OVNI, texte Ivan Viripaev, traduction Tania Moguilevskaia et Gilles Morel (éditions Les Solitaires Intempestifs), mise en scène Eléonore Joncquez.

Crédit photo : Fabienne Rappeneau

OVNI, texte Ivan Viripaev, traduction Tania Moguilevskaia et Gilles Morel (éditions Les Solitaires Intempestifs), mise en scène Eléonore Joncquez. Scénographie Natacha Markoff, chorégraphie Jean-Marc Hoolbecq, vidéo Antoine Melchior, lumières Jean-Luc Chanonat, son Stéphane Gibert, costumes Sonia Bosc.

En voix off, dans le noir de la salle, s’impose la parole de Viripaev, une voix claire que nous découvrirons plus tard, en fin de représentation, comme étant celle d’un oligarque russe, versé dans la culture et les agences d’édition, qui a aidé financièrement l’auteur et cinéaste russe Ivan Viripaev, cheminant sur les routes des quatre coins de la planète afin de rencontrer des personnes ayant « vu » des OVNI ou ayant eu contact avec des « présences » de civilisation extra-terrestre.

Au bout de très nombreuses rencontres prospectées d’abord grâce au net, puis rencontrées physiquement pour quelques heures sur quelques jours, dix seront finalement sélectionnées.

Sur l’écran vaste du mur de lointain, un ciel de galaxie, un paysage cosmique aux mille étoiles.

Le projet de film n’a pu se réaliser mais a trouvé sa forme dans une jolie pièce de théâtre, OVNI.

Une matière tonique et explosive à retardement réfléchi -un texte inventif et créatif, facétieux et grave – dont s’empare la malicieuse metteuse en scène Eléonore Joncquez, révélant les enjeux approximatifs et aléatoires de discours récurrents sur l’existence : foi, religion, philosophie.

Sur la scène, humour, naturel et recul des personnages sur eux-mêmes qui révèlent leur expérience inouïe, tandis que que l’incarnation subtile de ces acteurs se fait sensible et nuancée.

Ils sont cinq interprètes, deux femmes et trois hommes, incarnant chacun deux personnages : Grégoire Didelot énigmatique et lumineux, Eléonore Joncquez extravertie ou bien sagement posée, Vincent Joncquez entier et sincère dans ses rôles, le charismatique Patrick Pineau que l’on trouve plaisir à revoir sur les scènes parisiennes, et Coralie Russier, hésitante ou en échange, convaincue. 

Derrière eux, la galaxie vidéo – l’énigme d’un firmament fissuré de lumières colorées; pour chacun, un chez-soi – lit enfantin de jeune fille; fauteuil pour musicien à l’écoute; bureau de télé-travail; décor de fleurs pour celle qui travaille dans le tourisme; simples frigo et lavabo pour la vendeuse.

Tous parlent dans une sobriété rare d’eux-mêmes, livrant, dès leur « expérience » intime, une intériorité comme éblouie de lumière, de silence et de simplicité absolues. Comme si tout avant n’avait été en eux que bruit et fureur, solitude et repli sur soi, alors que l’épreuve dont à présent ils sont devenus les dépositaires leur apprend d’emblée l’existence de l’univers auquel ils sont reliés et avec lequel ils font toile immense et infinie, dépossédés de leur pseudo-centre personnel.

Lumière, silence, sensation d’une présence plus grande que soi, épousailles avec le monde.

L’une, vivant dans l’Illinois, est entraînée à méditer sur les bords d’une rive péruvienne, un jour, avec d’autres inspirés par le chamanisme qu’elle révoque puisqu’elle se dit chrétienne : 

« Pour tenir son chemin, il faut ressentir dans son coeur de la tristesse, une tristesse permanente liée à l’endroit où je dois tôt ou tard arriver. Quelque part, il y a ma véritable maison, et le chemin, c’est la tristesse liée à cette maison, et c’est un fil qui nous relie, cette maison et moi. »

Un directeur du bureau Mitsubishi à Cologne se livre à des aveux auprès de son chef de Berlin qui ne lui en tient pas rigueur : « Dieu, ce n’est pas pour être bon, pas pour être une bonne personne, pas pour être humaniste. Dieu, ça n’est pas pour diffuser les idées humanistes dans le monde. Ça n’est pas pour faire évoluer la société. Dieu, c’est l’entrée en relation de ta vie avec l’énergie créatrice de cet univers, de l’ensemble de ce monde. Dieu, c’est ta vie créatrice au sein de cette création. » 

Un autre encore, sexagénaire, vit dans une petite ville portuaire irlandaise, et milite pour la reconnaissance de la gratitude, qui n’est pas de la politesse mais une perception du monde : « La gratitude, c’est quand tu sens en toi l’énergie de cet univers, tu te sens faire partie de cet univers et tu ressens de la gratitude pour ça… » Ainsi, aimer ses parents, ses maîtres, les autres, cette possibilité de vivre et d’acquérir des connaissances, la possibilité d’aimer et d’être aimé…

Une jeune new-yorkaise plutôt subversive a compris qu’elle était elle tout simplement, qu’elle était la situation issue de certaines causes irréversibles et irrévocables. Il faut «  faire équipe avec cette force. Et si tu es aux côtés de la force qui crée, alors toi aussi tu crées. Et si tu es contre la force qui crée, alors tu résistes et toute ta vie, ce sera de résister à cette force. De résister à l’univers entier. Mais tu ne peux pas freiner l’univers, il va continuer à évoluer, et ta vie se déroulera en tension permanente, parce que toute ta vie, ta barque va naviguer à contre-courant… »

Un autre encore prend conscience que toutes les connaissances accumulées ne sont rien, qu’il ne sait finalement rien, tendu vers l’avenir comme un enfant qui découvre tout et s’apprête à vivre : la richesse se tient dans ce cheminement offert malgré soi et qui va vers l’inconnu et la vie.

Pour une jeune Norvégienne qui travaille dans une agence de tourisme, il s’agit d’apprendre à vivre de manière à se sentir comme une partie de ce monde, et pas comme un être séparé.

De son côté, un jeune coursier et musicien de Détroit aux U.S.A. sent qu’il fait partie de l’intégralité de ce monde, embrassant à pleins bras un arbre dans la forêt, sentant que les événements de la vie et lui-même sont une seule et même chose, oubliant d’être « le centre ».

Un Petersbourgeois vivant à Hong-Kong a fait l’expérience personnelle de la descente d’un silence vertigineux en soi, un silence inexplicablement infini et éloquent installé à présent en lui.

Autant de perspectives de retour sur soi, de réflexion et de méditation dans le chaos du monde : avoir ou ne pas avoir eu « contact » avec les Aliens, telle n’est pas la question, puisque la seule rencontre qui vaille et ne saurait être, est celle de soi avec l’autre, un autre soi – la vie éprouvée.

Entre les témoignages, l’exploration pudique des sentiments par la force des mots et du verbe, les interprètes se lancent dans l’exploration de l’espace à travers leur corps dansant, tournoyant, ouvrant les bras, tendant les jambes, pour mieux sentir leur force patiente et leur énergie à être.

Un moment ébloui de théâtre sur la condition existentielle, l’art de l’acteur et celui du spectateur.

Véronique Hotte

Du 8 au 24 avril 2022, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie route du Champ-de-Manoeuvre 75012 Paris. Tél : 01 43 28 36 36 theatre@la-tempete.fr 

Les 17 et 18 mai 2022 – La Comète, scène nationale de Châlons-en-Champagne (51)

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