Hilda, texte de Marie Ndiaye (Editions de Minuit), mise en scène d’Elisabeth Chailloux – Théâtre de la Balance.

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.

Hilda, texte de Marie Ndiaye (Editions de Minuit), mise en scène d’Elisabeth Chailloux – Théâtre de la Balance.

« J’ai besoin d’Hilda pour affronter la longueur des jours, pour sourire à mes enfants et résister au désir de nous faire passer tous de l’autre côté. » Pulsion de vie et de mort d’une femme-vampire, insatisfaite de son existence, avide de l’autre – son infériorité sociale, sa jeunesse et sa beauté.

Mme Lemarchand, bourgeoise en région, de gauche et bienveillante, convoque Frank Meyer, travailleur précaire, dont elle veut engager l’épouse, Hilda, en tant qu’employée de maison. Pour cinquante francs de l’heure – ce qui n’est pas peu payer -, elle fera le ménage, s’occupera des enfants et lui tiendra compagnie. Un esprit ouvert et un corps gracieux caractérisent la jeune femme : l’employeuse autoritaire ne s’arrêtera sur aucune autre employée répertoriée dans la ville. Ne supportant pas la solitude, elle exige la perle rare dont elle ne saurait déjà plus se passer.

Femme de peine ou de servitude, bonne ou servante : « … il me faut absolument quelqu’un, une femme de corvée et de devoir, une femme de service. Je ne peux vivre sans une femme de ce genre à la maison. » Ces femmes, à proprement parler , précise la commanditaire, font d’elle leur esclave – renversement de pouvoir et de valeurs quand l’exploitée devient celle qui prétendument exploite. Elle informe encore Franck qu’elle et son mari sont cultivés et sensibles à la détresse. 

En quelques actes, la représentation suit son cours jusqu’à l’épilogue, laissant Mme Lemarchand dans une posture en réactualisation constante, selon la situation et les jours qui filent, se faisant sensiblement plus vindicative et toujours plus violente, agressive, surplombant son interlocuteur.

Il y a entre les deux personnages, durant les quatre premiers tableaux, un affrontement qui ressemble à un combat de boxe – le mari cède finalement sa femme après hésitations, puis désire se rétracter car Hilda fait trop d’heures, ne rentre que tard ou plus du tout dans son foyer – les lettres d’avances d’argent tendues à Franck Meyer ne compensant pas le sentiment d’aliénation. 

Et Hilda sera d’autant plus asservie qu’elle devra travailler plus longtemps pour honorer la dette. Au cinquième tableau, Frank s’est blessé, n’est plus rétribué, ne peut plus s’occuper des enfants. Au sixième tableau, Corine, soeur d’Hilda, prend le relais et n’accepte pas l’emploi de la patronne.

La scénographie d’Yves Collet et de Léo Garnier donne à voir au public ces deux espaces la fois  proches géographiquement mais dont les quartiers dans une même ville sont très éloignés. La maîtresse-femme, à jardin, d’abord assise, surgit du lointain, laissant imaginer derrière son sillage une maison inscrite dans une verdure de beaux feuillages grâce à la vidéo de Michaël Dusautoy.

Ni l’un ni l’autre ne laissent l’accès libre au visiteur ou à la visiteuse à son propre domicile : une porte ouverte qu’on ne pénètre pas, si ce n’est la propriétaire ou le locataire qui rentre chez soi.

A cour, près du lointain, on devine la cuisine où vit le plus souvent celui qui travaille au noir.

A la différence d’Hilda absente et dont le nom sonne et résonne dans le flot de paroles de la locutrice, Frank est présent sur scène, s’en va, s’en retourne chez lui, agacé, puis resurgit encore. Gauthier Baillot, haute stature et visage viril, incarne celui qui travaille dur, lié à son épouse.

Face à la logorrhée verbale de l’employeuse, le travailleur précaire ne rétorque rien mais exprime avec franchise ses doutes et ses ressentiments dans une sûre économie de gestes et de mots.

Pour la metteuse en scène Elisabeth Chailloux, le rapport au langage est un marqueur social. Quand quelqu’un parle, on sait d’où il vient. Que l’on relise Ce que parler veut dire de Pierre Bourdieu : la langue est un instrument de communication certes, mais aussi un signe extérieur de richesse et un instrument de pouvoir. Mme Marchand assure, assume et réactive l’un des outils-phares de sa domination de classe, à côté de l’argent et de ses biens accumulés avec le temps: le pouvoir irréversible de la parole et des discours qu’elle s’octroie en tout confort – aisance et plaisir de s’entendre parler, exerçant en toute conscience une force qu’elle tient de la faiblesse de l’autre.

Franck n’a pas les mots pour se battre, mais sa violence, ses émotions, sa révolte, sa colère et surtout son silence – signes de sa pauvreté de langage, de la place qu’il occupe dans la société.

Pour Frank, et Hilda non visible, et Corinne, petite soeur de Hilda – Lucie Jégou, à la fois tranquille et déterminée dans sa présence sur scène, prédominent la détestation et la haine de la maîtresse abusive. Quant à celle-ci, abandonnée à la solitude et à la souffrance d’exister isolément, elle ne s’aime ni n’aime les autres, ni même ses enfants : elle aspire en échange à parler, à ordonner, s’expliquer, haranguer, annoncer, discourir et fasciner, à s’adresser et à s’entretenir avec Frank.

Ne lui reste, en quelque sorte, que la représentation absolue, le pouvoir de la scène et du théâtre.

Natalie Dessay, dans le rôle, est absolument convaincante, décidée et sûre d’elle, quémandant et demandant à l’autre plus fragile et plus faible économiquement, l’impossible – sa substance essentielle, son désir de vie et de vivre, de s’en sortir, d’aimer encore, malgré de maigres moyens.

Parole percutante et incisive, à la fois répétitive et variante à l’infini, la partition est musicale.

Une prouesse verbale, une performance expressive qui assigne Frank et le public à tendre l’oreille.

Véronique Hotte

Du 20 au 30 octobre 2021, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h, aux Plateaux Sauvages – Fabrique artistique et culturelle de la Ville de Paris -, 5 rue des Plâtrières 75020 – Paris. Tél : 01 83 75 55 70. lesplateauxsauvages.fr . Les 1, 2 et 3 février 2022 à la Comédie de Caen, CDN de Normandie. Du 16 au 20 février 2022 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Le 8 mars 2022, au Théâtre Châteauvallon Liberté Toulon.

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