Condor, texte de Frédéric Vossier (Editions Les Solitaires intempestifs), mise en scène de Anne Théron. Avec Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens.

Crédit photo : Jean-Louis. Fernandez.

Condor, texte de Frédéric Vossier (Editions Les Solitaires intempestifs), mise en scène de Anne Théron. Avec Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens.

Ex-militante, arrêtée et torturée par le régime militaire, Anna retrouve son frère, ancien militaire, pour vérifier la réalité de l’impensable. Souvenirs atroces de jeunesse – dictature, torture et tueries.

« Brésil…Brésil, je dis Brésil, ça pourrait être ailleurs… Longues plages et vagues dévorantes…Océan et corps… Corps qui reviennent sur la plage. Plages avec corps qui se baignent. Ceux qui se rassemblent sur le sable pour chanter… Sauter dans la hauteur des vagues. Faire des choses inoubliables. » 

A l’origine, des plaisirs balnéaires de jeunes gens qui découvrent le bien-être et l’exultation des corps, transformés par une dictature infernale et sommaire en souffrances et douleurs tragiques.

Les images macabres de corps emportés par les vagues se répètent – de 1975 à nos années 2021-, si ce n’est que les corps des premiers n’ont pas, plus ou moins « volontairement », pris la mer pour fuir les horreurs et la misère d’une dictature : ils ont été jetés par hélicoptère dans l’océan anonyme après avoir été mis à la question, torturés dans de rudes interrogatoires jusqu’à la mort.

Frédéric Vossier, l’auteur de Condor a grandi, comme sa génération et celle avant lui, dans cette révolte symbolique et incompréhension de l’Opération Condor, alliance mise en place en 1975, sous l’impulsion de Pinochet. Les responsables des services secrets du Chili, de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, organisent une mutualisation de la répression. 

Soit la gestion dans le secret des assassinats des opposants à ces dictatures – d’abord, les communistes et les mouvements ouvriers, tués d’emblée ou enfermés et torturés dans des camps.

Ce n’est que fin 1992 que la découverte des « archives de la terreur » rendirent publique la réalité.

Un projet d’anéantissement répressif savamment planifié avec d’un côté, la fabrication de tortionnaires projetée pour anéantir les dits « subversifs », et de l’autre, l’éradication des victimes.

Le contexte posé en toile de fond, la pièce Condor est une tragédie familiale et politique, humaine et existentielle. Un théâtre de chambre, précise Frédéric Vossier, qui va au coeur de l’intime à travers l’économie d’une écriture significative. Soit la dramaturgie du retour pour une soeur ex-victime qui revient chez son frère ex-bourreau, portant le poids de tous les implicites accumulés. 

Les secrets – horreurs subies – quoique, du côté des victimes, restent inavoués et inavouables, comme si elles en portaient à vie et à jamais toute la responsabilité – un traumatisme paradoxal -, à la fois extrême fragilité et puissance d’éveil de la conscience jusqu’à l’accès à l’émancipation.

Que sont devenus, quarante ans plus tard, victimes et bourreaux ? Anne Théron met en scène cette nuit de confrontation entre deux êtres qui portent en eux tous les non-dits d’un pan d’histoire – Histoire et histoire intime familiale et fraternelle d’une enfance partagée – amour et haine mêlés.

La scénographie de Barbara Kraft offre au spectateur la contemplation d’un espace paradoxalement sombre et solaire – chambre noire de mélancolie rehaussée de désir et de vie.

A l’étage, la belle frondaison verdoyante d’un arbre vif et majestueux sous les lumières de Benoît Théron, dans l’espace du jardin attenant à la maison-bunker du frère et que l’on rejoint en empruntant un escalier à jardin aux larges marches lumineuses en rappel des habitats du Sud.

Le bas du tronc de l’arbre apparaît – jeu ludique – au lointain, sur le niveau zéro de la geôle.

En bas, la pièce du frère, vide et vidée de vie, réduite à l’état pérenne de cellule d’enfermement.

Un dénuement métaphorique de l’extrême minceur de la part d’humanité dans l’existence d’un frère qui a voulu toujours tenir le verbe haut et le corps en puissance virile, malgré l’âge, la fatigue.

Frédéric Leidgens incarne le rôle avec l’élégance d’une douceur ambigüe et d’une colère tapie et revendiquée au fond de soi, celle de s’être senti de tout temps fort et « du bon côté », en fait celui de la réaction et de la régression, des totalitarismes et de la tyrannie contre les démocraties.

Quant à la soeur rebelle, déterminée et sûre de sa capacité à « prendre sur soi », au-delà des effrois subis, de la misère du monde et des hommes, c’est Mireille Herbstmayer, magistrale, recelant en elle une dimension tragique qui impose le respect et l’admiration, sachant ce que les mots et les maux veulent dire, traçant son chemin de confiance vers l’élucidation et la libération.

Un spectacle puissant à la tension extrême qui réactive les espoirs et les espérances réparatrices.

Véronique Hotte

Du 13 au 23 octobre 2021 à 20h, le 23 octobre à 16h, relâche le 17 octobre, au Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise 67000 – Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24. tns.fr Du 18 au 28 novembre, à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Bobigny. Du 26 au 29 avril 2022, au Théâtre Olympia, au Centre dramatique national de Tours.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s