Quand Helgi s’est tu (Amsterdam, 2019) de Tyrfingur Tyrfingsson, traduit de l’islandais par Raka Asgeirsdottir et Séverine Daucourt, éditions L’Espace d’un instant, à l’initiative de Culture Partlages et de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien du Centre national du livre.

Quand Helgi s’est tu (Amsterdam, 2019) de Tyrfingur Tyrfingsson, traduit de l’islandais par Raka Asgeirsdottir et Séverine Daucourt, éditions L’Espace d’un instant, à l’initiative de Culture Partlages et de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien du Centre national du livre.

Quelques extraits de la préface de Helgi s’est tu de Tyrfingur Tyrfingsson, écrite par Véronique Bellegarde, metteuse en scène, directrice artistique de la compagnie Le Zéphyr et artiste associée à la Mousson d’été, éclairent le lecteur de théâtre sur l’oeuvre en cours de l’auteur islandais.

Tyrfingur Tyrfingsson, né en 1987, écrit pour le théâtre depuis 2011 – reconnu comme un auteur majeur en Islande et à forte résonance sur les scènes internationales. Ses textes sont créés au Théâtre de la ville de Reykjavik et au Théâtre national d’Islande. En français, ses textes ont été présentés à partir de 2018 au Festival d’Avignon, au Théâtre 13 à Paris et à la Mousson d’été.

Le style évoque le conte cruel, le grotesque et la tragi-comédie – liberté de ton des dialogues : on dit tout haut ce qu’on tait habituellement par pudeur, même au théâtre, soit une écriture qui détonne, immorale, vivifiante et drôle. « Ses personnages trop crus ne suscitent pas l’empathie, ils sont les figures dévastées d’une société insensée et corrompue. Ils nous font rire par leurs excès et leur désarroi, pourtant ils sont un miroir du monde proposé à la jeunesse » qu’il faut réformer.

« Tyrfingur Tyrfingsson est un agitateur, un trublion qui ose tout, même l’obscénité. Il transgresse les codes sociaux, casse les représentations idéalisées de la famille et de la société, particulièrement celle de la nation islandaise. Son écriture radicale et subversive fait du bien, elle bouscule les mensonges qui étouffent les nouvelles générations. Elle appelle à un réveil. »

Helgi exerce la thanatopraxie dans l’entreprise de pompes funèbres paternelle. La qualité de ses services est réputée et fait de lui l’un des spécialistes les plus demandés dans le domaine. La pièce s’ouvre dans une morgue où Helgi, le fils, est en train d’embaumer un corps.

Le défunt est le père de Katrin, une trentenaire un peu paumée, présente elle aussi – on ne sait trop si c’est pour son père ou pour Helgi, avec lequel elle a récemment passé la soirée. Leur échange gagne petit à petit en profondeur, quand arrive à l’improviste le père d’Helgi, Jon, excessif qui tient un discours prophétique où l’avenir de son fils s’annonce sous de funestes auspice. Quand Helgi s’est tu est une tragi-comédie débridée sur la famille et sur son héritage névrotique.

« On joue sans cesse avec la mort, on ne la respecte pas, on s’en moque. A la morgue, chacun, chacune est face à sa condition humaine. Dans l’entreprise familiale de pompes funèbres, tout est fric et corruption, la mort est un marché comme un autre, et le père et le fils, thanatopracteurs, sont de petits escrocs infantiles. Ils ont enterré la mère, embaumeuse, avec une « boîte low cost » et, avec l’aide de l’Etat, ils sont allés voir pendant ce temps les statues de cire de Mme Thussauds à Londres pour s’amuser. » 

On peut difficilement faire situations et figures plus indélicates, vulgaires et de plus mauvais goût.

Quelques répliques échangées entre Helgi et Le Boulanger, son petit ami :

« Helgi – Mon père est persuadé que je cours droit en enfer.

Le Boulanger – Et, comme ta mère, tu crois à toutes les inepties que débite ce gros porc.

