Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia. Avec Nicole Garcia.

La recherche de l’autre et la quête identitaire soutiennent l’architecture des romans de Marie Ndiaye, marqués par un sens aigu du dérisoire, de la salve ironique, railleuse et sarcastique. 

Une fin d’après-midi, à son retour du lycée par les rues ensoleillées de la ville de Royan, elle est soumise à la tension d’une présence sourde insolite, dès l’entrée dans l’escalier de son immeuble.

Elle sait intuitivement que l’attendent sur son palier, à l’étage, les parents de Daniella, l’adolescente de sa classe qui s’est suicidée, couple « demandeur » qu’elle a toujours évité de rencontrer, sentant qu’elle n’a pas su peut-être suffisamment protéger cette élève plus fragile.

Professeure de français, Gabrielle se laisse aller, en dépit d’elle, au vertige d’une introspection – allées et venues entre un présent oppressant à Royan et un passé solaire à Oran : elle se confie ouvertement à ces deux êtres, invisibles et intrus, auxquels elle n’accordera l’explication attendue.

En apparence, dure, indifférente, insensible et sèche, elle refuse tout dialogue, niant la moindre culpabilité ou compassion, tout sentiment qui porterait à plaindre et à partager le malheur d’autrui. Nulle pitié choisie ni apitoiement, ni commisération, ni miséricorde, ni humanité : de l’antipathie.

Marie Ndiaye se méfie des trop bons sentiments.« Il y a souvent plus d’orgueil que de bonté à plaindre les malheurs de nos ennemis : c’est pour leur faire sentir que nous sommes au-dessus d’eux que nous leur donnons des marques de compassion. » (La Rochefoucauld, Maximes)

Dans l’impossibilité de rentrer chez soi, Gabrielle revient sur son enfance libre et un peu sauvage à Oran, et son départ pour Marseille avec sa mère où les deux disposent alors d’un petit logement.

Depuis, pour « arriver socialement », elle n’a cessé de prendre sur elle-même afin de se contrôler et de se mettre au pas, offrir au monde une image bien policée – élégance, aisance et blondeur.  Il est vrai, à force de renoncements et de sacrifices, de rigueurs consenties, d’abnégation et d’oubli – un combat tonique pour se construire et « se retrouver » contre les assignations et leur humiliation.

Un reproche implicite est fait aux parents aimants : n’avoir pas assez préparé leur fille à la dureté. La professeure quant à elle, s’est forgé une allure, une silhouette, une figure fière et invincible.

« Je marche dans les rues de Royan comme je marchais dans les rues d’Oran, forcenée inquiète et séductrice sombre aussi mais acharnée à réussir à me déployer à m’étendre comme si chaque fibre de ma chair devait parvenir à la connaissance exacte intime des replis de la ville je veux pénétrer tout savoir et l’assujettir afin que rien ne puisse me saisir au dépourvu. » (Royan. La professeure de français, Marie Ndiaye, collection Blanche, Gallimard).

Finalement, la carapace et les armes qu’elle s’est fabriquées patiemment pour affronter le monde et s’en protéger – paresse, goût de la tranquillité et du retrait -, s’est fissurée dans sa classe de lycée à Royan, une proie mise en pièces et jetée aux fauves pour une dévoration cruelle à satiété.

Selon le bestiaire mythologique de la chasse, la professeure se compare à une biche affolée que les élèves traqueraient, tels des lions voraces ensanglantés se disputant les restes de leur victime.

Consomption, destruction de celui qui diffère, dévastation, ravages de guerre et passion ardente.

Cette violence indirecte ne s’est pas retournée directement contre la professeure, mais par ricochets, comme si le but projeté était bien de s’en prendre à elle – fascinante beauté convenue. 

Toujours est-il qu’en échange, la violence s’est portée sur l’élève différente qui ne répond pas aux conventions d’une génération d’adolescents inaptes à saisir le sens d’un choix libre et subversif. 

Injonctions de haine et de rejet depuis la force du plus grand nombre tout relatif dans lequel on se glisse, le groupe vu comme dépositaire d’un pouvoir rejoint par les faibles pour leur sauvegarde.

Aussi ce que l’on appelle aujourd’hui le « harcèlement scolaire » a-t-il pu s’installer si aisément.

Malaise de l’adolescence, un mal-être qui n’autorise pas à se dissoudre dans les autres crus plus forts. Du coup, on s’arme soi pour déstabiliser et mettre à mal la petite communauté satisfaite. Daniella a ainsi choisi d’aller plus loin dans sa stratégie de reconnaissance, s’enlaidissant à l’image du monde observé, se façonnant en Méduse, en Gorgone, signe de menace et de danger.

Ce que Gabrielle regrette beaucoup, ce dont elle se lamente intérieurement, c’est de ne pas avoir voulu parler avec cette élève – échanger simplement, recevoir ses doléances, l’écouter, tenter de tisser un lien amical. Elle sent que l’élève lui ressemblait au même âge, à la fois fragile et battante. 

En dépit de mari et enfant de la bourgeoisie marseillaise quittés volontairement, la professeure a suivi son chemin, vivant la vie « rêvée » – invention mensongère d’une liberté entrevue à Oran. Elle déplore régulièrement la disparition de celle qui n’a pas pu aller jusqu’à sa propre reprise en main.

Royan. La professeure de français de Marie Ndiaye a été écrit pour la comédienne Nicole Garcia dont le fils Frédéric Bélier-Garcia est le metteur en scène, fin connaisseur de l’oeuvre de l’auteure, pour avoir créé trois de ses pièces, Hilda, La Règle, Honneur à notre élue, puis Royan,à présent.

Une actrice immense, dévolue entièrement à la figure qu’elle incarne, décidée et altière, fragile et forte, en dialogue permanent avec soi, douée d’une force intérieure vivace et énergique, maîtrisant les ficelles d’une marionnette qu’elle a construite elle-même, contre les autres et la peur de vivre.

Un moment admirable de tension dramatique acérée auquel le public consent avec plaisir.

Véronique Hotte

Du 17 janvier au 3 février 2022, à 20h, dimanche à 15h, à L’Espace Cardin, Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel 75008 – Paris. Tél : 01 42 74 22 77 theatredelaville-paris.com Du 7 au 11 juin 2022, Théâtre Nouveau Monde, Montréal, Canada.

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