure, inspirée des superstitions et légendes marines.

Vanish est l’histoire de Rodolphe, acculé par la vie, qui ne peut concevoir son salut qu’après une disparition volontaire. Lors d’une nuit accablante de chaleur, l’homme qui, fort de sa contradiction, fuit dans l’espoir d’être retrouvé, est témoin d’un phénomène météorologique non identifié. La côte a disparu, les champs magnétiques sont perturbés, les instruments de navigation inutilisables. 

Un seul part en solitaire, et d’autres restent, laissés derrière soi et comme abandonnés. La femme et l’enfant absents physiquement de l’embarcation n’en sont pas moins présents symboliquement. Et pour le navigateur, naît le sentiment intense de liberté et de joie, de plénitude mêlée à la fois à l’épreuve d’un bonheur égoïste et ainsi restreint, et à la solitude inquiète, au danger menaçant.

La nature vierge est vue comme matrice de l’humanité : les flots de la mer recèlent la source de la vie : « Son amour de la mer avait des sources profondes : le besoin de repos de l’artiste (…)  qui, devant l’exigence protéiforme des phénomènes, a besoin de se réfugier au sein de la simplicité démesurée : un penchant défendu, directement opposé à sa tâche, et par cela-même si séduisant,  pour l’inarticulé, l’incommensurable, l’éternel, le néant. » (Thomas Mann, La Mort à Venise)

La directrice du Préau CDN de Normandie-Vire, Lucie Berelowitsch, met en scène Vanish avec pour loup de mer le comédien allègre Rodolphe Poulain qui ne ménage pas ses efforts et son engagement scénique. Il arpente l’atelier de préparation du bateau en combinaison blanche; puis, en ciré jaune, une fois l’aventure lancée, et escalade de petites échelles aménagées, les déplaçant, avec l’aide silencieuse et efficace des techniciens de scène, figures métaphoriques de tous les marins. 

Le héros arpente les coursives et le pont réinventés de son voilier, au milieu de voiles/toiles enroulées, avant qu’elles ne se déploient et se retirent face au souffle dévastateur d’une tempête.

« Le bateau ballote, tangue, pique du nez, s’écrase, plonge, tape, roule, grince, gémit, tu te cramponnes, t’agrippes, te retiens, t’affales, te cramponnes à nouveau, te relèves. Entre deux rafales, chutes encore. » (Marie Dilasser, Océanisé.e.s, Les solitaires Intempestifs)

Cordes et noeuds de marin élémentaires, terminologie technique d’initiés et repères de survie et de sauvetage, il faut dresser l’envergure des voiles de l’imaginaire, à partir de l’espace réduit d’un bateau, chansons de marins, récits de navigateurs, de Bernard Moitessier à Jack London et Donald Crowhurst – histoire terrifiante d’un skipper de la toute première transatlantique en solitaire.

Najda Bourgeois, aux côtés du voyageur, est l’épouse, et la mère aussi d’un garçon de sept ans, attentive, raisonnable et responsable, angoissée à l’idée de la fuite en avant de cet homme aimé qui lâche tout et ne maîtrise rien de la vie quotidienne et « réelle » , au profit d’un rêve à incarner, brossant le portrait valorisant de la figure d’un père magistral – passionné et courageux.

Dans le brouillard et face à l’horizon inaccessible, est installé à jardin un aquarium géant, boîte de verre transparente, réceptacle insolite aquatique, telle une piscine miniaturisée, qui projette la bleue en perspective et où l’acteur prend un malin plaisir à se couler. De même, le troisième larron scénique, l’ami du marin et de l’épouse, Guillaume Bachelé facétieux acteur, musicien et chanteur. 

En mer, le pragmatisme se mêle à la poésie, entre contact avec les éléments et plongée en soi. Aux prises avec ses hallucinations, le marin décrit un environnement fantasmé, un monde parallèle; il raconte l’histoire qui l’a mené jusqu’ici, entre les témoignages de l’épouse et de l’ami. 

La force évocatrice du spectacle vient de la mer pour elle-même comme jetée sur le plateau avec audace et désinvolture, et de la ré-appropriation impossible d’un monde sous la surface, du contraste entre une immensité et la fragilité de l’être. 

Une performance scénique qui tient la route… maritime, avec la générosité de beaux performers. 

Véronique Hotte

Du 23 septembre au 23 octobre 2022, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ-de-Manoeuvre 75012 – Paris. Tél : 01 43 28 36 36 www.la-tempete.fr 

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