Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza, adaptation Alison Cosson, Louise Vignaud, écriture Alison Cosson, mise en scène Louise Vignaud.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Rebibbia, d’après L’Université de Rebibbia (traduction de Nathalie Gastagné édit. Le Tripode) de Goliarda Sapienza, adaptation Alison Cosson, Louise Vignaud, écriture Alison Cosson, mise en scène Louise Vignaud.

Avant le XIX è siècle, l’état désastreux des prisons surpeuplées, mal tenues, vétustes et le sort des prisonniers sont dénoncés à l’époque même où les « principes évoluent » : un thème littéraire:

« Il faut que l’air de nos prisons inspire la scélératesse, puisqu’on en sort toujours scélérat. Cela vient du régime, de la dureté barbare des geôliers, qui accoutumés à mépriser l’humanité, traitent les prisonniers, comme ceux-ci ont traité les passants qu’ils dépouillaient de la cruelle indifférence des juges eux-mêmes, qui ne montrent aux accusés qu’une inhumanité réfléchie.» (Restif de La Bretonne, Les Nuits de Paris, 1786)

Aujourd’hui, l’organisation administrative des prisons, l’évolution des principes, dans les régimes démocratiques, ne suffisent pas à rendre compte d’une réalité faite de budgets insuffisants et de problèmes humains mal résolus entre détenus et gardiens. La prison, en tant qu’institution, est en perpétuelle réforme, en tant que réalité sociale insatisfaisante, en perpétuel rattrapage.

Beaucoup est à dire sur la « prisonnisation », l’intégration par les détenus des valeurs de la communauté forcée, et sur le concept de l’« institution totale », la réclusion, les règles rigoureuses, les relations interpersonnelles contraintes, aux effets difficilement réversibles sur les membres de cette communauté – certaines femmes sorties de Rebibbia y reviennent pourtant. Prisonnières politiques ou de droit commun, la violence, la révolte, la misère et le langage les caractérisent.

La mise en scène de Louise Vignaud propose une analyse brute et concrète des faits objectifs, le théâtre s’insinuant avec pertinence, agilité et bel engouement dans une perspective sociologique contemporaine. On ne peut s’empêcher de penser aux lieux actuels de rétention des migrants.

Et la communauté carcérale est ici entièrement féminine : les « prisonnières » sont à l’honneur.

« Je voulais seulement en entrant ici prendre le pouls de notre pays. » Tout commence par le récit du séjour en prison de la romancière Goliarda Sapienza. L’univers carcéral est ici le lieu d’une excursion dans une Italie des années de plomb, kaléidoscope d’une société mortifère, galerie de portraits de combattantes : voleuses, criminelles, prostituées, dissidentes politiques. 

Autour de la figure de l’auteure, gravitent les figures convoquées – quatre actrices qui s’échangent les rôles. Goliarda Sapienza qui écrit transforme l’expérience de l’enfermement en temps de liberté, retrouvant le désir éperdu du monde et de la vie vraie – sensibilité et conscience de soi.

Pour Alison Cosson et Louise Vignaud, la prison est un reflet paroxystique des lois juridiques, morales et sociales d’un pays. Elément autonome, hors de la société, la prison réorganise le temps et l’espace par des règles propres. Et parce qu’elle exclut, elle donne la possibilité de s’affranchir des modèles imposés et consensuels vers une exclusion qui serait enfin choisie.

Traquer la parole de l’auteure rejoint le désir de théâtre : la parole émancipée fait résonner l’envie de vivre et l’attention à l’autre, aimer, penser, questionner, rendre l’inquiétude et le doute possibles.

Le témoignage de Goliarda Sapienza donne des corps et des voix à la société secrète de la prison. Dans le roman affleure le rapport physique au monde et à autrui, urgent, théâtral, scénique.

Selon Louise Vignaud, metteuse en scène pertinente et en empathie dans le projet théâtral, Goliarda Sapienza n’a passé que cinq jours en prison. Or, son récit est un précipité d’expériences, comme si, enfermée entre quatre murs, son sens de l’observation et son rapport aux autres en étaient accrus. Le rapport au temps – distinction spatio-temporelle – s’impose dans l’exploration scénique de cette friction entre l’expérience réelle et le vertige existentiel provoqué.

Sur scène, un échafaudage, une cour d’école, des lavabos collectifs des institutions scolaires. Autour, un son architectural, documentaire, traduisant la sensation physique de l’enfermement avec les images projetées sur un vaste écran de petits rideaux blancs pour les boxes collectifs – insectes perçus avec leurs pattes, fragilité et résistance : métaphores des femmes enfermées.

« Bloquer l’imagination. (…) Moi, qui ai fait de l’imagination un instrument, qui l’ai étudiée toute ma vie pour l’aguicher, la libérer, la rendre le plus agile possible, je me retrouve maintenant à devoir la tuer comme on tuerait le pire de ses ennemis. Et c’est ainsi pourtant. A partir de maintenant, elle peut m’être fatale », dit  Golardia Sapenza qui fait l’épreuve inédite de la réclusion carcérale.

Dans un décor d’installation métallique – petits rideaux de tissu, escaliers raides qui montent sur la coursive du bateau de croisière arrêté, cellules attitrées, la scénographie inventive d’Irène Vignaud transforme ce panneau frontal en écran de cinéma où l’on voit s’exprimer les figures graves de détenues, se racontant, prisonnières de toutes origines, aux mêmes peines endurées et à la même dignité préservée – la marque de toutes ces femmes qui savent ce que souffrir veut dire.

Prune Beuchat, Magali Bonat, Nine de Montal, Pauline Vaubaillon, Charlotte Villalonga sont lumineuses dans les rôles différents qu’elle jouent et s’échangent, elles dansent leur « être-là » et leur expérience, décidées à être elles-mêmes au-delà des errements et des échecs essuyés.

Prune Beuchat incarne Goliarda avec distance, discrétion, capacité d’écoute et de compréhension de ces co-locataires appréhendées entre humilité, méfiance et considération, d’autres elle-même.

Magali Bonat joue tout autant avec emportement et avec rage la cheffe décidée de ces dames extraverties, que la « maton » mutique. Nine de Montal, en élégante ou bien en rude détenue, assume sa partition verbale et gestuelle dans ce quatuor qui tourne autour de Goliarda. Pauline Vaubaillon apporte une tranquillité d’être – recul et pondération amusée – à ce choeur féminin auquel l’hyperbolique Charlotte Villalonga aux postures libres souffle encore sa tempête intérieure.

Rebibbia raconte à la fois les catastrophes humaines et la volonté d’appartenir au monde, au-delà des écarts risqués, des ratages personnels accumulés, des exactions expérimentées dans la ligne distordue et aléatoire d’un faux destin qui entraîne en dépit de soi là où on ne voulait pas aller. 

Elan, enthousiasme, émotions et colère pour sauvegarder le désir d’être et pour continuer à vivre.

Véronique Hotte

Du 5 au 16 janvier 2022, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h, au Théâtre de la Tempête – Cartoucherie – Route du Champ-de-Manoeuvre 75012 – Paris. Tél : 01 43 28 36 36 www.la-tempete.fr 

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