Fanny, texte de Rébecca Déraspe (Ed. Tapuscrit Théâtre Ouvert), mise en scène de Rémy Barché.

Fanny, texte de Rébecca Déraspe (Ed. Tapuscrit Théâtre Ouvert), mise en scène de Rémy Barché. Avec Daniel Delabesse, Elphège Kongombe, Gisèle Torterolo.

Pour l’autrice québécoise Rébecca Déraspe, Fanny est une histoire banale. La femme de plus de cinquante ans vit avec son conjoint Dorian une inaltérable histoire d’amour : ils sont heureux véritablement. Le couple habite dans une maison assez confortable et un peu trop grande, il décide d’accueillir une locataire pour occuper une chambre inhabitée. Non pas pour l’argent mais pour animer un peu leur vie un peu trop calme et si attendue qu’elle manque de mouvement.

Peut-être se sentent-ils tous deux injustement heureux : ils ouvrent la porte à une étudiante en philosophie, Alice, très sûre d’elle; ils seront ainsi confrontés à une jeunesse engagée et différente.

Et pour Fanny, la rencontre, bien que planifiée, croyait-elle, provoque un retour à soi inattendu – le désir absolu de redéfinir sa façon d’être au monde et de reconsidérer les choses avec franchise.

Peut-être pour « faire éclater un peu de son univers et d’agir, peut-être, comme une courroie de transmission entre son ici et cette jeunesse qu’elle tente de comprendre. De comprendre pour vrai. »

Le metteur en scène Rémy Barché, à l’initiative du projet initial du comédien Fabien Joubert, a exprimé le désir d’offrir un beau rôle à Gisèle Torterolo, comédienne talentueuse d’un certain âge dont les rôles dans le répertoire théâtral vont s’amenuisant, le temps éprouvé faisant force de loi.

Que reste-t-il comme espace aux actrices quinquagénaires ? Des rôles cernés, stéréotypés et « balisés »: mère du personnage principal ou bien modeste faire-valoir d’un personnage masculin aux questionnements existentiels – une disqualification sociale active sur les plateaux scéniques.

Rien de plus pertinent que d’entendre parler de féminisme sur les scènes théâtrales – non-binarité, intersectionnalité, pan-sexualité… – des notions sociologiques d’avant-garde ultra-contemporaine dont s’empare l’autrice avec brio amusé, aimant tant l’écriture que les marqueurs de son temps.

Rémy Barché s’engage dans cette parité à conquérir – féminin et masculin, jeunesse et maturité – : « Le théâtre a un rôle à jouer dans l’évolution des imaginaires et la représentativité des êtres rendus invisibles par les diktats de la consommation, de la publicité et du mode de pensée patriarcal. (…) Est-ce qu’une femme de cet âge peut encore remettre son existence en chantier, se réinventer, et apporter sa contribution aux débats les plus progressistes qui animent nos société ? »

Entre Fanny qui est éloignée de sa jeunesse, et du coup, un peu éteinte et terne, et l’étudiante, radieuse de fraîcheur, le décalage est âpre. La première ne comprend pas le nouveau féminisme de la seconde : elle s’appropriera le monde différemment, bousculant ses certitudes obsolètes.

Ce qu’elle dit à son compagnon Dorian, patient et quelque peu étonné par ce revirement prouve son « réveil »  : « Je suis allée à une soirée organisée par l’université Pis une chose en entraînant une autre J’étais très en colère mon amour Pis je suis allée Je me surprise à retourner danser. »

C’est ainsi que le son d’Antoine Reibre, la vidéo de Stéphane Bordonaro et les lumières de Florent Jacob jouent à plein dans l’installation scénique festive – danse et musique en boîte de nuit – que redécouvre Fanny, l’héroïne, qui ose sortir seule hors du foyer, sans son compagnon, devenue enfin elle-même. Amplification sonore et soirées fluo, les spectateurs battent la mesure de la fête.

La scénographie de Salma Bordes est propice à la dimension ludique de la situation : une table au centre, deux chaises, un canapé, un bar simulé dans le lointain, et au-dessus un vaste écran où s’épanouissent les couleurs printanières de « toiles » modernistes – rappels floraux de nature souriante -; or, ces images figées, données une fois pour toutes, ne respirent pas la vraie vie.

Souvent, un verre de bon vin rouge s’invite à la table pour égayer un peu ce sentiment existentiel un peu triste qui anime la conversation à deux, puis à trois, avec Alice, en toute quiétude sincère.

Celle-ci se dit émancipée et libre de toutes les assignations codifiées par la société; rien ne saurait la gêner ni l’empêcher dans l’exploration des possibilités offertes par une vie limitée par le temps.

Elphège Kongombe joue sa partition radicale de rebelle contre les valeurs conventionnelles – nulle politesse forcée, ni échanges de formules vidées de leur substance, ni conversation formelle de bon aloi. Intransigeante, violente, elle se construit jusqu’à la limite de l’épreuve personnelle.

Alice est accessible à l’émotion et à l’empathie, quoiqu’elle en dise, liée aussi à ses hébergeurs.

Daniel Delabesse n’est surtout pas « l’homme de la situation », paisible, tranquille, attentif aux souhaits de sa compagne, aimable avec la jeune étudiante locataire, jusqu’à un certain point. Il ne joue ni les mâles, ni la force virile, ni l’envie d’imposer sa loi de « dominant » : il aspire à comprendre ce retournement de comportement. Où est sa place dans cette métamorphose ?

Quant à Gisèle Torterolo, elle prend plaisir à « être », emportée et enjouée ou abattue et gagnée par la tristesse, mais battante et toujours prête à en découdre; filmée en vidéo avec ses collègues de travail, elle se raconte au public, consciente de soi. Et cet enthousiasme gagne aussi la scène.

Allégresse d’une situation sensible et rarement évoquée, prise frontalement. Joli moment de théâtre de « reprise existentielle » dans un questionnement qui bannit toutes les auto-satisfactions. 

Véronique Hotte

Du 11 au 23 janvier 2022, mardi et mercredi à 19h30, jeudi et vendredi à 20h30, samedi 22 janvier à 20h30, dimanche à 16h à Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies contemporaines –, 159 avenue Gambetta – 75020 – Paris. Tél :  01 42 55 55 50 resa@theatreouvert.com 

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