Une heure et dix-huit minutes, Moscou, 2010 et Septembre.doc, Moscou, 2005, d’Eléna Gremina et Mikhaïl Ougarov, traduits du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, édit. L’Espace d’un instant.

Une heure et dix-huit minutes, Moscou, 2010 et Septembre.doc, Moscou, 2005, d’Eléna Gremina et Mikhaïl Ougarov, traduits du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, édit. L’Espace d’un instant à l’initiative de Culture Parlatges et de la Maison d’Europe et d’Orient.

Elena Gremina (1956-2018), née à Moscou, et Mikhaïl Ougarov (1956-2018), né à Arkhangelsk étaient dramaturges, metteurs en scène, pédagogues et directeurs artistiques du Teatr.doc de Moscou. Pédagogues réputés et appréciés par la jeune génération, ils animèrent conjointement séminaires, ateliers thématiques, laboratoires d’écriture, groupes de recherche et de création documentaires ouverts aux artistes débutants à Moscou et en province via un vrai réseau forgé.

En 2002, avec une poignée de jeunes enthousiastes, parmi lesquels Kirill Serebrennikov et Ivan Viripaev, ils fondent le Theatr.doc – Centre de la pièce nouvelle et sociale. Minuscule  et formidable lieu d’échange avec un public renouvelé. Cette scène moscovite underground se veut en prise directe avec les faits et la langue du réel. Elle s’impose, à force de justesse critique, par son audace citoyenne et son énergie partagées, tel un phare dans l’interminable crépuscule poutinien.

Ce « théâtre où on ne joue pas », plusieurs fois contraint à la fermeture, déménagé et reconstruit, en deuil de ses fondateurs, ouvre la route aux nouvelles générations d’auteurs et d’artistes russes.

Citons les pièces documentaires emblématiques de leur oeuvre : La Guerre des Moldaves pour une boîte en carton (2003), Une heure et dix-huit minutes (2020), Deux dans votre maison (2011), Cent cinquante raisons de ne pas défendre notre patrie (2013).

                                                 Une heure et dix-huit minutes

Fin 2008, alors qu’il tente de dénoncer un des scandales financiers de l’ère Poutine, l’avocat Sergueï Magnitski, âgé de trente-sept ans, est placé en détention provisoire où, clamant son innocence, il subit un an durant de multiples persécutions. Son état de santé s’y détériore, mais il refuse de revenir sur sa déposition qui incrimine des fonctionnaires haut placés.

Au lieu de le soigner, on le transfère. A son arrivée à la prison moscovite Matrosskaïa Tichina, il est   tabassé puis abandonné, gisant sur le sol d’une cellule. Privé de soins, il agonisera pendant une heure et dix-huit minutes – titre et durée d’une oeuvre documentaire, créée au Theatr.doc Moscou.

Née du bouleversant témoignage de la mère de Magnitsky, la pièce lève le voile sur une longue chaîne de complicités cachées, celle du procureur, celle du juge, celle du médecin carcéral. Elle dénonce l’instrumentalisation par les pouvoirs d’une justice qui présida à sa mort et ouvre au théâtre « le procès qui n’a pas eu lieu » d’un crime politique qui poussa le Congrès américain et le Conseil de l’Europe à voter une série de sanctions contre la Russie où la pièce fut reçue comme un coup de poing dans le « système Poutine ».

Une heure et dix-huit minutes a été créé en 2010 au Theatr.doc de Moscou, dans une mise en scène de Mikhaïl Ougarov, et régulièrement enrichi. Le spectacle a reçu le prix Art et Culture 2011 décerné par le Groupe Helsinki Moscou, la plus ancienne ONG russe de défense des droits humains (fondée en 1976). Il a très largement tourné en Europe centrale : Cracovie, Helsinki, Munich, Nitra, Prague, Tallinn, Vienne … La traduction française de Tania Moguilevskaia et Gilles Morel a été créée en 2014 au Théâtre des Célestins (dir. Claudia Stavisky et Patrick Penot), à Lyon, dans une mise en scène de Cécile Auxire-Marmouget.

