Silêncio, texte (éditions esse-que) et mise en scène de Cédric Orain et de Guilherme Gomes  – spectacle en français et en portugais.

Silêncio, texte (éditions esse-que) et mise en scène de Cédric Orain et de Guilherme Gomes  – spectacle en français et en portugais.

Le silence est le plus souvent pensé négativement, comme l’absence de bruits et de sons, mais cette absence, qui se laisse définir par son contraire – les bruits naturels, les sons de la voix, du langage, les artifices sonores de la musique et de l’enregistrement -, est supérieure en vertu.

Le spectacle Silêncio des auteurs et metteurs en scène Cédric Orain et Guilherme Gomes, en langue portugaise et française, évoque un jeu – chacun avec une langue que l’autre ne connaît pas – qui approche tous ces instants où les mots manquent, où le langage fait défaut, où la parole n’est d’aucun secours. Soit dans ces aveux, d’un côté, l’évocation d’un besoin vital de silence et de l’autre, la difficulté à vivre le silence dès lors qu’il s’installe dans les rapports familiaux et sociaux.

Silêncio est perçu comme une traversée de silences possibles au théâtre, lieu ultime de sa représentation. Un homme ouvre la représentation, racontant son rejet du bruit totalitaire aujourd’hui, qu’on soit en ville dans le vacarme des rues bruyantes urbaines ou chez soi, dans son appartement, soumis à l’expression sonore de la réalité quotidienne de voisins inattentifs; qu’on soit aussi à la campagne, tenus prisonniers des bruits de tondeuse ou de cris de coq intempestif. 

Une femme tente de faire parler ou d’entendre la voix de son fils sage, qui se refuse à « verbaliser », à répondre aux questions, à émettre un avis ou une opinion, à traduire un sentiment. Sentiment d’impuissance de la mère, coupable croit-elle, de cette situation inédite.

Le silence est une stratégie de communication – prudence, discrétion, protection des sentiments éprouvés quand la parole dilapide. Le silence est une manière de précaution orale, une gestuelle destinée à ne pas éveiller l’attention, à se protéger d’un danger, à laisser passer le danger.

Les salariés d’une entreprise s’en prennent à leur chef hiérarchique qui ne dit mot et dont ils explorent les raisons objectives – et invisibles ou inventées – à ce comportement intraduisible.

Un senior face à sa junior n’admet plus le petit air supérieur de mépris de celle-ci à son endroit. Il tente vainement une explication. Plus tard, un père rentre chez lui tard dans la soirée et surprend son épouse et sa fille entre rires et confidences. Le père et mari, exclu de ce duo privilégié, ne supporte plus ce rejet manifeste et exige qu’on lui en donne la raison. Or, ce qui ne saurait être dit ni avoué en le for intérieur de chacun ne pourrait avoir droit de cité dans le moindre échange verbal. La mère se retire pour aller se coucher, et la fille reste, muette et paisible, jusqu’à ce qu’elle avoue à son père – franchise et courage – ne plus pouvoir soutenir ni endurer sa présence.

Par ailleurs, la contemplation d’une nature silencieuse entraîne un sentiment de calme, d’apaisement et d’harmonie, assez voisin de celui que peut entraîner la musique. Le silence naturel – celui de la nuit peut élever la nature matérielle au statut surnaturel, au sacré : 

« Tout, et l’armée des astres, et le lac paisible, et les montagnes, se recueille dans une palpitation muette et universelle, dont pas un rayon, pas un souffle, pas une feuille ne s’isole, mais où chaque chose a sa part d’existence… » (Lord Byron, Childe Harold)

Une jeune femme est étendue sur un banc, le visage tendu vers la nuit étoilée, silencieuse et absorbée, alors qu’une femme proche d’elle et debout commente cette attitude, repli et ouverture.

Eloge du silence intérieur, parole muette, monologue littéraire et faisceau de représentations – images et voix intérieures : « L’homme silencieux est celui qui, ayant la possibilité de parler, ne dit jamais un mot de trop. » (Gandhi, Tous les hommes sont frères.)

En musique, au théâtre, à la radio, le silence est l’un des éléments à côté du son, de la voix, des bruits, aidant à construire l’oeuvre, ornement, attente, suspens, angoisse, apaisement, émotivité.

Dans la belle scénographie et vidéo – délicatesse et pureté – de Pierre Nouvel, se dresse face public, un rideau de voile blanc sur lequel est projetée une ornementation florale – rappel de l’azulejo – laissant voir des personnages en attente sur la scène, et que le rideau tiré dévoilera. 

Un ballet de silhouettes élégantes et de figures décidées et engagées dans cette aventure scénique qui semblent comme glisser sur le plateau, tant le respect du silence est tenu, des hommes et femmes, des interprètes qui se prêtent aux règles ludiques d’un jeu tout intérieur.

On distingue un personnage de fanfare ou d’harmonie en beau costume rouge à galons, des cymbales de cuivre rugissantes dans les mains, prêtes à sonner quand il est bseoin.

Tania Alves, Teresa Coutinho, Guilherme Gomes, Joao Lagarto et Marcello Urgeghe tirent leur épingle du jeu, entre silence et mutisme, s’exprimant par la parole quand parler veut dire quelque chose, au-delà des faux-semblants, des hypocrisies, des approximations et des mensonges.

Attachants, ils restent eux-mêmes, par-delà les apparences, rendant compte à soi puis au monde.

Véronique Hotte

Du 14 au 24 octobre 2021, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30 à La Tempête, route du Champ-de-Manoeuvre 75012 – Paris. Tél : 01 43 28 36 36, www.la-tempete.fr 

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