Alice, de l’autre côté, d’après Lewis Carroll, traduction Henri Parisot (édit. Flammarion), mise en scène de Charles Windelschmidt et la Compagnie Dérézo.

Crédit photo : Roland Sourau

Alice, de l’autre côté, d’après Lewis Carroll, traduction Henri Parisot (édit. Flammarion), mise en scène de Charles Windelschmidt et la Compagnie Dérézo.

« Qui es-tu ? », demande-t-on à Alice ?: « Je voudrais bien le savoir, je ne suis rien pour l’instant. »

Elle aimerait devenir reine – chose possible lui annonce-t-on – il lui faut atteindre la Huitième Case sur le grand échiquier de la vie. Comment allez-vous ?, demande-t-elle à tous les êtres singuliers et bizarres qu’elle rencontre. Elle aimerait arriver à la Huitième Case avant la nuit.

« Il était reveneure; les slictueux toves. Sur l’allouinde gyraeint et vriblaient ; Tout flivoreux vaguaient les borogoves ; Les verchons fourgus bourniflaient. »

L’étonnant Jabberwocky est un poème composé de mots inventés et de mots-valise. L’auteur a pris la peine de faire préciser par Gros Coco le mode de fabrication supposé des néologismes : 

Les questions fusent : Bournifler ? « Le bourniflement, c’est quelque chose qui tient du beuglement et du sifflement, avec, au beau milieu, une espèce d’éternuement; du reste, vous entendrez peut-être bournifler, là-bas, dans la forêt; et quand vous aurez entendu cela une seule fois, je pense que vous serez Tout à fait édifiée. Qui donc a bien pu vous réciter des vers si difficiles ? »

On connaît le fabuleux destin d’Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, et le conte qui fait suite au premier, L’Autre Côté du Miroir, un voyage dans le monde à l’envers – les aventures d’une petite fille qui a réussi à traverser le miroir, pour elle devenu momentanément inconsistant.

L’objet mystérieux du miroir est lié au merveilleux et à la magie. Le miroir est d’une parfaite justesse pour figurer la ligne de démarcation entre les mondes intérieur et extérieur. « La rétine de l’oeil, n’est-elle pas une sorte de miroir placé entre l’objectif et le subjectif, et la surface réfléchissante où s’opère la jonctionde ces deux moitiés d’univers ? » (Lewis Carroll, Henri Parisot, Poètes d’aujourd’hui, Seghers) Réalité ou/et fiction, réel ou/et songe.

Comme Alice au Pays des Merveilles, L’Autre Côté du Miroir est un récit de rêve, une histoire fantastique dont l’atmosphère est intensément onirique. Plus audacieusement que ne l’avait fait aucun de ses devanciers, Carroll introduit l’absurde et le magique dans la vie quotidienne.

L’imaginaire et le réel, le merveilleux et le quotidien, l’auteur a introduit une technique du rêve qui lui est strictement personnelle, un alliage très particulier d’onirisme et de logique. Les faits psychologiques sont traités comme des faits objectifs – une coexistence qu’on croyait impossible.

Le non-existant, les animaux parlants, les êtres humains dans des situations impossibles, réduits à des objets – chevaux de bois, automates, robots – tout est admis, et le rêve suit son cours. 

Cette présence du rêve hallucinante est ce à quoi s’emploie avec élégance et inventivité le metteur en scène et plasticien, confectionneur de masques en latex, Charles Windelschmidt et son équipe.

Les voilà qui se sont donné rendez-vous dans un EHPAD pour une variation bâtie autour du texte emblématique de Lewis Carroll – épopée intime et littérature enfantine, appropriation du Temps.

Par glissement, Alice rencontre six vieillards qui lui livrent un trousseau de clefs ambiguës pour des portes qu’elle seule pourra ouvrir. Lieu du dilemme, la langue et l’humour dans lesquels quelque chose semble se passer : qui être ?

La scénographie de Camille Riquier propose un plateau scénique recouvert d’un tapis immense, sorte de nappe de plastique qui rappelle le damier noir et blanc d’un grand échiquier. Au loin, une petite table de jeu d’échecs avec reine, tour et cavalier et pions…, auquel on joue, assis.

Les figurines cocasses se meuvent difficilement en se déplaçant, petits pas glissants des anciens sur un sol dangereux, fauteuil médicalisé, déambulateur ou canne à la main pour se reposer. La Reine rouge est là, le Cavalier blanc, Gros Coco au ventre proéminent, des gnomes dédoublés… Remarquable incarnation de la dignité des personnes du troisième ou quatrième âge, tel qu’on dit.

Et le miroir renversé, depuis les cintres, qui va d’un côté l’autre, une fois plafond, une fois plateau ou une autre fois mur, sur lequel on est reflété, dupliqué, sans qu’on ne puisse jamais rien toucher. Puis, de l’autre côté de ce miroir, une sorte de pré jauni – matière pelucheuse d’enfance et trappes.

Les masques en latex de Charles Windelchmidt, confortés par les costumes de Maela Le Chapelain, sont particulièrement expressifs, plus réalistes que la réalité dans leur traduction physique de la vieillesse, peau du cou tombante, rides et joues flasques, yeux qui disparaissent.

De même, ces êtres d’un âge certain sont doués étrangement d’une voix stridente, claire et percutante, rauque parfois comme le roc, à la « Lewis Carroll », celles des petites filles ou petits garçons, adultes sévères très autoritaires et décidés qui font basculer le public dans le cauchemar.

Une colline haute et sombre, en forme de baleine, jouet gonflable de plastique aux yeux étonnés.

Alice est une jeune et jolie demoiselle, à la recherche d’elle-même et du monde, elle saura s’en tenir finalement à un regard personnel d’observation et de réflexion – les vrais enseignements.

Elle entend ce qui va la sauver : « …quelqu’un en moi comprend quelque chose mais je ne sais ni qui est cette personne, ni quelle est cette chose. » Avènement de sa propre conscience en éveil.

Une mise en scène originale, qui chemine du côté des arts plastiques, inventant des  figurines-marionnettes vieillies et incarnées par des interprètes talentueux et paradoxalement vifs, dont l’esthétique rappelle au public son destin prochain – sourires colorés et méditation douce-amère.

Saluons les acteurs de cette fantaisie rare et de cette étrangeté pétillante : Anaïs Cloarec, Anne-Sophie Erhel, Véronique Héliès, Chloé Lavaud-Almar, Alice Mercier, Valéry Warnotte.

Véronique Hotte

Du 28 janvier au 18 février 2022, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h, à La Tempête, Cartoucherie, route du champ-de-manoeuvre 75012 – Paris. Tél : 01 43 28 36 36 www.la-tempete.fr 

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