Extrait de l’Avant-propos du Theatr.doc, (à lire à la salle) :

« Ce qui est arrivé à Sergueï Magnitsky n’est pas le fruit du hasard. Des milliers de nos concitoyens, moins connus que lui, sont humiliés, contaminés par la tuberculose et par l’hépatite, on les torture tout près de chez nous sans que personne ne s’en préoccupe. Ce dont nous parlons se déroule précisément aujourd’hui, près de chez nous : dans les prisons Boutyrka et Matrosskaïa Tichina, comme dans tout le pays. Comment peut-on respecter la loi quand l’institution judiciaire est à ce point liée à l’instruction, et l’instruction à la prison, et quand la détention provisoire est utilisée comme un moyen de torture ? Quand, pour un détenu, chaque chose a son prix, du verre d’eau chaude pendant une séance au tribunal jusqu’au classement sans suite de son dossier ?… » (Une heure et dix-huit minutes, p .15)

                                          Septembre.doc

La matière textuelle de Septembre.doc a été collectée sur divers forums internet tchétchènes, ossète et russes au moment même de la tragique prise d’otages à l’école dans la ville de Beslan, en septembre 2004. Les événements de Beslan ont bouleversé la région et provoqué des vifs débats. L’internet russophone, les forums où les habitants du Caucase ont l’habitude de discuter de leur vie constituent un corpus documentaire unique : parole vivante des gens réels, textes gonflés de douleur et de colère, de haine réciproque, de tentatives de se comprendre…

La question nationale demeure une des questions actuelles les plus douloureuses, comment faire pour que vivent ensemble des gens d’origines et de religions différentes. Comment vivre sans effusion de sang ni explosion de haine ? Ils sont contemporains, habitants de la Russie, ossètes ou tchétchènes, russes ou ingouches, musulmans ou athées, orthodoxes pacifistes ou extrémistes fascistes, hommes ou femmes, adultes ou adolescents, patriotes ou je-m’en-foutistes. 

Ils écrivent sur l’instant, déversent leurs émotions en espérant une réponse venant d’un invisible correspondant. Le style des textes a été conservé. L’assemblage de ces textes « non peignés », ébouriffés, écrits par des gens simples, pas par la presse ni par des politiciens, est en soi un exceptionnel document sur l’époque.

Septembre.doc a été créé en mai 2005 au Festival Passages (dir. Charles Tordjmann) à Nancy, dans une mise en scène de Mikhaïl Ougarov et Ruslan Malikov, en version bilingue, traduction et scène Tania Moguilevskaia. La pièce en russe a été créée en 2005 au Theatr.doc de Moscou.

Partie Sept Out ! 

# 76 Tcherenkov en otage

« Moi, en ce qui me concerne,  je suis touchée par ce que je peux changer. Parce que ce que je peux pas changer, ça fait longtemps que j’en ai plus rien à battre….Moi, dont personne n’a besoin, pas même moi, je continue à vivre, alors que des gens indispensables à d’autres périssent. Je ferais mieux de me proposer en échange contre quelqu’un qui pourra réellement rendre à quelqu’un d’autre la vie plus belle et plus supportable.. Mais je pense que tout ça reste assez mental pour moi, parce que quand on viendra chez moi pour me dire : « Alors Tcherenkov, tu t’es proposé en échange, eh ben, c’est le moment », je me mettrais sûrement à faire des manières : « Minute, je ne veux pas m’échanger contre celui-là, peu importe si sa femme et ses trois enfants l’adorent, parce que moi, je ne l’aime pas. Trouvez-moi quelqu’un de mieux, genre un Prix Nobel et une reine de beauté fondus en une seule et même personne. » (Septembre.doc, pp. 84-85)

Véronique Hotte

Une heure et dix-huit minutes, Moscou, 2010 et Septembre.doc, Moscou, 2005, d’Eléna Gremina et Mikhaïl Ougarov, traduits du russe par Tania Moguilevskaia et Gilles Morel, édit. L’Espace d’un instant à l’initiative de Culture Parlatges et de la Maison d’Europe et d’Orient.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s