Helgi – Des flammes meurtrières, un assassinat et ma langue tranchée.

Le Boulanger – Tu vaux bien plus que ces médisances et ces prédictions. Rien ne se réalisera que tu n’aies pas toi-même décidé… »(p.39)

Katrin demande encore à Helgi comment il se comporte en couple, quel genre d’amoureux il peut être, et celui-ci lui rétorque  :« Genre toujours amoureux de quelqu’un d’autre ». Mais il peut se montrer sensible aussi : « Jusqu’à ce matin, je pensais que le cosmos m’avait oublié … mais je suis retombé sur toi, par hasard. Je peux t’aider. Tu en as besoin. On s’en sort pas mal nous deux pour échanger. Je suis loin d’être parfait, j’avoue, j’ai des défauts- à commencer par ma mère… »

L’image courante de l’Islande, celle d’un pays évolué et solidaire, à la démocratie modèle, avec sa nature sauvage et sa magie mystérieuse, est totalement renversée par l’auteur. Il dévoile un visage de cette île du Nord tout autre, qui surprend : consumériste, égoïste, aveuglé et replié sur lui-même, congénital. L’argent y est roi. Les superstitions remplacent le jugement. Les croyances sont des valeurs traditionnelles et font taire le libre arbitre. On s’en remet au destin au lieu de décider de sa vie. (Véronique Bellegarde)

« Jon, le père, fait croire à son fils que des malédictions pèsent sur leur famille afin de le manipuler. L’auteur révèle au grand jour le poids des névroses familiales destructrices ce sont les mêmes que celles qui sclérosent le pays. Helgi va-t-il pouvoir se libérer de cet enfermement , de sa relation à son père (sa démission, sa perversion, sa personnalité écrasante, et de fait l’absence d’image constructive pour lui) et de la carence affective liée à sa mère ? Va-t-il réussir à vivre sa propre vie? L’héritage familial et culturel est-il une fatalité ? »

La comédie noire bascule dans un genre qui convoque la tragédie grecque, où le destin funeste des êtres humains se révèle par des présages, des visions. Elle prend une ampleur plus universelle : conscience et responsabilité sont questionnées – la confrontation avec nos lâchetés, avec notre passivité consumériste, à notre endormissement face au désastre écologique annoncé.

Sucre-drogue et mythologie enfantine, « les personnages sont puérils, obèses et dépendants. Le père d’Helgi souffre des intestins. La consommation addictive de sucre, responsable du surpoids, provoque des maladies cardio-vasculaires, des cancers, le diabète… Ce pouvoir d’addiction est utilisé sciemment par les multinationales de l’alimentation pour leur rentabilité. Les protagonistes boulimiques de Tyrfingur Tyrfingsson sont endormis par le déni et la satisfaction immédiate.»

« Le désir et l’amour ont du mal à prendre leur place. Dans la rencontre amoureuse de Katrin et Helgi, la difficulté de s’exprimer et la dérision prédominent, ils « jouent au couple » obsédé à faire les courses, manger, compter ses sous. Ils passent à côté de leur véritable rencontre. Un malentendu autour de la possibilité d’avoir un enfant a des conséquences irréversibles. Une histoire d’amour a failli être assumée, Helgi était proche de sa libération. Il se dit qu’en se tranchant la langue on ne peut plus mentir, pas même à soi-même… »

Rire qui se fait peu à peu jaune, amer et âcre, saturation progressive et gravité du regard au cours de cette comédie noire, une tragédie humaine nécrosée par la lâcheté, le mensonge et le non-dit.

Un coup de fouet vigoureux qui réactive à bon escient l’armée des mauvaises consciences.

Véronique Hotte

Quand Helgi s’est tu (Amsterdam, 2019) de Tyrfingur Tyrfingsson, traduit de l’islandais par Raka Asgeirsdottir et Séverine Daucourt, éditions L’Espace d’un instant, à l’initiative de Culture Partlages et de la Maison d’Europe et d’Orient, avec le soutien du Centre national du livre.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s