Passé – je ne sais où, qui revient, texte ( édit. ESSE QUE) et mise en scène Lazare.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Passé – je ne sais où, qui revient, texte ( édit. ESSE QUE) et mise en scène Lazare, scénographie Estelle Deniaud, costumes Aliénor Durand, lumière Bruno Brinas, son Jonathan Reig, Vincent Dupuy.

Avec Océane Cairaty (en alternance avec Ella Benoit), Paul Fougère, Simon-Elie Galibert, Romain Gneouchev, Ferdinand Régent-Chappey, Yanis Skouta, Claire Toubin.

Le spectacle a été créé en mai 2018 pour L’autre saison au TNS – Théâtre national de Strasbourg avec les élèves comédiens, scénographes-costumiers, régisseurs- créateurs du groupe 44. Lazare est associé aujourd’hui au T2G – théâtre de Gennevilliers.

Trente minutes avant chaque représentation du spectacle de Lazare – Passé – je ne sais où, qui revient, le T2G – Théâtre de Gennevilliers – convie le public sur les terrasses du théâtre lors d’un temps de lecture partagée, préparée par Simon-Élie Galibert, autour du 8 mai 1945 à Guelma : présentation du contexte historique d’après l’enquête de Marcel Reggui (édition La Découverte).

Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont des répressions sanglantes qui suivent les manifestations nationalistes, indépendantistes et anti-colonialistes, survenues le 8 mai 1945 dans le département de Constantine pendant la colonisation française. Ce jour-là, deux faits mineurs survenus à Sétif et à Guelma provoquent, en temps de paix, un grand massacre historique français, contemporain : 20 000, si ce n’est  30 000 Algériens sont tués par des Européens.

Une femme habite le lieu du souvenir – mère de l’auteur et du metteur en scène. Pour celle-ci, la disparition paternelle – son père est parti manifester le 8 mai 1945 à Guelma – s’est faite énigme à vie. Son fils, acteur, couve et convie en soi le monde vivant, le recrée entre veille et sommeil.

Autour d’un lit-refuge, flotte un univers où les morts reviennent – flammes, pensées dévorantes.

Dix ans après sa création en 2007, Lazare et Anne Baudoux, refont avec des comédiens tout juste sortis de l’école du Théâtre National de Strasbourg la traversée de ce premier volet d’une trilogie théâtrale sur la mémoire refoulée et les trous de l’Histoire de France. Suivront  les deux autres volets de la trilogie, Au pied du mur sans porte et Rabah Robert, touche ailleurs que là où tu es né.

La part d’inconnu – non savoir, doute, incertitude, peur – que la mère porte en elle, l’histoire cachée qui est aussi la nôtre – fait la matière originelle du spectacle Passé – je ne sais où qui revient, recréé, inspiré par une citation de Fernando Pessoa, « un amour passé je ne sais où qui revient ».

L’exploration de la mémoire habitée et hantée d’une mère conduit à travers le théâtre inventé par le fils/Lazare, à éprouver la vibration de tressaillements intimes – réflexes et intuitions – à partir de faits tragiques bien réels. Et les peurs et les angoisses maternelles quant aux siens – père, époux, enfants -, sont ressaisies dans l’éclat éblouissant de scènes inoubliables de violence et de torture. Images qui reviennent en flashes dans les souvenirs du fils qui se ré-approprient de rares photos.

Le spectacle est repris aujourd’hui à la façon d’une fête joyeuse, pleine de bonds et de rebonds, « une fête qui parle de nos tristesses, de nos batailles dans la poussière, de la disparition de nos grands-pères qui aspiraient à l’égalité, la liberté et la justice; une fête pour évoquer tous ceux qui ne reviendront jamais d’une manifestation », commente l’auteur et metteur en scène fidèle.

La figure du monstre, répétitive dans l’oeuvre de Lazare, est tapie et prête à bondir, si on n’y prend garde. Aussi le monstre – les hommes malheureux et trompés, au service inconscient de la non-humanité et non-raison – met-il le feu, renouvelant l’image fantomatique d’une maison brûlée : 

« Une cabane mais la vraie cabane, dit le géant Mange Feu à la petite invitée, tu vois, avec le toit dedans. Ils ont fait le feu. Ils ont fait le feu dans la maison.  – Ils ont fait d’exprès, demande la petite invitée, et les maisons là ça donne le feu à la maison à nous. Mais c’était pas pour brûler notre maison à nous ?… »

Lazare, plasticien de la langue, dessine, sculpte et donne vie aux mots et au verbe réinventés, traduisant la sincérité et la véracité de la présence au monde de ses personnages qui tentent inlassablement de comprendre l’inaudible, l’invraisemblable, l’inacceptable, l’inaccessible et l’inouï.

Les comédiens sont les interprètes lumineux et facétieux d’une expérience tant douloureuse et solitaire que festive et ré-enchantée, ré-actualisée encore et revivifiée grâce aux pouvoirs puissants de la scène ludique. Les interprètes généreux donnent le meilleur d’eux-mêmes, pétillants du plaisir de vivre et d’interroger une société si souvent  injuste, étrange et énigmatique.

Ella Benoit en alternance avec Océane Cairaty, Paul Fougère, Simon-Elie Galibert, Romain Gneouchev, Ferdinand Régent-Chappey, Yanis Skouta, Claire Toubin s’échangent les numéros scéniques, surgissant puis disparaissant, élégants ou comiques, s’amusant d’une scénographie du mouvement et du décalage – table aux pieds renversés, meubles fragmentés récupérés pour un usage autre, lit vertical, portes posées puis déposées, déplacements et déménagements à vue, coin cabaret à chansons et paillettes : une allégresse rayonnante, un écho plastique et spirituel.

Déclamateurs pétillants et délicats ou vifs et autoritaires, ils dessinent dans l’espace des modèles vif-argent, revendicatifs et fiers d’une humanité consciente de ses capacités et du monde alentour.

Véronique Hotte

Du 10 au 16 juin 2022, mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 20h, au T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national, 41 avenue des Grésillons 92230 – Gennevilliers Tél : 01 41 32 26 10 www.theatredegennevilliers.fr 

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